‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenneChapitre 47 sur 64 · BATAILLE DE LA FLUVIA · texte numérisé non relu

BATAILLE DE LA FLUVIA

Quatre colonnes françaises prennent position sur la Fluvia, pour effectuer et couvrir un grand fourrage. — Urrutia, croyant à une bataille, met en mouvement toute son armée. — Il pousse sur nos deux ailes une donble reconnaissance qui lui inspire une résolution vigoureuse. — Combat d'Espinavesa et beau fait d'armes du général Bon. — Combat de Pontos. — Situation critique de notre colonne du centre et retraite du général Bcyrand. — Augereau reprend l'offensive. — Combat d'Armadas.— Les Espagnols se replient, et notre fourrage s'effectue. — Chaque parti s'attribue la victoire. — Détresse de l'armée française; elle est condamnée à l'inaction. — Pour la soustraire à l'air empoisonné de la plaine, Schérer se dispose à l'établir dans les montagnes, en quartiers de rafraîchissement. — Mais il veut d'abord barrer la plaine qu'il abandonne par un long retranchement de campagne, et ces travaux engendrent une épidémie affreuse qui met le comble aux misères de nos soldats.

dispositions des français. — Pour exécuter un fourrage dans le petit Ampurdan , il fallait forcer l'aile droite de l'armée espagnole : cette tâche fut confiée à notre division du centre qui était passée sous le commandement du général Hacquin. La division de gauche (Sauret était malade) restait en réserve pour appuyer au besoin nos fourrageurs, et Augereau, qui avait toujours les missions périlleuses, devait masquer et contenir, avec la seule division de droite , les deux tiers de la ligne ennemie. Le jour fixé par Schérer était le 26 prairial (15 juin).

En conséquence, dans la soirée du 25, quatre colonnes sortirent de nos cantonnements et se portèrent sur les bords de la Fluvia, où, avant la fin de la nuit, elles occupaient les positions qui leur avaient été assignées d'avance.

La première, la colonne de gauche, spécialement chargée du fourrage, comptait 1,500 fantassins, 30u hussards et 4

bouches à feu, aux ordres du général Rougé. Elle se déploya entre San-Pescador et un bois qui s'étend au-dessus et au nord de Torruella. Le village de San-Pescador, ainsi que le bois de Torruella, furent occupés par des détachements d'élite, et les hussards se formèrent en avant de Vilamacolum, à droite et en arrière du bois.

La seconde colonne était séparée de la première par une distance de deux kilomètres. Son chef, le général Banel, qui conduisait 1,600 fusiliers, 100 chevaux et 4 pièces de 4, vint couronner le plateau en avant de San-Tomas et les hauteurs boisées au nord-ouest de San-Miquel.

Rougé et Banel obéissaient au général divisionnaire Hacquin, qui disposait en outre des brigades Point et Guillot, et de 600 chevaux. Cette réserve, de 4,000 hommes, était rangée sur trois lignes : la première, cinq bataillons, général Point, touchant et débordant à droite Vilamacolum; la troisième, quatre bataillons, général Guillot, à deux portées de fusil en arrière et à gauche de la précédente ; enfin la cavalerie, dans l'intervalle. Cette dernière était sous la main du général de division Dugua.

Nos deux autres colonnes, fournies par 1 a division de droite, devaient à elles seules faire face au centre et à la gauche de l'ennemi. C'étaient les deux brigades Beyrand et Bon. Le général Beyrand, qui avait sous ses ordres 1,800 hommes d'infanterie, 100 de cavalerie et 4 pièces d'artillerie légère, prit position sur les hauteurs de Pontos; et Bon, avec 1,000 chasseurs à pied et 100 à cheval, s'établit au puig de las Forcas qui s'élève, entouré de bois, en arrière et à droite d'Espinavesa. Enfin Augereau, avec le reste de sa division campée sous Figuères, se tenait prêt à soutenir ses deux lieutenants.

LES ESPAGNOLS TATENT NOS DEUX AILES. — Surpris et s'ima-

ginant que nous venions l'attaquer avec toutes nos forces , Urrutia mit de suite en mouvement son armée tout entière, et la déploya sur les éminences de la rive droite, depuis Armenteras en face de San-Pescador , jusqu'au delà de Vilert qui regarde Espinavesa ; puis il attendit un moment la détermination que nous allions prendre. Mais comme,

étonnés à notre tour d'un déploiement qui annonçait une bataille, nous restions immobiles, le général espagnol, pour s'éclairer, ordonna à ses deux ailes de pousser sur les nôtres une double reconnaissance.

Aussi, vers huit heures du matin, étions-nous brusquement attaqués à droite et à gauche.

A gauche, sous la protection d'une infanterie nombreuse et de plusieurs batteries de position, qui viennent border la rive droite de la Fluvia, 1,000 à 4,200 cavaliers ennemis, accompagnés d'une troupe de voltigeurs, franchissent le torrent en deux colonnes : la première, entre San-Miquel et San-Tomas, à hauteur du général Banel ; la seconde, à 500 mètres en amont de Torruella , face aux hussards du général Rougé.

Banel, qui occupait une position excellente, repoussa facilement quelques escadrons qui ne venaient point engager une lutte sérieuse ; mais il n'en fut pas de même du côté de Torruella.

Sur ce point pourtant, la cavalerie espagnole n'avait pas plutôt pris pied sur la rive gauche, que les voltigeurs qui la flanquaient à son passage s'étaient repliés sur la rive droite ; et cette cavalerie elle-même, qui, à peine formée en bataille, avait été assaillie par la nôtre et fusillée à bout portant par les carabiniers de la 8e légère embusqués dans le bois de Torruella, cette cavalerie se retirait déjà, poursuivie par nos hussards, quand ceux-ci se virent tout à coup chargés en flanc droit par les escadrons que Banel venait de repousser. C'était bien, en effet, la colonne refoulée de San-Miquel, qui, au lieu de chercher un abri derrière la Fluvia, en avait bravement descendu la rive gauche sous le feu du plateau de San-Tomas, et, par une manœuvre d'une rare audace, accourait au secours de la colonne de Torruella. Nos 300 hussards furent culbutés, et sauf l'escadron Pinon, 60 chevaux qui soutinrent la retraite avec un grand sang-froid, les autres se réfugièrent en désordre sous Vilamacolum.

Là, en tête de la réserve, se tenaient les généraux Dugua et Hacquin, qui s'empressent de réparer l'échec de nos hus-

sards : Dugua les rallie et en prend le commandement, car leur chef, le colonel Bougon est blessé; Hacquin appelle à lui les quatre bataillons du général Guillot, en place trois en avant de Vilamacolum, à droite des hussards reformés, et le quatrième à gauche, avec ordre de marcher au pas de charge sur Torruella ; et tous ensemble ils allaient reprendre l'offensive, lorsque les cavaliers espagnols, qui n'avaient en vue qu'une simple reconnaissance, la jugeant terminée, repassèrent la Fluvia.

Vives, qui commandait l'aile gauche de l'armée castillane, venait aussi d'achever sa reconnaissance sur notre colonne de droite. Il avait traversé la Fluvia à Vilert et s'était avancé au delà d'Espinavesa, sur la position qu'occupait, à un quart de lieue de la rivière, le général Bon ; mais il avait été si rudement accueilli , qu'il s'était imaginé que Bon dissimulait dans les bois qui l'entouraient, la majeure partie de ses forces. 11 était donc revenu sur ses pas jusqu'au bord du torrent, y avait massé sa colonne, et s'était hâté de rendre compte à son chef de sa découverte.

plan d'attaque d'urrutia. — On vient donc annoncer coup sur coup à Urrutia, que nous avons concentré nos forces à gauche et à droite : à notre gauche , quatre brigades et presque toute notre cavalerie ; à droite, nos bataillons de chasseurs dont une partie doit être dissimulée dans les bois d'Espinavesa. Des hauteurs du col Oriol où il est placé, Urrutia n'aperçoit d'ailleurs aucun mouvement parmi les Français qui occupent Pontos. Alors, bien convaincu que nous n'en voulons qu'à ses deux ailes et que notre centre est dégarni, il prend une énergique et grande résolution : il jettera 16 à 17,000 hommes sur Pontos, écrasera ce poste isolé, puis, se rabattant à droite, il tournera et acculera à la Fluvia, à la mer, les quatre brigades de notre gauche , tandis que notre droite aura à lutter contre les 5,000 combattants de la division Vives.

combat d'espinavesa. — Vives fut le premier en mesure d'attaquer; car non-seulement il n'avait pas abandonné la rive gauche , mais il y avait peu à peu concentré toute sa

division. Ses tirailleurs étaient même restés constamment aux prises avec nos avant-postes. Aussi, Urrutia n'avait pas encore fini de grouper ses forces autour de Bascara, que déjà son lieutenant avait repris l'offensive. Il était midi.

Déployé sur la crête d'un versant au pied duquel s'étendait la ligne de bataille de Vives, Bon appuyait sa droite à un large et profond ravin dont son avant-garde, aux ordres de l'adjudant général Rusca, éclairait l'avenue ; sa gauche était imparfaitement couverte par un bois qui ne la joignait pas, mais ce bois était gardé par quelques vigoureuses compagnies du 1er des Vengeurs et par le bataillon de la Drôme où avait servi comme volontaire l'intrépide commandant de la colonne ; enfin sur ses derrières, qu'assurait d'ailleurs un escarpement du ruisseau du Moulin, se tenaient , prêts à charger, deux escadrons de chasseurs à cheval.

Vives commença par tâter les flancs de son adversaire; mais ce fut en vain que sa gauche essaya de forcer le ravin qui défendait notre droite, et sa cavalerie, la trouée qui séparait notre gauche du bois: le brave Rusca d'une part, et de l'autre la troupe d'élite qui gardait la lisière du bois , déjouèrent ces tentatives. Alors le général espagnol fit ouvrir sur son centre un feu régulier de bataillon.

Le général français n'eut garde d'accepter un combat de mousqueterie : ses soldats ne tiraient pas mieux que les Espagnols, et ils étaient cinq fois moins nombreux; mais, en revanche, rien ne résistait aux baïonnettes de ces terribles chasseurs. Bon fait donc sonner la charge, et, sans se former en colonne, manœuvre qui aurait trahi la faiblesse numérique de sa petite troupe , il marche en bataille, s'avance ainsi jusqu'à portée de pistolet, puis , voyant que l'ennemi , impassible , continue tranquillement son feu , il fait croiser la baïonnette et prendre le pas de course. Ce mouvement fut décisif : en un clin d'œil , toute la ligne de Vives, culbutée dans la Fluvia , regagna pêle-mêle l'autre bord , et nos cavaliers, tombant sur les fuyards attardés, « en firent, dit le rapport de Schérer, un massacre épouvantable. » (Voir le Moniteur du 14 messidor. N

combat de pontos. — Cependant le général en chef de l'armée espagnole ayant rassemblé , aux abords du pont de Bascara , son centre et sa réserve, lançait à la fois sur Pontos et son avant-garde aux ordres d'Arias et les divisions la Romana et laCuesta, c'est-à-dire plus de 45,000 hommes d'infanterie , \ ,500 au moins de cavalerie et une artillerie formidable.

Devant ces masses qui débouchent et convergent inopinément sur lui, le général Beyrand se resserre en toute hâte sous la butte de l'Ange , au pied de laquelle va se décider le sort de l'armée française.

Emplacement d'un ancien château fort dont il ne reste plus que des pans de muraille, la butte de l'Ange s'élève au milieu d'une enceinte demi-circulaire de collines qui se déploient d'Armadas à Pontos. C'est un rocher isolé, à pic du côté d'Armadas, fort escarpé du côté de Pontos , mais raccordé en pente accessible avec la plaine qui s'incline vers la Fluvia. La plate-forme sur laquelle le château était assis , permet à peine le développement d'une centaine d'hommes. Aussi cette butte n'est-elle pour Beyrand qu'un point d'appui , et c'est à ses pieds , sur les éminences de l'est , qu'il reforme, pour une lutte suprême, ses 1,800 soldats brusquement assaillis par plus de 17,000.

Arias marche au centre, la Cuesta à droite, la Romana à gauche. Arias abordera la butte ; la Cuesta culbutera notre ligne de bataille que la cavalerie se chargera d'achever, puis il s'avancera sur Armadas, afin d'intercepter les secours qui ne manqueront pas de nous arriver de ce côté; la Romana s'emparera du village de Pontos, enveloppera la butte de l'Ange du côté de l'ouest, et repoussera tout ce qui pourrait venir de Figuères; enfin la cavalerie, en attendant son tour, gardera les extrémités de ce demi-cercle.

Ce demi-cercle est bientôt formé, Pontos emporté, la butte assaillie. Rien n'arrête les Espagnols: sous la mitraille, à cent pas, ils organisent leurs colonnes d'assaut, et s'avancent pour escalader la butte autour de laquelle notre ligne, refoulée sur elle-même , se presse et s'enroule. En vain Bevrand

interroge du regard l'horizon : rien ne paraît. Sans doute Sohérer entend son canon; mais Augereau et Hacquin sont à deux lieues de Pontos; arriveront-ils à temps? Enfin, après trois quarts d'heure d'efforts héroïques et d'attente , voyant la Cuesta envahir la grande route et se porter sur Armadas, le général républicain abandonne la partie : il se glisse derrière la butte dont les défenseurs lui servent d'arrièregarde, et il s'engage ainsi dans un terrain tourmenté qui le préservera un moment de la cavalerie espagnole , mais où il laissera son artillerie que bientôt, d'ailleurs, l'explosion d'un caisson achève de bouleverser. Cette perte allège sa marche, mais s'il sort des ravins, c'est pour tomber sous les sabres de la cavalerie de la Romana qui l'attend à son débouché en plaine. Le malheureux général se trouvait donc dans une situation des plus critiques, quand Augereau, qui toujours flairait le danger des siens, parut pour le tirer d'embarras.

Augereau avait entendu, vers midi, la fusillade reprendre du côté d'Espinavesa. De suite alors il s'était porté, avec un millier d'hommes de sa réserve, au secours du général Bon ; et il remontait le ruisseau du Moulin dont Beyrand descendait un affluent de droite , quand , sur sa gauche , le bruit d'un combat plus retentissant , plus acharné que celui qui l'attirait sur la haute Fluvia, l'avait déterminé à changer de direction. Il s'était donc dirigé sur Pontos et avait bientôt rencontré les cavaliers qui poursuivaient notre colonne du centre. Tomber sur eux et les repousser, fut pour l'impétueux général l'affaire d'un moment, et Beyrand, délivré, continua sa retraite vers le nord.

combat d'armadas. — Voyant cette proie leur échapper, Arias et la Romana s'en vont rejoindre la Cuesta sur les hauteurs d'Armadas; puis, leur jonction opérée, ces trois généraux se remettent en marche, traversent et dépassent Armadas, et viennent se former en bataille parallèlement à Beyrand.

Beyrand , en effet, s'était arrêté à une demi-lieue de là, à Boussara, et, appuyant sa droite à ce village, il s'était dé-

veloppé vers l'est ; car il commençait à découvrir, dans cette partie, les têtes de deux colonnes que Schérer avait envoyées à son secours, Point et Banel. Egalement, de côté opposé , le général Duphot qui accourait en toute hâte de Figuères , et Augereau qui revenait sur ses pas, approchaient de Boussara. C'étaient, par suite, 7,000 Français qui allaient se trouver réunis. Mais ils avaient devant eux 16,000 Espagnols. Néanmoins , Augereau décide que les Espagnols seront attaqués sur-le-champ, et que lui et Duphot d'une part, Point et Banel de l'autre, chargeront leurs flancs à la baïonnette , tandis que Beyrand fera face à leur front.

Et en effet, à quatre heures, Beyrand était déployé en avant de Garrigas, à cent toises de la ligne ennemie; quatre colonnes d'attaque l'encadraient , Augereau et Duphot à droite, Point et Banel à gauche ; et un nouveau combat s'engageait. Malheureusement, les profondes découpures du sol ne permirent pas à nos colonnes de charger; mais leur attitude menaçante, les positions avancées d' Augereau et de Banel qui d'un moment à l'autre pouvaient fondre sur Bascara, un feu roulant de bataillon exécuté par les défenseurs de Pontos avec la même ardeur qu'eussent fait des troupes fraîches , enfin le désappointement d'un but manqué, déterminèrent les Espagnols , après une heure de résistance, à nous céder le terrain.

Ce mouvement rétrograde se prononçait à peine, que notre colonne de gauche et sa réserve, qui, depuis l'attaque dont elles avaient eu raison le matin, ne s'étaient plus préoccupées que du but spécial qu'elles avaient à remplir; que les deux brigades Bougé et Guillot forçaient le cordon de troupes qui bordait la rive droite de la Fluvia, et effectuaient, dans le petit Ampurdan, le fourrage qui avait amené cette lutte sanglante.

résultats dk la journée. — A la chute du jour, à huit heures, les deux armées rentraient dans leurs camps, l'une avec les épaves de l'artillerie relevée derrière nous dans les ravins de Pontos , l'autre avec 300 voitures de blé et quel-

ques troupeaux : trophées douteux, cher butin d'une victoire que chaque parti s'attribuait.

Chacun du moins avait sa part de gloire. Car si Schérer, pour réparer une imprudence, avait disposé de sa réserve avec habileté et à propos; si Augereau, en prouvant qu'il avait autant de ténacité qu'on lui reconnaissait d'ardente initiative, avait couronné sa réputation; si Bon, culbutant, avec ses 1,000 chasseurs, une ligne de 5,000 hommes, avait accompli le plus brillant fait d'armes de la campagne , les Espagnols aussi pouvaient être fiers de la journée : leur cavalerie s'était surpassée àTorruella; leurs divisions du centre n'avaient jamais donné avec plus de vigueur et d'ensemble ; et à leur général en chef, pour que son beau mouvement sur Pontos réussît, il n'avait manqué que d'autres adversaires. Mais par malheur pour lui , Urrutia avait eu affaire à des troupes formées à une école de trois années de privations inouïes et de perpétuels combats, école dont les rudes élèves étaient l'élite future de la plus admirable armée des temps modernes , de l'armée d'Italie (1). Aussi , en fin de compte , 12,000 de ces incomparables soldats avaient-ils fait reculer 25,000 Espagnols, sans qu'il en coûtât aux nôtres plus de 8o morts et de 297 blessés, tandis qu'ils avaient blessé ou tué à l'ennemi 1,000 à 1,200 hommes, dont 30 officiers.

Cette rencontre, qui était la dernière sur ce théâtre , résumait assez bien la guerre des Pyrénées orientales : un début timide, une singulière alternative de revers et de succès, do part et d'autre une grande bravoure et des actions d'éclat disséminées, enfin, pour conclusion, le champ de bataille aux Français.

détresse de l'armée FRANÇAISE. — Au reste, qu'eût fait d'une victoire moins contestable un chef qui, le lendemain, en était réduit à confesser « qu'une demi-étape en avant eût « fait mourir de faim l'armée qu'il commandait? » tant le service des vivres et surtout les transports y étaient désorga-

(1) Napoléon, dans ses Mémoires (campagnes d'Italie ) cite à plusieurs reposes, comme ses plus solides, les troupes qui avaient fait la guerre dcr-i Pyrénées orientak-R,

nisés ! Nous avions atteint pourtant la saison qui, d'ordinaire, verse aux armées l'abondance. Néanmoins , telle était la situation que l'armée des Pyrénées orientales allait offrir pendant tout le beau mois qui commençait, dans le cours de messidor et jusqu'à la proclamation de la paix , que , pour retrouver dans le passé de cette guerre une situation semblable, il faudrait se reporter au désastreux hiver de 1793. Mais ne nous fatiguons plus à décrire des misères que nous sommes las de raconter, et laissons le dernier dépositaire d'un commandement qui avait successivement pesé sur dix autres têtes, répéter les lamentations unanimes de ses dix prédécesseurs (1) : « Nous sommes , écrivait Schérer au Co- « mité, dans la plus affreuse détresse, et deux causes y con- « tribuent également : le signe numéraire qui , devant opé- « rer les achats, est refusé presque partout en payement ; et « l'esprit public dans le Midi, où il ne règne que cupidité, « insouciance, égoïsme, et souvent malveillance (2). Lemas- « que de patriotisme dont les autorités se couvrent, n'est « point une preuve pour moi : les effets contredisent ces « adresses dans lesquelles on s'exprime en républicain. Et « quand même la monnaie révolutionnaire aurait tout le « cours qu'elle devrait avoir, il resterait encore l'insurmonta- « ble difficulté de faire arriver les achats, faute de moyens de « transports. Car, de Mont-Libre à Roses et de Roses à Mont- « pellier {sur un développement de 100 lieues), il n'existe « que 4,751 chevaux. Nous ne pouvons plus même compter <( sur les subsistances entre la Fluvia et le Ter : l'ennemi les « fait refluer sur ses derrières, il abandonne tous ses villages « de première ligne , et s'approvisionne par mer ; en sorte « qu'une victoire même ne servirait plus qu'à faire couler « beaucoup de sang. La désertion ne cesse pas : elle exténue

(i) La Houlière, Grandpré, Fiers, Barbnntaue, Dagobert, Daoustqui avait fait quatre intérim, Turreau, Doppet, Dugommier et Pérignon.

(2) Ce que dit ici Schérer des habitants du Midi en 179j, n'infirme point les éloges que nous leur avons donnés ailleurs : seulement , il y avait, entre leur dévouement du commencement de cette guerre et leur égoïsme à la fin, la différence que met en général, dans les actions humaines, l'espoir et le découragement.

i l'armée, et nous avons 20,000 fuyards, 2 ou 300 par batail- « Ion. Ils donnent pour prétexte les vexations qu'ils préce tendent que leurs parents ou amis éprouvent de la « part des contre-révolutionnaires, et la nullité de leur paye « qui se réduit à zéro. Ce qui n'empêche pas la république « de payer les officiers et sous-officiers de chaque bataillon, « comme si leur effectif était au complet; abus d'autant « plus préjudiciable à l'Etat, que, dans l'armée des Pyrénées « orientales, il se trouve tel bataillon où l'on compte plus « d'officiers ou de sous-officiers que de soldats. Du reste, « l'impunité est sans bornes, et tel homme qui déserte dix « fois à l'intérieur, va déserter la onzième, puisqu'il n'est pas « recherché... »

lignes de l'ampurdan. — Dans un tel état de choses, tout ce que pouvait faire le commandant de cette malheureuse armée, c'était de la tirer au plus vite de l'atmosphère pestilentielle de la plaine où elle achevait de dépérir, pour la transporter dans les montagnes , en quartiers de rafraîchissement. Mais, au lieu d'aviser en toute hâte à cette dernière mesure de salut, Schérer eut la déplorable pensée de poursuivre l'exécution de travaux qui allaient ouvrir toutes les sources du mal qu'il s'agissait d'arrêter : avant d'abandonner la plaine, il voulut achever de la barrer par des retranchements qui devaient s'étendre de la mer aux montagnes, à travers les plus pernicieux marécages de l'Ampurdan.

Ces lignes , déjà tracées et même ébauchées sur plusieurs points, commençaient àRimors, village séparé du golfe de Roses par le marais de Castillon qui comblait ce premier intervalle. De Rimors, elles allaient joindre Fortianell où elles étaient à peine interrompues au passage du ruisseau du Moulin. Elles reprenaient sur la rive gauche de ce cours d'eau qu'elles suivaient jusqu'à la butte d'Alfa, au pied de laquelle elles rencontraient le fangeux Manol qui les continuait jusqu'au delà de Figuères. Ajoutons que six redoutes devaient éclairer le front de ces lignes, et que la butte d'Alfa se transformait en un véritable fort de campagne. Ces travaux constituaient déjà, en projet ou en cours d'exécution , un dévelop-

pement de fossés et de parapets de plus de 3,000 mètres. Et cependant ce n'était pas tout : treize autres redoutes, dont plusieurs, parleurs proportions exagérées, atteignaient tout ce que la Union avait imaginé de plus extravagant, treize grands ouvrages furent tracés en avant de Figuères, comme pour en protéger les remparts.

En résumé, cet entassement de fortifications de campagne sous une forteresse de premier ordre, cette caponnière de quatre lieues qui était censée couvrir la communication de notre quartier général au port de Roses, cet étrange système de défense ne pouvait être comparé qu'aux fameuses lignes de Figuères; encore, celles-ci ne tuaient point ceux qui les construisaient.

Il est vrai que la répugnance et le bon sens de nos soldats firent prompte justice de cette désastreuse et folle entreprise ; mais quand Schérer se vit contraint d'y renoncer, le 30 messidor, l'épidémie sévissait au point que, de tous nos généraux, elle n'avait épargné qu'Augereau et le général en chef. Tous les autres étaient atteints plus ou moins gravement, et cinq d'entre eux ne faisaient plus aucun service : Sauret, Bon, Chabert, Menard et Rougé. En vain l'imprudent Schérer (4) recula-t-il jusqu'à Vilanau sa droite qu'il remplaçait à Vinyonnet par son centre; en vain retira-t-il sa gauche jusqu'à Palau , sur la route de Girone : le fléau continua ses ravages. 11 semblaitd'ailleurs qu'on prîtcomme à tâche de lui fournir des aliments; car on laissait encore dans cette plaine meurtrière, à la garde des vaines ébauches de retranchements qui ne pouvaient rien pour sa défense, 10 bataillons qu'on relevait

(1) L'obstination de Schérer serait inconcevable, si l'histoire militaire ne fourmillait de semblables fautes d'ignorance ; car noussupposons que le général républicain ignorait ce qui s'était passé en Ampurdan dans presque toutes les campagnes de la fin du dix-septième siècle; qu'il ignorait, par exemple, qu'en juin 1693, le duc de Noaillcs, couvrant le siège de Roses, avait perdu 2,000 hommes en quatre jours, « et que, dans plusieurs villages, il n'était pas resté « un homme pour labourer la terre, pas un enfant pour garder les trou- « peaux. » (Mémoires du duc de Noailles.) L'épidémie de 1795 ne fut guère moins meurtrière, et une preuve, c'est qu'immédiatement après, la culture du riz, qui tendait à entretenir l'insalubrité de cette malheureuse plaine, y fut défendue sous peine do mort.

tous les 10 jours; en sorte que, chaque décade, c'étaient 4,000 hommes qui venaient ainsi , tour à tour, puiser à sa source le venin qu'ils allaient ensuite couver et propager dans tous nos quartiers. Bientôt donc tous ces quartiers se changèrent en ambulances, et les points désignés pour servir d'hôpitaux , Figuères , Perelada , Vilabertrand, la Jonquère, leBoulou, furent encombrés. Et comme ces refuges provisoires ne parvenaient pas à écouler leur trop-plein par la voie de terre, on envoya requérir à Port-Vendres, àCollioure, àAgde, à Cette, et jusqu'aux Bouches-du-Rhône , tous les bâtiments en commission de port, afin d'embarquer à Roses les malades, etde les transporter sur la plage de Narbonne. Enfin, cette évacuation par mer devenant elle-même insuffisante, il fallut permettre aux convalescents de se rendre à pied, d'hôpitaux en hôpitaux, dans leurs familles, pour y chercher un asile et des soins que l'Etat ne pouvait plus leur donner. Alors on vit un bien triste spectacle : « La route du Pertus couverte « de soldats défaillants, abandonnés à eux-mêmes, qui s'arrê- « taient à chaque pas, tombaient et ne se relevaient qu'avec « les plus grandes difficultés, «et, ce qui était plus triste encore, des officiers valétudinaires mendiant un morceau de pain qu'ils ne pouvaient acheter avec le vil papier de leur solde , d'une solde dérisoire en échange de laquelle ils avaient en vain réclamé, comme une grande faveur, le prêt en nature de leurs soldats. Par surcroît, la guerre civile s'était rallumée dans la Lozère et l'Aveyron, etce qui restait d'hommes valides dans nos cantonnements, partait tous les jours pour aller « écraser les agitateurs et faire tomber à la fois toutes les « têtes de l'hydre , afin qu'elles perdissent le pouvoir de se « reproduire; » car telle était la teneur des ordres de Schérer, qui, par la violence de son langage, trahissait la détresse de sa situation.

L'armée des Pyrénées orientales était donc dans une dissolution complète, et si les Espagnols n'en profitaient pas encore, c'est qu'ils nous savaient livrés à un ennemi dont les coups étaient plus sûrs que les leurs. Du reste, ils ne s'endormaient point, et en attendant que leurs espions vinssent les

avertir qu'ils n'avaient plus devant eux, sur la rive gauche de la Fluvia, que des spectres pour ainsi dire, ils portaient leur division de réserve sur le seul point où ils nous supposaient des soldats encore en état de soutenir le poids de leurs armes. En un mot, nous ne devions être attaqués dans la plaine de l'Ampurdan, qu'après avoir été chassés des montagnes de la Cerdagne où la guerre allait finir.

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