‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenneChapitre 6 sur 64 · EXPÉDITION DE LA SEU D'URGEL · texte numérisé non relu

EXPÉDITION DE LA SEU D'URGEL

Dagobert , suspendu de ses fonctions , est allé à Paris dénoncer à la Convention la dictature de ses représentants aux armées. — Succès imprévu de son audace. — Il est rétabli dans son commandement. — Son retour aux Pyrénées. — Il apporte à Dugommier un projet approuvé du gouvernement, mais qu'il ajourne. — Il va se remettre à la tête de sa division de Cerdagne. — Position des deux partis dans ces montagnes. — Incident malheureux qui y précipite l'ouverture des hostilités. — Combat de Monteilla, qui épuise les forces du vieux général. — Combat de la Llosa. — Les Espagnols des deux rives de la Sègre sont refoulés sur la Seu d'Urgel. — Dagobert les poursuit jusque-là , malgré son état de souffrance. — Description de la conque , de la ville et des forts d'Urgel. — Les forts résistent. — La ville est prise et livrée au pillage. — Dagobert , sentant son mal empirer, ordonne la retraite. — Il meurt à Puigcerda. — Son éloge.

dagobert a paris. — Nous avons laissé le général Dagobert sous le poids d'une suspension flétrissante, en butte à des accusations mortelles, et allant en appeler, de ces calomnies odieuses, à la redoutable justice du Comité de salut public. C'était en novembre 1793, à la suite de la triste expédition de Roses. Se justifier, se défendre, n'eût été ni digne d'une telle cause, ni conforme au caractère d'un tel accusé. Dagobert fit comme au feu : il prit l'offensive, et sans détour, avec sa rude franchise et son audace habituelle, il attaqua de front la dictature des représentants aux armées : « Eh quoi ! tandis « que toujours le premier au feu, je fais plutôt le caporal de « grenadiers que le métier de général, les représentants me « déclarent une guerre implacable ! Je n'ai point approuvé le « plan de l'expédition de Roses! Mais les plans des représen- « tants sont-ils donc comme l'arche du Seigneur, qu'on ne « puisse les toucher du doigt sans être frappé de mort? J'ai « souri en lisant dans un bulletin : Fabre s'est conduit en « héros. Signé, Fabre. Et je suis un traître ! »

C'était le moment où le sang de nos généraux coulait à flots sur la funèbre place de la Révolution. Mais, par un bonheur jusqu'alors inouï, loin de précipiter, comme tout le donnait à craindre, la vengeance des proscripteurs, l'héroïque imprudence du noble persécuté eut un succès aussi prompt qu'inattendu. La cause du gentilhomme dénoncé pour trahison devint tout à coup celle des plus fougueux montagnards, et, pour ta première fois, la tribune de la Convention retentit de plaintes amères contre la tyrannie de ses proconsuls, plaintes à l'appui desquelles le nom, l'exemple, les témoignages sans cesse invoqués, étaient ceux de Dagobert. A la suite de ces étranges débats, l'assemblée, sur le rapport de Collot d'Herbois, apporta de sérieuses restrictions aux pouvoirs de ses commissaires, et toutes nos armées ne tardèrent pas à se ressentir des bienfaits de cette heureuse concession, la plus belle, sans aucun doute, des victoires de son glorieux auteur. Les restes d'une si noble vie, si généreusement offerte en holocauste à l'implacable génie des révolutions, ces restes précieux qui échappaient à l'échafaud, étaient réclamés par les champs de bataille, et c'était sur le théâtre même de ses exploits que la Providence ménageait à ce vieux soldat une fin digne de lui.

Dagobert avait profité de sa rentrée en grâce pour présenter à Carnot et lui faire approuver un projet hardi, aventureux même, qui consistait à tenter, par la vallée du Ter, un coup de main sur Girone, pour forcer les Espagnols du Boulou à repasser les Pyrénées. Le commandant de la division de Cerdagne était naturellement chargé de cette expédition, et devait d'abord, à son passage dans le Roussillon, emprunter à Dugommier ce qui lui manquait pour atteindre l'effectif assigné à sa colonne d'invasion : 12,000 fantassins et 600 chevaux. Mais à son arrivée à Perpignan, Je 28 ventôse (18 mars), Dagobert ayant trouvé le général en chef à la veille de frapper sur le Boulou même un coup plus direct et plus sûr, ajourna son projet, se contenta d'un renfort de deux bataillons, et courut à Puigcerda reprendre son commandement. Avant de se séparer, toutefois, les deux généraux con-

vinrent que la division de Cerdagne attendrait le grand mouvement projeté sur le Boulou ; quelle irait alors, par le pla Guillem, occuper les cols qui versent du Tech dans le Ter, afin d'enlever à l'ennemi la ligne de retraite que le Vallspire lui offrait en cas d'échec; qu'enfin cette tâche, essentiellement liée à la combinaison générale, une fois accomplie, Dagobert recevrait des renforts convenables et n'aurait plus qu'à descendre dans la vallée du Ter, sinon pour hasarder une pointe jusqu'à Girone, du moins pour manœuvrer sur les flancs et les derrières de l'ennemi.

retour de dagobert en cerdai.ne. — Dagobert arriva à Puigcerda, son quartier-général, le 12 germinal (1er avril). La division qu'il avait quittée depuis cinq mois comptait 8,500 hommes, y compris les garnisons, et les deux bataillons de renfort qui accompagnaient le général. Cette petite armée était cantonnée perpendiculairement à la Sègre et à la hauteur de Belver , son centre sous cette place, sa droite à Marange et à Tailletendre, sa gauche à Ollia et à Pi, enfin ses avant-postes répandus de la Bastide à Xas, par Prullans (prononcez Prouillans).

Les Espagnols attendaient le vainqueur de la Perche et d'Olette; aussi étaient-ils sur leurs gardes. Lis avaient replié leurs magasins et leurs hôpitaux en aval d'Urgel, et même au delà du fameux pas d'Organya ; puis, remontant la Sègre jusqu'au point où cette rivière quitte la Cerdagne pour s'engager dans le long défilé qui la sépare de la Seu et qu'ils venaient de parcourir, ils s'étaient déployés en travers de la vallée, leur gauche courant derrière la Llosa par Vilella et Lies, leur centre dans le fond de la gorge, au Martinet, et leur droite concentrée à Monteilla. Cette droite était couverte par une ligne de petits postes échelonnés le long du torrent qui descend, presque symétriquement à la Llosa, du col de Tanca-la-Puerta. Ces grand'-gardes allaient ensuite se rattacher à un gros rassemblement de Soumatens retranchés dans une vaste forêt, aux abords du passage de Pendix. Ce dernier col, plus oriental que le précédent, et qui verse en amont de Belver, prenait ainsi en flanc et plongeait la gauche de nos

positions. Enfin, les défenseurs de la Sègre avaient à leur ête un Français d'origine, le comte de Saint-Hilaire, qu'on n'avait pas, à ce qu'il paraît, opposé sans intention à un général dont on ne comprenait point la fidélité républicaine (1).

Plus ardent que jamais, Dagobert, les yeux tournés vers la plaine du Boulou, était depuis huit jours à épier le signal qui devait lui donner carrière dans les montagnes du Vallspire, quand un incident malheureux vint l'entraîner tout à coup dans une autre direction.

Les Soumatens postés au-dessus de Belver se livraient, sur ous ceux de nos malheureux soldats qui tombaient dans eurs nombreuses embuscades, à des actes d'une férocité qui révèle l'incroyable état de barbarie où étaient encore plongées ces sauvages montagnes. Secondés, dans leurs monstrueux excès, par des bandes de gens sans aveu, qu'au début de la guerre, les grandes villes de la Péninsule n'avaient pas rougi d'enrôler, ces misérables prenaient plaisir à étaler la nuit, sur les sentiers fréquentés le jour par nos troupes, les dépouilles de leurs victimes, tantôt des tronçons de cadavres, tantôt des lambeaux de chairs à demi consumées, ou bien le corps éventré d'une jeune femme, dont les entrailles arrachées avaient fait place aux restes mutilés de son enfant. Une de ces horribles rencontres venait de jeter l'exaspération dans nos cantonnements. Dagobert, qui partageait toutes les colères de ses soldats, ne put résister à leurs cris de vengeance : il sortit de Puigcerda sur-le-champ, et le lendemain, 18 germinal (7 avril), il entrait à Belver à la tombée de la nuit, qu'il avait attendue pour mieux dérober sa marche.

combats de MONTEiLLA et de la llosa. — Chemin faisant, il avait expédié au général Charlet l'ordre de concentrer à Taillendre-le-Haut les 2,000 chasseurs qui campaient sur la rive droite de la Sègre, de se mettre à leur tête et de partir à

(1) Il paraît que Saint-Hilaire fit près de Dagobert une tentative de séduction. On assure môme qu'une lettre du général espagnol fut retrouvée dans les papiers de Dagobert, qui sans doute n'aura pas eu le temps ou aura dédaigné de transmettre à son gouvernement ce nouveau témoignage de sa fidélité.

7 heures du soir, pour gagner la Bastide, remonter les gorges de la Llosa jusqu'en face de Coborriu, se jeter à Vilellasurla gauche des Espagnols, et balayer toute cette gauche en descendant jusqu'à Lies. Charlet devait ensuite fondre par Aristot sur le pont de Bar, y intercepter le chemin de la Seu d'Urgel et attendre là son chef. Quant à celui-ci, sans s'arrêter à Belver, il se porte en avant et à gauche de cette place, au point où la colonne dont il va prendre le commandement achèvera de se rassembler, àOllia, d'où il gagne un de nos avant-postes, le hameau de Nas. Là commence un plateau qui se prolonge jusqu'au bord du torrent derrière lequel s'étaient développées les grand'gardes ennemies. Dagobert observe leurs feux, revient sur ses pas jusqu'à Ollia, et en repart vers une heure et demie du matin avec 2,300 combattants. Il prend , par Sainte- Eugénie, le fond de la vallée, évite le Martinet, et arrive en silence au pied de la montagne sur laquelle s'élève le bourg de Monteilla.

La division de Cerdagne en connaissait le chemin. Cependant, comme depuis six mois ce poste, renforcé d'une grande redoute , avait été converti en une sorte de camp retranché, et que, par suite, des obstacles imprévus pouvaient surgir, le vieux général, avec un emportement tout juvénile, s'élance en tête de colonne, met pied à terre, et dans la neige, au milieu des ténèbres, il escalade la montagne. Le jour allait paraître, etladiane battait comme à l'ordinaire au camp des Espagnols. Leur réveil fut douloureux. Surpris, enlevés, ils nous abandonnèrent la redoute, le bourg, 4 pièces de canon, 300 fusils, et s'enfuirent par le pont de Bar, que Charlet, malheureusement, n'avait pas encore atteint.

Charlet avait été retardé par diverses causes : d'abord, faute de pain et de pierres à feu, il n'avait pu se mettre en marche qu'à minuit ; ensuite il n'avait trouvé personne pour le guider dans le long et pénible détour qu'il lui fallait décrire pour remonter les précipices de la Llosa; enfin, par surcroît, tous les chemins étaient ensevelis sous les neiges non encore fondues de l'hiver. Toutefois, il remplit exactement la première partie de sa tâche, car il enleva Viella et Lies ; mais il n'arj

riva au pont de Bar que dans la soirée, vers 6 heures.

Il y trouva Dagobert arrêté par de cruelles souffrances, par une fièvre aux symptômes les plus alarmants, qui venait de saisir ce corps de fer, dompté enfin par tant de glorieuses fatigues. Néanmoins, le courageux malade ordonna de pousser en avant. Le lendemain donc, 20 germinal (10 avril), à 7 heures du matin, les deux colonnes se remirent en marche. Dagobert suivit le fond de la vallée; Charlet prit le chemin frayé jadis par le duc de Noailles, sur le penchant de la berge droite de la Sègre; et, vers midi, les deux généraux opérèrent leur jonction sur les hauteurs de Calvinya, au débouché de la conque d'Urgel.

prise d'urgel. — Située au centre d'un de ces bassins appelés conques à cause de leurs formes arrondies, et au confluent de la Sègre avec la Balire, rivière de l'Andorre, la petite ville d'Urgel était autrefois une place forte qui fut prise et rasée en 1(391. Sa chute découvrit Lerida et entraîna la soumission de 2o lieues de pays dans le Haut-Aragon. Comprenant alors l'importance militaire de ce poste, les Espagnols, sans songer à relever les murs de la ville qui étaient plongés de toutes les hauteurs environnantes, occupèrent, par trois petits forts, trois ressauts successifs d'une bande étroite de rochers qui, à 900 mètres des anciens remparts, surgit brusquement du fond de la conque et accompagne, en s'allongeant l'espace d'une demi-lieue environ, la rive droite de la Balire. Ces nouvelles fortifications furent emportées en 1719 par le maréchal de Berwick, et, pour la seconde fois , une partie du Haut-Aragon suivit le sort de la Seu d'Urgel.

Ainsi, en se portant sur cette place, dont au surplus il caressait depuis longtemps la conquête et qu'il eût déjà abordée dans la dernière campagne s'il n'en avait été empêché par le représentant Cassanyes, c'était une diversion sérieuse, sinon opportune, que Dagobert allait tenter.

Les forts étaient en bon état et armés, assurait-on, de 16 pièces et de 6 mortiers de gros calibre, sans compter un approvisionnement d'artillerie de campagne ; à leur garnison

habituelle se joignait, pour le moment, le gros des troupes battues en Cerdagne, qui venaient de se replier sous ces murs; enfin, d'importants préparatifs de défense, comme la rupture du pont qui mettait ces forts en communication avec la ville, annonçaient qu'ils étaient bien commandés. Le général de Saint-Hilaire pouvait donc, sans grand risque, braver un assaillant qui n'avait ni artillerie de siège, ni équipage de pont. Mais le général républicain, qui se rappelait sans doute la reprise de Villefranche après la bataille de Peyrestortes , comptait sur sa victoire de Monteilla. Quoi qu'il en soit, il essaya d'intimider Saint-Hilaire et lui adressa une sommation en ces termes : « Le général français demande au commande dant espagnol s'il veut se rendre ou s'il préfère exposer sa « troupe aux suites d'un assaut. » — « Le général espagnol, « répliqua Saint-Hilaire, répond au général français qu'il ne « craint pas plus ses ennemis qu'il n'est intimidé par leurs « menaces. » Alors Dagobert fit ses dispositions pour atta-* quer la ville et comme pour couper les communications entre la citadelle et les dépôts d'Organya, espérant sans doute que ces simulacres d'investissement inspireraient au gouverneur de nouvelles réflexions. Mais ces tentatives n'eurent qu'un demi-succès; car, dans la matinée du 21, le détachement chargé de se porter sur le chemin d'Organya, ayant traversé la Balire en face de Calvinya, réussit à peine à surprendre la queue d'un convoi de mulets qui pénétrait dans les forts, et fut repoussé, après un engagement assez vif, livré sur les hauteurs dites d'en Vinyes. La ville, cependant, ayant été évacuée par les troupes espagnoles dans la nuit suivante, fut aussitôt occupée par les nôtres et paya les frais de l'expédition . En effet, le peu d'habitants qui ne s'étaient pas enfuis, n'ayant pu acquitter, dans le délai prescrit de vingt-quatre heures , une contribution de 100,000 livres à laquelle ils avaient été taxés, Dagobert fit enlever pour les besoins de sa division 400 charges de blé et une grande quantité de bestiaux, et abandonna le reste à ses soldats; puis, sentant son mal empirer, il ordonna la retraite.

retraite. — Elle commença dans l'après-midi du 23, et ne

fut point inquiétée. Néanmoins, nous crûmes devoir rompre, en les repassant, les ponts d'Arsègre et de Bar. Ce dernier était simplement formé d'une arche en maçonnerie , et cependant nos mineurs ne mirent pas moins d'un jour entier à le faire sauter; en' sorte que la division, qui se trouvait réunie le soir même de sa première étape autour du village de Bar, n'en put repartir que vers la fin de la journée du lendemain 24. Ce retard , toutefois , n'arrêta pas notre avant-garde, qui , sans perdre un moment, se porta sur les anciennes lignes espagnoles , pour achever, de dissiper les rassemblements des montagnes et s'emparer du butin que nous n'avions pas eu le loisir de ramasser dans les combats du 19. La division, qui suivit bientôt, voulut glaner après l'arrière-garde, et, par suite, tout le pays, depuis le pont de Bar jusqu'aux portes de Belver, fut livré au pillage et aux flammes.

Ainsi, ce fut au bruit des armes, àla lueur des incendies qui attestaient partoutsur son passagela vengeance desessoldats, que , porté par eux dans une litière , entouré des plus touchants témoignages de regrets et d'amour, le glorieux agonisant remonta cette Cerdagne qu'il avait tant de fois parcourue en vainqueur; et ses yeux, avant de se fermer pour toujours, purent contempler le mâle spectacle de ces sortes de funérailles anticipées, que déroulaient à l'envi , sur le théâtre même de leurs communs exploits, ses rudes compagnons d'armes, comme pour adoucir l'amertume de leur éternelle séparation.

Ce fut de Belver, où il arriva le 24, que Dagobert data son dernier bulletin, ce chant du cygne, comme l'appela Barère, lorsqu'il le lut à la Convention. Après avoir rendu un compte sommaire de son expédition où, « malgré une fièvre inexprimable qui ne l'avait plus quitté depuis qu'il s'était tant harassé en montant la montagne de Monteilla, je vais, ajoutait le mourant, me faire transportera Puigcerda, où des soins et du repos me mettront à même de prouver combien je désire contribuer par mes efforts au triomphe de la liberté. » Mais cet espoir ne se réalisa point, et, transporté àPuigcerda

le surlendemain , Dagobert y expira trois jours après , le 29 germinal (18 avril) (1).

Ainsi disparut de nos champs de bataille une des plus étranges figures de ces temps de prodigieuse mémoire. Beaucoup d'autres généraux de cette époque, jetés par le hasard sur un plus vaste théâtre , ont accompli de plus grandes choses; même on peut convenir, sans altérer en rien le lustre de cette belle renommée, que, mieux servi par l'instinct que par la réflexion, Dagobert manqua de quelques-unes des qualités du commandant en chef. Aussi, lorsqu'il parut, soit à la tête de l'armée, soit dans les fonctions de divisionnaire en sous-ordre, fut-il rarement heureux. Hâtons-nous cependant de rappeler qu'alors il n'était pas lui-même ; car on a vu avec quelle précision toujours, dans les circonstances décisives , il signalait ce qu'il y avait de mieux à faire, et avec quelle tyrannie incessante on le forçait à exécuter ce qu'il avait proscrit. Pour apprécier tout ce qu'il valait, ce sont donc ses avis plutôt que ses actes qu'il faudrait peser. Mais c'est quand, affranchi du despotisme des représentants , il respirait l'air libre des montagnes, que sa fortune égalait ses talents ; c'est alors qu'il était admirable, et que, ses défauts mêmes lui venant en aide, le caporal de grenadiers , réveillé au bruit de la fusillade , excité par l'odeur de la poudre, improvisait, à force d'audace, ce qu'avait dédaigné de prévoir l'indolent général de la veille.

L'amour qu'il avait inspiré à ses soldats était sans exemple: c'était un culte de superstition. Ainsi, à les entendre, les balles ne les touchaient pas quand ils combattaient autour de ce démon des Espagnols (1). Il y avait en effet, pour

(1) On a raconté que le général de Saint-Hilaire, ne pouvant corrompre Dagobert, l'avait fait empoisonner par son cuisinier dont la disparition subite, quelques jours avant la mort du général républicain, donna seule quelque crédit à cette fable odieuse ; fable à laquelle il suffirait d'ailleurs d'opposer le témoignage même de Dagobert, c'est-à-dire la lettre que nous venons de citer.

(2) Nous avons aussi entendu un ancien volontaire de la division de Cerdagne , lequel certainement ignorait la légende mythologiqne du héros d'Homère, raconter que Dagobert n'était vulnérable qu'aux talons. Aussi ne les

OU

l'imagination naïve des jeunes et ignorants montagnards qui recrutaient cette division , quelque chose de saisissant dans l'aspect de ce vieux guerrier au front de patriarche, au costume antique, marchant tête nue , appuyé sur son hourdon de pèlerin, au milieu de ceux qu'il aimait à appeler ses enfants, et pour lesquels il était aussi prodigue de familières tendresses en marche ou au bivouac, que de véhémentes excitations de paroles et d'exemple au milieu du feu.

Tel était l'homme de guerre. Mais l'histoire doit encore à cette ombre héroïque un autre hommage; hommage tout individuel, à l'adresse de l'homme privé, de ce noble représentant des vertus patriotiques d'un autre âge, qui, par sa franche et chaleureuse participation à nos premières luttes révolutionnaires, protesta si dignement contre la déplorable hérésie de la plupart des compagnons de sa vie passée, avec lesquels, cependant, ses intérêts personnels comme ses sympathies politiques paraissaient confondus.

Mais alors quel charme pouvait donc retenir au milieu de fatigues et de périls dont il avait épuisé les mâles jouissances, cemembre découragé d'une classe proscrite? Et quand on rejetait si brutalement ses services, qui le poussait à profiter de cette trêve insidieuse des champs de bataille, pour courir plaider en face de l'échafaud de Custine, en face de la seule mort qui faisait pâlir nos généraux, plaider une cause qui avait jusque-là dévoré tous ses défenseurs? Etait-ce ce mirage d'espérances glorieuses , qui alors, en se déroulant dans la profondeur d'un horizon sans bornes, fascinait tant d'hommes nouveaux, redoublait si naturellement l'essor de tant de jeunes courages? A l'extrémité d'une longue carrière où il avait prématurément usé sa vie , vieil officier de la guerre de Sept ans, voué au culte de la monarchie par sa naissance, par ses liens de famille, par trente-six ans de loyaux services (1), Dagobert avait vu passer dans les rangs

montrait-il jamais aux Espagnols, ajoutait-il. Les exploits du général républicain sont restés populaires dans ces montagnes.

(1) Dagobert s'était d'abord destiné au génie qu'il avait quitté pour prendre du service dans le régiment de Tournaisis. Il fit, comme officier, toutes les campagnes de la guerre de Sept ans , et y reçut quatre blessures. Nommé mare-

de l'émigration, ou tomber sous la hache du bourreau, tout ce qu'il avait aimé. Aussi, sans foi dans l'avenir, sans plus d'espoir, son cœur était-il profondément abreuvé d'amertume. Mais il servait avec candeur, sans la discuter, une religion qui, elle aussi , ne promet de salut qu'à ceux qui ne cherchent point à interpréter ses mystères , la religion du drapeau, et il mourut sans regret pour la république, parce qu'il combattait l'étranger.

chai de camp le 20 septembre 1 792, à l'armée du Var, il battit successivement l'ennemi : au col de Bronns , le 20 novembre; à Sospello , le 1-4 février 1793; au col deNegro, le 28 du môme mois et le 1er mars; enfin le lendemain , sur les hauteurs de la Vesubia. Cinq jours après, il fut nommé général de division, puis, à deux mois de là, envoyé à l'armée des Pyrénées orientales à titre provisoire. Sa commission ne devait durer qu'un temps limité et fort court,et il fallut, pour la rendre définitive, beaucoup de démarches et d'instances.

On a de Dagobert un ouvrage intitulé : Nouvelle méthode d'ordonner l'infanterie, combinée d'après les ordonnances grecques et romaines, pour être particulièrement l'ordonnance des Français. (In-8. 1793.)

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