‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenneChapitre 48 sur 64 · SUITE DES HOSTILITÉS EN CERDAGNE · texte numérisé non relu

SUITE DES HOSTILITÉS EN CERDAGNE

Retour sur les événements qui s'étaient passés en Cerdagne depuis un an. — Le général Charlet succède à Doppet. — Expédition de Castellard-de-Nuch.

— Les hostilités, suspendues pendant trois mois, reprennent en février 1795.

— Affaire du pont de Bar. — Le Comité, dans son plan général de campagne, destine à la division de Cerdagne un rôle actif, mais il ne lui fournit aucun moyen d'exécution. — Triste situation de nos troupes dans ces montagnes.

— L'insurrection y prend un caractère formidable. — Affaire malheureuse de Sainte-Eugénie. — Nous sommes bloqués dans le cercle de Belver. — Urrutia conçoit un vaste plan d'invasion où la Cerdagne doit jouer le premier rôle. — Commencement d'exécution. — Charlet, abandonné, ne sait prendre aucun parti. — Progrès des Espagnols. — Les insurgés poussent une reconnaissance sous Belver. — Irruption des généraux la Cuesta et Oquendo.

L'importance des événements de la plaine, et leur enchaî^ nement que nous n'avons pas voulu interrompre, nous ont fait perdre de vue, depuis un an, les montagnes queDagobert avait illustrées. Il ne s'y était produit, du reste, dans cet intervalle, que des incidents secondaires , isolés, et peu dignes, par conséquent, de détourner notre attention du principal théâtre où la guerre poursuivait son cours. Toutefois, comme c'est en Cerdagne que cette guerre allait se terminer par un coup d'éclat qui n'était que le dénouement de la situation antérieure des deux partis en présence sur les bords de la Sègre, il importe de revenir sur nos pas et de reprendre brièvement les choses au point où nous les avons laissées.

On se rappelle qu'à la suite du combat livré le 8 messidor 1794 sous les murs de Belver, Dugommier avait condamné notre division de Cerdagne à garder la défensive, et lui avait enlevé dix bataillons, autant de compagnies de miquelets et son unique escadron de chasseurs à cheval; ce qui avait ra-

mené l'effectif de cette division à ce qu'il était avant l'expédition de Ripoll, c'est-à-dire à environ 5,800 hommes dont le général Charlet n'avait pas tardé à prendre le commandement, à la place de Doppet.

Cependant, harcelé sans cesse par des bandes demiquelets, dont l'audace et le nombre s'accroissaient de jour en jour par l'impunité, Charlet n'avait pu s'en tenir à la lettre de ses instructions, et il avait dû frapper sur ces rassemblements un coup de vigueur qui avait suspendu leurs excursions, et qui mérite d'être rapporté.

expédition de castellard (octobre 1794). — Les miquelets avaient un camp assez considérable sur le col de Tosas, au pied de la montagne qui s'élève entre le village de ce nom et le bourg de Castellard de Nuch, autre repaire de l'insurrection catalane.

Le 2 brumaire ("23 octobre), Charlet, ayant réuni les chasseurs et les grenadiers de sa division, se mit à leur tête et se porta par le pla de la Anella sur le camp de Tosas, pendant qu'à sa gauche , parti comme lui de Puigcerda . l'adjudant général Gilly marchait par Yilaloben et le col de Mayens sur le village de Tosas, et qu'à sa droite, l'adjudant général Devaux se dirigeait de Belver sur les passages de Joli et de Pendix , où les insurgés avaient aussi des attroupements qui ne cessaient d'inquiéter Belver.

Malheureusement, le camp de Tosas avait été prévenu et, quand nous parûmes, il était évacué. Seulement 200 miquelets ayant pris position sur un rocher voisin, il fallut les déloger, ce qui fut du reste pour nos braves chasseurs l'affaire d'un moment; après quoi Charlet, prenant la crête de la montagne, alla rejoindre Gilly devant Tosas où s'étaient renfermés 300 paysans et une cinquantaine de Suisses, auxquels notre chef de colonne voulait couper la retraite. Mais la précipitation de nos grenadiers empêcha la réussite complète de ce coup de main, et nos soldats ne purent proclamer le décret de guerre à mort que sur les traînards. Gilly alors fit un détachement sur Doria, et se réunit de sa personne, avec le reste de sa troupe, à son général divisionnaire.

Charlet avait été suivi par les miquelets qu'il venait de débusquer au-dessus du camp deTosas : c'étaient des habitants de Castellard, qui, évidemment, cherchaient à nous attirer sur leur bourg, sorte de petite place de guerre en grande réputation dans ces montagnes, depuis que le duc de Noailles jadis, et tout récemment Doppet, avaient échoué sous ses murs.

« Les habitants de Castellard de Nuch, dit Charlet, avaient « sept retranchements les uns derrièreles autres, et formés par « des lignes de rochers que la nature semblait avoir arrangés « en parapets. Un bois très-touffu était derrière eux et assu- « rait leur retraite. Le village est divisé en deux portions sé- « parées par une rivière assez grosse. Les maisons de l'exté- « rieur, en ligne circulaire, étaient crénelées, et les entrées « du lieu rendues très-difficiles par des murs qu'ils avaient « construits. La réputation que s'étaient acquise ces monta- « gnards, leur avait mérité du tyran de Castille un drapeau « blanc aux armoiries d'Espagne, et fait obtenir cent hommes « de garnison à sa solde, pour protéger les villages voisins. »

Charlet, néanmoins, accepta la provocation des habitants de Castellard, et les suivit, tambours battants, jusqu'au pied des retranchements qui leur donnaient tant de confiance; puis, après avoir recommandé à ses soldats « de ne pas tirailler avec des gens qui ajustaient mieux qu'eux, » il donna le signal de l'assaut.

Cet assaut dura une heure, pendant laquelle chaque rocher, chaque pan de muraille, chaque maison, furent disputés pied à pied. Le pavillon blanc du Roi flottait successivement à tous les points de résistance ; enfin il disparut dans les bois, où ses défenseurs coururent sauver, avec l'emblème de leur vaillance héréditaire, leur vie et leur liberté. Le fameux bourg fut livré au pillage et aux flammes.

Sur ces entrefaites, l'adjudant général Devaux avait refoulé sur Baga les attroupements des cols de Jou et de Pendix.

Cette courte et énergique expédition déconcerta les insurgés, et renditle calme à laCerdagne jusqu'au commencement de l'année suivante. Mais, vers le milieu de février, de nou-

veaux rassemblements s'étant formés sur la Sègre, Charlet, pour ne pas leur laisser le temps de prendre consistance, brava la rigueur de la saison, et eut ainsi l'honneur d'ouvrir, dans ces régions glacées et à 1,200 mètres au-dessus de la mer, la campagne de 1795 qu'un hiver exceptionnel fermait encore sur les bords de la Méditerranée.

affaire du pont de bar. — L'ennemi occupait en force, à hauteur du pont de Bar, quatre villages qui se présentent presque sur la même ligne et perpendiculairement au cours de la vallée : Estunya, Bexech , Bar et Aristot. Ce dernier seul appartient à la rive droite.

Le 30 pluviôse (18 février), Charlet, après avoir marché toute la nuit, tomba avant le jour, en quatre colonnes , sur les trois villages de la rive gauche et sur le pont de Bar qui devait nous ouvrir le chemin d'Aristot.

Estunya fut emporté du premier coup, mais les trois autres points firent meilleure contenance. En effet, le poste de Bexech, secouru à temps, repoussa jusqu'au bord de la rivière la colonne qui l'avait abordé ; ceux de Bar, abandonnant ce village, prirent en arrière une bonne position où ils tinrent leurs agresseurs en échec; enfin les défenseurs du pont brisèrent pendant cinq heures tous les efforts de la colonne qui menaçait Aristot. A la fin pourtant, Charlet ayant réuni la colonne d'Estunya à celle de Bexech et ordonné à une partie de cette troupe de gagner à la nage la rive que le pont de Bar tardait tant à nous ouvrir, ce mouvement audacieux décida les Espagnols à se retirer sur Arsègre ; mais ils n'en restèrent pas moins maîtres du champ de bataille , car le général Charlet profita de la nuit pour se replier sous Belver.

LA DIVISION DE CERDAGNE ABANDONNÉE. — NOUS reculions

donc devant des paysans insurgés, et, pour un début de campagne, cette retraite était d'un fâcheux augure. Mais d'autre part, des instructions qui venaient d'arriver de la capitale étaient de nature à relever notre situation en Cerdagne. En effet, le plan d'ensemble tout récemment arrêté par le gouvernement pour la frontière d'Espagne , avait assigné à

la division qui occupait la ligne de la Sègre, un rôle actif et d'une certaine importance : celui d'appuyer à gauche la pointe qu'allaient pousser en Aragon , sur Barbastro, nos troupes du val d'Aran, lesquelles venaient d'être incorporées à l'armée des Pyrénées occidentales et devaient naturellement en suivre le mouvement offensif. Mais, comme presque toujours, le Comité se borna à donner des ordres, sans fournir aucun moyen d'exécution. Bien plus, dès que les hostilités furent reprises sur les bords de la Fluvia, Charlet, au lieu des renforts qu'il était en droit d'attendre , cessa même de recevoir les chétifs secours qu'il arrachait de temps en temps à l'armée de la plaine, pour subvenir aux plus stricts besoins des troupes qui lui restaient.

Cependant nos soldats qu'on oubliait dans un pays sans ressources, ne pouvant croire à tant d'incurie, s'imaginèrent d'abord qu'ils allaient évacuer la Cerdagne, et tout en se livrant à l'insouciance et au flottement si ordinaires à des troupes qui vont quitter un pays ennemi, ils allongèrent leur patience. Mais lorsqu'ils se virent définitivement abandonnés dans les neiges de ces montagnes où la saison est si longtemps rigoureuse ; lorsque, privés de distributions régulières, leurs vêtements en lambeaux, sans souliers, ne pouvant même obtenir des sabots, ils eurent perdu jusqu'à l'espérance de soulager leurs misères aux dépens de l'ennemi qu'on n'osait plus leur laisser affronter; alors, pour se soustraire aux intolérables tourments du froid et de la faim, ils désertèrent, non plus isolément et dans l'ombre, mais en masse, par bataillon et en plein jour. C'est ainsi qu'en trois mois, sur un effectif de 5,841 hommes, il en disparut 2,620 ; en sorte que , de Belver à Villefranche , Charlet ne compta plus bientôt que 3,221 combattants, si l'on pouvait encore appeler de ce nom les tristes lambeaux de nos cadres. Enfin les choses en arrivèrent à ce point, que nos officiers au désespoir, après s'être épuisés tout le jour à lutter contre l'abattement universel, allaient la nuit, cachés sous l'uniforme de simple volontaire et un fusil au bras, monter la garde aux avant-postes.

INSURRECTION GÉNÉRALE DANS LES MONTAGNES. — Rien de

cette déplorable situation n'échappait à un ennemi qui nous couvait des yeux. Aussi le soulèvement des montagnes prenait-il des proportions effrayantes. Ce n'était plus seulement les adultes dans la vigueur de l'âge qui couraient aux armes : les adolescents qui avaient atteint leur quinzième année, les vieillards qui n'avaient pas dépassé 70 ans, tout marchait, sauf les femmes, les petits enfants et les infirmes, auxquels était confié le soin de replier les troupeaux dans les solitudes de Caragou, en arrière de la Seu d'Urgel. Le tocsin dans les vallées, des feux sur toutes les montagnes , des vedettes qui correspondaient à coups de fusil et des bergers à son de trompe, éventaient nos moindres mouvements. Quiconque parmi eux montrait de la tiédeur, était pendu; chaque Suisse était gardé par quatre paysans, et les Parrots fusillaient ceux-ci à la première faiblesse, au moindre soupçon. Les Soumatens n'étaient plus chargés de défendre leurs paroisses; ils eussent pu, pour épargner leurs toits, composer avec l'ennemi : on les dépaysait. Enfin , les prêtres couraient au martyre, et les moines distribuaient des exorcismes contre les balles des républicains, « de ces odieux impies qui profanaient les églises, violaient les femmes, égorgeaient les vieillards et mangeaient les enfants. »

Tant d'exaltation et de fanatisme devait éclater avant le signal. Et en effet, c'étaient nuit et jour et sur tous les points, des attaques incessantes : tantôt le fameux chanoine Martin Cuffi qui surprenait, aux sources du Tech, notre camp du Corail ; tantôt nos postes autour de Belver, Riu , Nefol , Ollia, Nas ou Doria, qui étaient résolument assaillis à la baïonnette, et quelquefois emportés. Enfin un honteux échec en rase campagne vint nous ôter bientôt jusqu'à la ressource de nous éclairer par des patrouilles, et nous bloquer, pour ainsi dire, sous le canon de Belver.

Le 29 prairial (17 juin), le général Despinoy, ayant avec lui 210 hommes du 29e régiment, avait poussé une reconnaissance en aval de Belver, sur Pi et Ollia : 60 fusiliers s'étaient portés sur Ollia, et 150 chasseurs , que le général

conduisait en personne, sur le village de Pi. Les Rouges de Girone, au nombre de 3 à 400, étaient rangés en bataille devant Sainte -Eugénie, au bord de la Sègre. Ils s'avancent sur Ollia, culbutent notre détachement et reviennent sur leurs pas. Despinoy accourt, réoccupe Ollia, mais, aux abords de Sainte-Eugénie, sa troupe se débande. Il la rallie cependant, et parvient à la ramener aux Espagnols. Ceux-ci, qui s'étaient déjà repliés au-dessus du Martinet, se disposaient à nous recevoir, et Despinoy allait les charger, quand , intimidés par une avalanche de paysans qui, des crêtes, descendait avec fracas sur la Sègre, nos faibles chasseurs, aux premières balles qu'ils entendent siffler, s'enfuient une seconde fois et ne s'arrêtent plus que pour piller Ollia et Sainte-Eugénie. Quelques-uns pourtant, plus accessibles à la honte que leurs indignes camarades, se groupent sous Monteilla,d'où, renforcés bientôt par 200 grenadiers accourus de Belver, ils s'avancent jusqu'au Martinet et y soutiennent pendant trois quarts d'heure le feu de l'ennemi ; après quoi, ils exécutent leur retraite en assez bon ordre.

projets d'urrutia. — Ce fut à la suite de cette triste journée que le général espagnol qui commandait sur les bords de la Fluvia, conçut le projet de nous chasser de la Cerdagne, pendant que l'armée qu'il avait devant lui achèverait de se consumer dans les marais de l'Ampurdan. Voici, au reste, quel était le plan d'Urrutia, plan qui ne tendait à rien moins qu'à envahir notre frontière sur quatre points à la fois.

Vingt mille hommes reprenaient Puigcerda, Belver, toute la Cerdagne espagnole; puis, de concert avec les rassemblements qui s'étaient amassés aux sources du Ter et qui devaient pénétrer dans le Conflans par le col de Mantet, ce corps d'armée cernait Mont-Louis et envahissait l'Ariége par le Puig-Moren. Une brigade abordaitleTech, comme en 1793, par Saint-Laurent de Cerda ; en même temps, une division de 5 à 6,000 hommes débarquait sur la plage d'Argelès ; et ces deux colonnes, réunies auBoulou, allaient investir Bellegarde. Alors on achevait d'anéantir notre armée de Catalogne. Le projet de débarquement était l'œuvre des émigrés il. 21

qui avaient décidément la fureur des invasions maritimes et ne devaient s'en guérir que sur la plage de Quiberon.

Urrutia confia le commandement de l'expédition de Cerdagne à un général auquel ces montagnes étaient familières, à la Cuesta, qui commença aussitôt à diriger sa division sur Olot et Ribas. Le commandant delà Seu d'Urgel, le maréchal de camp Oquendo, reçut en même temps l'ordre de se tenir prêt à remonter la Sègre.

situation de charlet. — 11 transpira quelque chose de ces projets, et Charlet en fut instruit; du moins, les espions qui nous servaient, pour donner plus de prix aux renseignements qu'ils vendaient aux Espagnols, prévinrent le général que des troupes nombreuses remontaient par tous les affluents du Ter, et que, dans le bas de la vallée de la Sègre , on travaillait avec ardeur à réparer le pont de Bar et le chemin de la Seu d'Urgel. Charlet voyait donc la Cerdagne sur le point de lui échapper et notre frontière en péril. Mais c'est en vain qu'il appelait au secours de tous côtés rSchérer lui répondait, ce qui était vrai, qu'il ne pouvait lui envoyer un seul homme, et à Schérerqui transmettait au Comité les doléances de son lieutenant, le Comité ne répondait rien.

Cet abandon autorisait Charlet à prendre sur lui une résolution extrême, la seule qui pût le sauver, celle de replier sur Puigcerda , sinon sur Mont-Louis, tous ses petits postes épars en Cerdagne. La pensée lui en vint, et même, sur sa demande expresse, il fut autorisé à évacuer Belver; mais tout ce qui l'entourait, généraux, représentants, ne cessait de lui objecter les fâcheuses conséquences d'un pas en arrière, et il finit par ne rien changer à ses positions, qui, au nombre près de leurs défenseurs, étaient celles que lui avait léguées son inhabile devancier.

i Mont-Louis, dont l'approvisionnement ne dépassait pas 15 jours, avait pour garnison un bataillon de 379 recrues et 300 paysans réquisitionnaires, tous consignés à la citadelle, crainte de désertion. Puigcerda était défendu par 400 hommes dont la moitié n'avait jamais vu le feu, et qui composaient le 1er bataillon du 29e. Le reste de ce malheureux

régiment, auquel le Comité venait d'infliger un blâme sévère pour sa conduite devant Sainte-Eugénie, le 2e bataillon était disséminé sur dix points différents, depuis Alp jusqu'à l'Hospitalet. Belver, où commandait le général Martin, était occupé par 2,000 hommes qui, outre le camp de Montants, gardaient la redoute de Tailletcndre , Ella , Olopta , et, sur la montagne de Torrellas, entre le village de ce nom et Riu, un poste retranché qui surveillait le défilé fie Yaltarga ou d'ïsvol.

Ainsi dispersés, tous ces petits postes devaient succomber infailliblement; réunis sous les murs de Mont-Louis, ils eussent été invincibles et toujours à même de profiter d'un retour de fortune pour reprendre la Cerdagne espagnole. Mais Charlet sacrifia à un faux point d'honneur et n'osa prévenir une défaite certaine par une retraite exécutée à propos. Il donna simplement à ses postes isolés l'ordre de se replier, en cas d'attaque générale, les uns sur Belver, les autres sur Puigcerda.

Cependant l'orage grondait : la Cuesta défilait dans les montagnes, entraînant sur son passage les populations insurgées, et il ne nous revenait de toutes parts que des menaces et des avertissements sinistres.

Comme l'année précédente, l'approche de la Cuesta fut annoncée par une grande et tumultueuse reconnaissance. Le 30 messidor (18 juillet), en effet, une découverte qui était sortie de Belver avant le jour, effrayée de ses nombreuses rencontres, venait de rentrer dans la place, quand, vers sept heures et demie, les crêtes des montagnes se couvrirent tout à coup de bandes de Soumatens qui, remplissant l'air de cris sauvages et du son de leurs cornets, se précipitent dans le fond de la vallée. Un premier groupe, d'environ 1,800 combattants , s'avance sur notre camp de Montarros, et le reste, une masse désordonnée dont on ne peut évaluer le nombre, aborde et cerne notre poste de Tailletendre.

Sans se déconcerter, le général Despinoy, qui commandait à Montarros, rassemble 800 hommes d'élite, les forme en colonne, place au centre une pièce chargée à mitraille que

nos canonnière traînent à bras , puis il marche fièrement à l'ennemi, la baïonnette croisée et au pas décharge. A portée de l'ennemi, la colonne s'ouvre, vomit sa mitraille, se referme et continue, sans tirer un coup de fusil. Alors, saisies d'épouvante, ces bandes confuses , qui n'avaient été lancées sur nous que comme essai, se dispersent et entraînent dans leur fuite l'essaim qui s'était jeté sur Tailletendre.

Nous restâmes, pendant les six jours qui suivirent cette alerte, dans l'attente de la Saint-Jacques pour laquelle on nous prédisait une grande attaque, mais le 25 juillet à la tombante, l'ennemi n'avait pas encore paru. Cependant, nous ne nous trompions que de quelques heures; car, le jour même de la fête du patron de l'Espagne, Oquendo sortait de la Seu d'Urgel, et la Cuesta traversait les cols de Mayens et de Tosas. Ces passages étaient pourtant surveillés, mais leurs abords étaient, ici découpés par des torrents alors gonflés par des pluies d'orage, et là couverts de bois touffus; en sorte que nos postes n'éventèrent pas même la marche des colonnes ennemies. L'artillerie passa par Mayens, les petites pièces sur leurs affûts, et les grosses sur des traîneaux.

La Cuesta avait profité de l'expérience malheureuse faite par lui l'année précédente; car, plus habile cette fois, c'était sur Puigcerda, dont la chute entraînait celle de Belver, qu'il dirigeait la masse de ses forces, 17 à 18,000 hommes. Il laissait au général commandant à la Seu d'Urgel le soin d'investir Belver et d'en recevoir la capitulation.

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