CHAPITRE VI
REPRISE l)Si LA CËRDAG.XE.
Description de Puigcerda et organisation de sa défense. — Attaque des Espagnols. — Ils commencent par enlever le petit camp qui couvrait la ville. — Ils adressent ensuite à Cliarlet deux sommations qui sont repoussées avec chaleur. — Alors ils attaquent la place. — Défense et prise de l'hôpital. — Puigcerda est emporté d'assaut. — Gloire de ce désastre. — Nos positions autour de Belver. — Investissement. — Le petit détachement de Tailletendre résiste pendant cinq heures. — Belle retraite du poste de Torrellas. — Le camp de Montarros se replie. — Belver capitule. — La Cerdagne reconquise par les Espagnols. — Notre frontière menacée.
REPRISE DE PUIGCERDA.
situation de la place. — La petite ville de Puigcerda, qui alors comptait à peine 2o0 feux, s'élève au centre du plus ample élargissement de la vallée de la Sègre, sur la pente méridionale d'un mamelon isolé, dont le sommet, terminé par un plateau, était jadis couronné par une citadelle pentagonale. Emportée, en 1678, par les soldats de Louis XIV après quatre assauts meurtriers , cette citadelle fut démolie de fond en comble, et le traité de Nîmègue stipula formellement qu'elle ne serait jamais relevée. Elle ne l'a pas été en effet; en sorte que Puigcerda, qui, sans l'occupation du plateau, n'est pas sérieusement défendable, n'avait en 1795, pour toute fortification, qu'une méchante muraille en terre ou pisée, de deux pieds d'épaisseur, laquelle encore n'enveloppait qu'une partie de la ville, le reste de l'enceinte étant tout simplement formé par la ligne continue des maisons qui bordaient la campagne (1).
(1) Les choses ont peu changé depuis,
Presque tous les points d'un pareil corps de place pouvaient être attaqués avec succès , mais deux entre autres : la porte de France et l'hôpital. La porte de France se présentait, il est vrai, précédée d'un amphithéâtre de jardins enclos par des murs qu'on avait eu la précaution de créneler; mais elle était la seule issue par où nous pouvions tenter de nous faire jour, en sorte que l'ennemi avait le plus grand intérêt à nous aborder par cette ouverture, facile du reste à enfoncer. Quant à l'hôpital, alors encombré de malades, c'était un bâtiment assez vaste, fermé seulement par une cour, et isolé à une demi-portée de fusil de la ville, dont la faible enceinte n'était nulle part aussi délabrée que dans cette partie. Néanmoins, c'est à peine si, pour donner quelque consistance à ce second point d'attaque, nous avions enveloppé d'un tambour en charpente la barrière de la ville qui donnait sur l'hôpital, et pratiqué devant la porte de la cour de celui-ci , une chétive coupure et l'emplacement d'une pièce de canon.
La garnison répondait, par l'exiguité de son effectif, à la débilité de la place ; elle ne comptait pas plus de 4o0 hommes : une vingtaine de dragons montés, une demi-compagnie d'artillerie volante, et le 1er bataillon du 29e de ligne. Le 2e bataillon et quelques compagnies de chasseurs éclaireurs, qui cantonnaient au-dehors, conservaient encore six postes détachés : Alp, Osseja et Err sur la rive gauche de la Sègre, et sur la droite, le mas d'Arbaud , le village de Carol et l'Hospitalet. Les postes voisins de Puigcerda avaientordre de s'y réfugier, à la première attaque sérieuse.
irruption des espagnols. — Prévenu , dans la soirée du 7 (25 juillet), que des mouvements étranges se manifestaient sur le revers de la grande chaîne, Charlet, pour s'éclairer et porter à ses détachements l'ordre de se rallier à lui , mit en campagne un de ses aides de camp et une poignée de miquelets; mais ce fut en vain qu'il passa la nuit à attendre le ietoiir de cette patrouille et les détachements qu'elle devait ramener : rien ne rentra dans ni place, et le général républicain put en conclure que l'ennemi , qu'on lui annonçait depuis si longtemps, était à ses portes. En effet, la Cuesta
venait de descendre des montagnes, amenant avec lui : le régiment de la Couronne, de 3,000 hommes ; un régiment de milice d'Estramadure, de 3,000 baïonnettes aussi; 2,500 Portugais, 500 volontaires de Girone, une centaine d'émigrés, 400 cavaliers, et 8 à 9,000 Soumatens des vallées de la Sègre, du Ter et du Llobregat; en un mot, 17 à 18,000 combattants.
Ce corps d'armée qui, depuis la veille au soir, se groupait en arrière de Vilaloben, déboucha, vers 5 heures du matin, dans la plaine, et se partagea immédiatement en trois colonnes qui se dirigèrent : la première sur Osseja et Err, pour enlever ces deux postes et couper le chemin de Mont-Louis; la seconde, sur le pont de Soler, pour gagner par Boluir l'entrée du val de Carol; la troisième, sur les Guinguettes , aujourd'hui Bourg- Madame. Cette dernière, de 7 à 8,000 hommes, était la colonne qui devait attaquer Puigcerda. Des Guinguettes où elle se reformait, elle n'avait plus qu'une montée de 200 toises à parcourir pour atteindre notre camp, et elle ne tarda pas à l'aborder.
notre camp esï refoule. — L'adjudant général Gilly, qui commandait ce petit camp, avait rangé ses 400 hommes sur une ligne, son artillerie au centre. Celle-ci commença le feu, mais elle ne le soutint pas , sans qu'on sût pourquoi. Alors la cavalerie espagnole fondit sur nos deux ailes et, après plusieurs charges répétées, les enfonça. Une déroute générale s'ensuivit. Cependant, grâce à l'intervention de Charlet et deDespinoy, qui accoururent fort à propos sur les lieux à la tête de l'état-major et d'une vingtaine, de dragons lancés au grand trot, les fuyards purent se réfugier dans la place, en abandonnant toutefois sur le terrain , avec quelques morts dont plusieurs cavaliers, leur malheureux chef qui avait la cuisse fracassée.
Sur ces entrefaites, notre détachement d'Alp, de 54 hommes, avait été cerné et pris; nos postes d'Osseja et d'Err, qui comptaient ensemble environ300combattants, avaient réussi, après de violents efforts pour s'ouvrir le chemin de Puigcerda, à battre en retraite jusqu'à Mont-Louis; et ceux de
Carol s'étaient repliés sur l'Hospitalet : en sorte qu'il n'était rentré dans la place investie que les 150 ehasseurs-éclaireurs cantonnés au mas d'Arbaud.
C'était, pour cette place aux abois, un bien mince renfort; car que pouvaient, contre 18,000 assaillants, ces 600 défenseurs d'une enceinte qui allait être entamée à coups de baïonnettes? Charlet, néanmoins, se prépare à résister un contre trente. Il fait fermer la barrière, garnit de son mieux les échafaudages du pourtour de ses murailles, répand ses chasseurs dans les jardins en avant de la porte de France qu'il confie au général Despinoy, établit sa compagnie de grenadiers à l'hôpital avec une pièce de 4 à l'entrée de la cour, laisse en réserve , sur la place centrale de la ville , quelques hommes d'élite, et attend ainsi les Espagnols.
sommations. — A 9 heures, un capitaine des volontaires de la Couronne vient remettre à Charlet la sommation suivante : « Le général commandant les troupes victorieuses d'Espa- « gne qui se trouve devant Puigcerda, me charge d'intimer « la reddition de cette place au général commandant les « troupes françaises qui l'occupent, en l'avertissant que, s'il « ne l'exécute dans une demi-heure, il ne doit pas espérer « de quartier. » Charlet convoque à la hâte un conseil de défense : on y constate que Puigcerda a" des vivres pour quatre jours, tout le conseil est d'avis de se battre jusqu'à la dernière extrémité en tout genre, et « le général commandant les « troupes de la république française répond à la sommation >< du général commandant les troupes espagnoles, qu'il a « des bras, des munitions de guerre et de bouche, et que « l'honneur des armes françaises lui défend d'entendre à ses « propositions. » Cette énergique résolution, nos soldats
(1) Le conseil était ainsi composé : Charlet, général commandant la division; Despinoy, général de brigade, accidentellement dans la place; Rcigasse, capitaine de grenadiers du 29e; Abel , capitaine commandant le -i1' bataillon des chasseur* -écl air eurs; Thomas, lieutenant commandant un détachement, du 15e régiment, de dragons ; Folliasson , capitaine commandant l'artillerie; Caudieu, officier du génie; Piet, capitaine commandant la place; Pelleuk, adjudant génJral, chef provisoire de l'état -major; et Baron, commissaire des guerres en chef de la division.
l'accueillent par des serments passionnés de vaincre ou de mourir, par des cris d'enthousiasme qui arrivent jusqu'aux Espagnols et semblent émouvoir leur chef. La Cuesta, en el'fet, renouvelle immédiatement sa démarche et envoie son chef d'état-major en personne, offrir à cette poignée de braves tous les honneurs qui pQurraient adoucir l'amertume du sacrifice volontaire de leur liberté. Mais le major-général espagnol ne peut même se faire écouter, et il se retire au milieu d'une nouvelle explosion de cris de guerre et de chants patriotiques, car c'est en chantant que la garnison française se prépare à la lutte à mort qui va commencer.
prise de l'hôpital. — Elle commença un peu avant dix heures à la porte de France, et, quelques instants après, à l'hôpital où l'ennemi venait de porter brusquement une grande partie de ses forces, lesquelles du reste s'accroissaient à vue d'œil. Pendant trois quarts d'heure, ces deux points d'attaque firent la meilleure contenance, la porte de France surtout, où Charlet s'était transporté ; mais l'hôpital fléchit tout à coup et au signal encore des canonniers. Us défendaient, avec leur pièce de 4 , l'entrée de la cour, et un d'eux ayant été blessé, les autres s'enfuient, entraînant une partie de nos grenadiers. Charlet se présente, ranime les artilleurs, s'avance à leur tête jusqu'à la pièce abandonnée, et pendant qu'il s'acharne à disputer le passage du fossé de la cour, il reçoit une balle à la tête et tombe baigné dans son sang. Les soldats qui l'entourent, le croient mort, et à peine Font-ils vu emporter du champ de bataille, qu'ils lâchent pied de nouveau. Il était 11 heures. Despinoy accourt remplacer Charlet. Il trouve les artilleurs en déroute, les grenadiers débandés et la cour envahie : il ordonne aux. 15 dragons qui le suivent, de charger, espérant ramener ainsi les défenseurs de l'hôpital qui déjà se pressent à la seconde barrière pour se réfugier dans la ville. Mais les Espagnols viennent de forcer l'hôpital, ils sont aux fenêtres de tous les étages, la cour est embrasée de leurs feux, et les dragons hésitent. Alors Despinoy, qui n'a plus autour de lui un seul fantassin, se retire sur la seconde barrière où, aveu une cin-
quantaine d'hommes qui s'y étaient amassés, il rétablit le combat et le soutient jusque vers midi.
la ville emportée d'assaut. — La porte de France, où nos chasseurs se battaient en désespérés , continuait à se maintenir, et tout n'était pas encore perdu, si l'on parvenait à reprendre l'hôpital. C'est ce que va tenter Despinoy. Il envoie donc chercher, par son chef d'état-major Pelleuk, sa modique réserve qui est encore intacte; elle arrive, il la met en tête du peu de monde qui lui reste , puis il fait ouvrir la barrière et battre la charge. Mais le feu que l'hôpital vomit par toutes ses ouvertures, arrête les plus déterminés, personne n'avance et la barrière se referme. Nos soldats, toutefois, s'y défendent encore, en s'abritant derrière le tambour en charpente.
A une heure, les Espagnols débouchent de l'hôpital : ils se portent à droite et à gauche de la barrière, enveloppent tout le front d'attaque, et, à coups de piques et de baïonnettes, ils se creusent, dans ces misérables remparts, des gradins, des créneaux, d'où ils plongent dans l'intérieur de la place. Pris ainsi à reverset ne pouvant plus être secourus, les défenseurs de la barrière flottent de celle-ci à la ville; deux fois même ils abandonnent en masse ce malheureux poste, et deux fois ils y sont ramenés par Pelleuk et Despinoy. Despinoy a encore quelque part une pièce de 2, il la fait venir : fatalité ! à peine a-t-elle tiré un coup, que son caisson éclate et foudroie huit des nôtres. Enfin, une autre explosion qui vient d'ébranler la place, va l'ouvrir à l'ennemi : une grande maison qui fait partie de l'enceinte, qui flanque la barrière et enfile une des principales rues de la ville, la maison de l'état-major est enfoncée par la mine, et, hissé bientôt sur ses décombres, le canon que l'ennemi nous a enlevé à l'hôpital, balaye de sa mitraille la rue aboutissante, et hache la barrière qui tombe.
Il était bien tard pour capituler ; mais, à tout hasard, Despinoy décide un trompette de dragons à s'avancer en parlementaire au milieu du feu. Le dragon, après des efforts inouïs pour se faire entendre, ramène à la barrière un offi-
cier espagnol. Celui-ci s'abouche avec Despinoy, retourne vers les siens et ne tarde pas à reparaître : il est convenu que le feu cessera de part et d'autre pendant la conférence entamée; et de suite Despinoy et l'Espagnol se rendent près de Charlet qui, par intervalle, recouvrait ses sens. Mais, dans le trajet, les deux officiers sont assaillis par une décharge, le général français a le bras traversé, et son compagnon l'abandonne. Néanmoins Despinoy continue, et arrivé en présence de Charlet, il dicte et fait partir à l'adresse de la Cuesta, une demande « de conditions dignes de la belle défense des Français. » Mais quelle n'est pas la douleur de ces deux infortunés chefs dont les blessures étaient le moindre souci , lorsqu'après quelques moments d'attente, ils voient entrer dans la chambre où ils gisaient côte à côte, un émissaire de l'ennemi rapportant leur lettre cachetée et, pour toute réponse, ces cruelles paroles : « La place est prise « d'assaut, il n'est plus question de capituler ! »
En effet, Puigcerda était envahi de toutes parts, et les assaillants, exaspérés par une lutte de 11 heures où ils avaient perdu plus de 2,000 hommes, et qui se prolongeait encore dans les rues, sur les places , dans chaque maison pour ainsi dire, les assaillants passaient par les armes tout ce qui leur tombait sous la main. Les blessés mêmes, les malades de l'hôpital, les officiers de santé, furent égorgés sans quartier. Le commandant de place et le capitaine des' canonniers eurent le même sort. Hâtons-nous toutefois de rendre aux officiers espagnols cette justice, qu'ils mirent tout en œuvre pour arrêterle massacre etparvinrentà sauver, non-seulement Charlet, Despinoy et d'autres blessés de marque, comme le commissaire ordonnateur en chef et le commandant du 29e, mais la -moitié de la garnison, 300 soldats tout couverts aussi de sang et de blessures, qui, sur les instances de ces officiers et sur la parole de leur chef, se rendirent à discrétion. Les 300 autres avaient tenu rigoureusement parole : comme ils l'avaient juré le matin, ils étaient morts à leur poste.
A part quelques traits de faiblesse que nous n'avons fait ressortir que pour laisser à notre récit ce cachet de sincérité
qu'entament toujours des éloges sans exception, on peut assurément dire que nos soldats avaient remporté , dans le cours de cette guerre, plus d'une victoire qui leur faisait moins d'honneur que ce glorieux désastre de Puigcerda. Car n'oublions pas qu'ils avaient été en quelque sorte livrés à l'ennemi par un abandon absolu; abandon qui leur avait fait souffrir pendant six mois tous les tourments imaginables, dont ils avaient prévu et hautement prédit les funestes conséquences , et contre lequel ils avaient en vain épuisé toutes les formes de la protestation. Ajoutons qu'ils savaient que la paix était imminente; elle était signée depuis quatre jours ! Néanmoins, ils ne s'étaient pas cru dispensés de mourir pour retarder de quelques heures la chute d'une bicoque dont la république se souciait si peu, et la générosité seule de l'ennemi les avait empêchés d'accomplir tous jusqu'au bout leur héroïque sacrifice. Jamais donc, il faut en convenir, gouvernement plus ingrat n'avait rencontré des serviteurs plus fidèles : dévouement d'autant plus méritoire , spectacle d'autant plus beau , que le théâtre était plus obscur et plus retiré. Convenons également que, lorsqu'elle élève à cette hauteur la première de nos vertus sociales , le sentiment du devoir, la guerre, si elle a souvent, comme disait Dugomrnier, des excès qui font souffrir l'humanité, la guerre, en revanche, donne quelquefois à cette humanité souffrante ou amollie par la paix, de bien légitimes sujets d'orgueil , ou de bien grandes et de bien salutaires leçons. Voyons maintenant quelle avait été l'attitude de Belver, pendant que son sort se décidait sous les murs de Puigcerda.