‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenneChapitre 62 sur 64 · VALLÉES TRANSVERSALES · texte numérisé non relu

VALLÉES TRANSVERSALES

vallée de venasque ou de l'essera. — On l'aborde en remontant les vallées de Bagnères-de-Luchon et d'Aran (Ie* vol., p. 267), et l'on descend à Venasque où commence un chemin qui longe l'Essera, affluent de la Cinca. Ces deux rivières se rencontrent à 4 lieues au-dessus de Barbaslro d'où l'on peut se porter sur Saragosse soit par la route de Huesca, soit par la traverse qui commence à Mouzon sur la Cinca. C'est par la vallée de Venasque que nos troupes du val d'Aran devaient opérer en 1795 , pour appuyer l'invasion de l'armée des Pyrénées occidentales.

vallée de la inuguera-riva-gorzana. — On pénètre dans cette vallée par les ports de Caldas et de Pallas, qui appartiennent à la vallée d'Aran (1er vol,, p. 267), et l'on descend dans le val de Bibilla d'une part, et dans le val de Boy de l'autre. Ces deux gorges se réunissent un peu au-dessous de Castell de Tor où commence le chemin de la vallée. La Biva-Gorzana se jette dans la Sègre entre Balaguer et Lérida.

vallée de la nuguera-pallaresa. — Cette vallée prend naissance dans un rentrant formé par le val d'Aran d'une part et la pointe d'Auzit de l'autre. Oa y pénètre donc, à l'ouest par les sources

do la Garonne, et à l'est par les affluents supérieurs du Salât et de l'Ariége, c'est-à-dire par les sept cols de Pallas, de Mongarry, d'Aula, deSalau,d'Aulus,deTabascanietde Boët 1er vol., p. 267, 268 et 281). Ces passages versent dans les gorges d'Arreu, de Tabascani et de Cadros, lesquelles forment le bassin de réception de la Pallaresa.

Son canal commence à Llavorsi, et se compose d'une succession de défilés et d'élargissements. On remarque, parmi ces derniers, le Pallas et la conque de Tremps. La petite plaine de Pallas est un relais obligé entre la vallée d'Aran et la Seu d'Urgel dont elle a toujours partagé le sort. Cette traversée était autrefois défendue par le fort de Castellbo. {Voir la vallée d'Aran, Ie' vol., p. 266-271.)

vallée d'axdorre ou de la balire. — Qu'on imagine un triangle de 10 lieues de base sur 12 de hauteur, la base suivant la crête des Pyrénées depuis les monts Rialp jusqu'au Puig Moren, et le sommet à la Seu d'Urgel : c'est dans ce triangle que se trouve circonscrite la vallée d'Andorre. Les deux cours d'eau qui la sillonnent figurent un Y, l'Ordino à gauche, la Balire à droite, et le bourg d'Andorre au point d'intersection. Ce point marque à peu près le milieu du cours de la Balire qui va se jeter dans la Sègre au centre de la conque d'Urgel, après avoir arrosé trois lieues environ de territoire espagnol.

Du territoire français, on peut pénétrer dans l'Andorre par 12 passages (1er vol., p. 281), mais un seul est fréquenté, celui de Meringue ou de Saldeou que l'on gagne soit du pied , soit du sommet du Puig Moren : de son pied, en quittant l'Ariége au pont de Cerda et en gravissant la Soulane; de son sommet, en se dirigeant sur la mine de fer par un plateau qui s'étend à l'ouest. L'ascension est de 4 à 5 heures.

Rien de sévère, de calme, d'imposant comme le spectacle que l'on a sous les yeux quand, du col de Saldeou, on plane sur le berceau de la Balire.

C'est d'abord un immense entonnoir béant vers le ciel et couronné de neiges, car les neiges n'abandonnent ces hautes régions que dans les premiers jours de l'automne. Leurs fontes glacées suintent de toutes parts et filtrent en silence, à travers une pelouse uniforme et sombre, vers le goulot du canal d'écoulement, où le bruit et la vallée commencent.

Mais cette vallée n'est encore qu'une étroite crevasse au fond de laquelle bouillonne une masse d'eau qui grossit à chaque cascade. Deux berges abruptes ou ensevelies sous des monceaux de décombres, se dressent de part et d'autre de l'informe canal, et deux crêtes

de roc déchiquettent en lignes heurtées, sur un horizon généralement nébuleux, les longs bords de cette espèce de gouffre.

Cependant la gorge ne tarde pas à s'élargir et, peu à peu, ses versants perdent de leur âpreté. La végétation s'anime : le pin envahit les hauteurs, le sapin s'étend au-dessous, puis vient l'étage des hêtres, suivi de vastes pacages que borde la zone des champs cultivés. Le torrent, dont le lit n'est plus encaissé , dépose, ses rives prennent de l'ampleur, et de belles prairies, des vergers, des jardins se disputent ses alluvions. Le noyer, le châtaignier prospèrent, le tremble accompagne les canaux d'arrosage, et d'épaisses haies de buis festonnent le réseau des sentiers. Parfois même le paysage rivalise avec tout ce que les montagnes peuvent offrir de plus pittoresque. Tel est le délicieux village de TEscaldas, avec son cirque de rochers, ses eaux chaudes jaillissant en voûte au-dessus du chemin, et ses nuages de vapeur qui flottent en écharpes au milieu de la riche végétation qu'attire la fraîcheur des lieux.

Le chemin de la vallée commence à une heure et demie du col. au hameau de Saldeou, et à Escaldas, il se partage en deux branches qui serpentent sur chaque rive du torrent et se rejoignent à Saint-Julien de Loria, dernier village du pays andorran. La plus courte comme la plus commode de ces deux branches n'est pas celle de droite qui passe à Andorre, c'est celle de gauche.

La vallée de l'Ordino commence au Serrât, hameau où viennent se réunir toutes les eaux et tous les sentiers qui descendent de la frontière. Un chemin, mieux entretenu que celui de la haute Balire (à cause de l'exploitation de quelques mines de fer ), suit le torrent et, au sortir de l'affreux défilé de Grella, débouche à Andorre.

Ce bourg, qui est la capitale de la vallée, en marque le centre; car il faut à peu près le même temps, 3 à 4 heures, pour se porter d'Andorre, soit au Serrât, soit à Saldeou, soit à Saint-Julien où la Balire entre sur le territoire espagnol.

Inaccessible du côté de France, pour des troupes du moins, l'Ordino n'a aucune importance militaire ; mais il n'en est pas do même de la Bdire qui pourrait être abordée et parcourue par de l'infanterie, traînât-elle à sa suite quelques pièces d'artillerie de campagne.

Que s'il nous fallait défendre ce couloir qui met la Seu d'Urgel en communication directe avec le Puig Moren, nous n'aurions que le choix des positions, En Camp et Escaldas par exemple. Néanmoins, il n'est pas d'obstacle que ne puissent tourner des troupes qui, du Puig Moren, auraient à descendre par Andorre sur la Seu d'Urgel.

L'histoire, au reste, n'a enregistré qu'une entreprise de ce genre.

faite par Louis le Débonnaire dans une expédition contre les Maures d'Espagne. Le fils de Charlemagne venait de battre les Sarrazins dans le val de Carol , et il se disposait à aller assiéger Urgel , quand plusieurs milliers d'Andorrans, qui étaient venus le rejoindre, le déterminèrent à emprunter la gorge de la Balire pour se porter plus commodément sur le point qu'il menaçait ; car sans doute l'ennemi occupait en force le défilé de la Sègre en avant d'Urgel. Cette place fut reprise, et c'est alors que, voulant récompenser les bons services des braves montagnards de l'Andorre, Louis Ier affranchit leur vallée. Or, depuis cette époque , c'est-à-dire depuis plus de dix siècles, la guerre s'est tenue éloignée des paisibles bords de la Balire; et, comme si elles se fussent entendues pour conserver intact un dernier monument de leurs communes victoires sur la terrible invasion qui avait failli asservir au Croissant la France et l'Espagne, les armées de ces deux grandes puissances ont invariablement respecté l'indépendance de la petite république d'Andorre (1). Il faut avouer cependant

(1) On sait que la vallée d'Andorre , dont la population est à peine de 6,000 âmes, forme, depuis plus de mille ans, une petite république indépendante, qui est restée ainsi pendant dix siècles dans une paix profonde, fidèle à ses mœurs, à ses institutions et à ses lois, car elle n'a encore d'autres lois écrites que les Capitulaires de Charlemagne.

Charlemagne ! c'est le seul nom de l'histoire que les Andorrans connaissent, c'est l'unique sujet des traditions et des légendes merveilleuses de la contrée. Ainsi on montre encore, sur le chemin de la Balire, à quatre mètres au-dessus du sol, un creux de rocher qui servit de mangeoire au cheval qui portait le grand empereur, quand il traversa l'Andorre pour aller pourfendre les Maures d'Espagne. Môme on a vu plus d'une fois, dans la vallée de l'Ordino, sous la croix qui couronne la tour de la Mèque, apparaître l'ombre du héros qui venait contempler la dernière parcelle intacte de l'empire d'Occident.

Il est fort douteux, néanmoins, que Charlemagne ait jamais passé par là, et il est certain au contraire que ce n'est pas à lui, comme le prétend la tradition, mais, comme nous l'avons rapporté, à son fils, qu'est dû l'acte d'affranchissement de l'Andorre, qui, à cette époque, était assez peuplée pour mettre êous les armes plusieurs milliers d'hommes; car un grand nombre de chrétiens de la Péninsule y avaient trouvé un abri contre la domination musulmane. Ajoutons que Louis le Débonnaire abandonna à l'évoque d'Urgel ses droits de suzerain; droits dont la moitié ayant été plus tard aliénée au profit des comtes de Foix qui la transmirent aux vois de Navarre , revint par Henri IV à la couronne de France.

C'est ce qui explique pourquoi la république d'Andorre a deux chefs , l'un Andorran , agréé par l'évoque d'Urgel, et l'autre Français. Celui-ci toutefois n'est qu'honoraire et le premier seul gouverne.

Ces chefs, appelés Viguiers, sont nommés pour trois ans par un conseil général de 2£ consuls qui représentent les six paroisses dans lesquelles se partagent les 6,000 habitants de la vallée. Ces consuls sont élus pour une année et au nombre de 12 seulement; mais, pour la nomination des Viguiers, les 12 derniers consuls déposés ont voix délibérative. L'élection se fait à Andorre, et,

que les Espagnols ne se sont pas fait toujours grand scrupule d'effleurer ce territoire neutre , mais dans leurs querelles intestines seulement ; car chaque fois que, dans leurs guerres avec nous, ils ont remonté la Balire jusqu'au delà de leur frontière, ce n*a été que pour se procurer du bétail dont le pays abonde. C'est ce qu'ils ont fait, par exemple, en 1794, si bien qu'en représaille de ces excursions, le général Charlet crut devoir envoyer un de ses bataillons occuper Andorre ; mais ayant obtenu prompte satisfaction des Andorrans qui, tous les jours d'ailleurs, favorisaient l'évasion de nos prisonniers, le chef de la division de Cerdagne se hâta de retirer ses troupes.

La route du Puig Moren,qui est en construction, ne peut qu'ajouter à l'importance de la ligne de la Balire.

vallée de la haute sègre. — Nous connaissons déjà ce théâtre d'un des plus remarquables épisodes des campagnes de la révolution ; car les six chapitres ( X, XVII de 93, IV et XIV de 94, V et VI de 95) que nous avons exclusivement consacrés à la relation de cette guerre de montagnes, renferment la plupart des détails topographiques qui peuvent trouver place ici. Il ne nous reste donc plus qu'à les coordonner et à les compléter.

Thalweg. — La Sègre coule d'abord perpendiculairement au cro-

comme l'élection papale, en conclave, dans une humble maison qu'on décore du nom de palais, bien qu'en temps ordinaire, elle ne soit habitée que par les animaux domestiques destinés à fournir aux deux repas de l'élection future. La salle du conclave est ornée de fresques assez curieuses.

Le Viguier titulaire cumule la justice, l'administration et le commandement de la force armée.

Il est seul et souverain juge dans les affaires criminelles, mais des siècles s'écoulent sans qu'il ait à user de ce droit de vie et de mort. Pour les affaires contentieuses, les parties évoquent à volonté la législation française ou l'espagnole, et c'est à Foix ou à Urgel qu'elles appellent en dernier ressort. jVlais les procès civils sont rares aussi dans un pays où l'organisation de la propriété est d'une simplicité toute primitive. En effet, le territoire appartient exclusivement à un petit nombre de familles qui reconnaissent dans l'aîné un héritier universel, et tiennent si fort à honneur de ne rien ajouter ni retrancher aux biens qui leur ont été transmis par leurs ancêtres, que certains patrimoines sont restés, jusqu'à ce jour, ce qu'ils étaient au ixe siècle ; ce qu'on offrait de nous prouver par les titres authentiques. Le reste des habitants, depuis les frères des héritiers jusqu'à leurs plus humbles serviteurs, accoutumés à une pauvreté héréditaire, vivent à l'ombre des possesseurs du sol, exempts des tourments de l'envie comme du fardeau de la reconnaissance, car ils sont traités en égaux et payent du travail de leurs mains les maîtres qui les nourrissent.

Tout propriétaire est soldat et doit avoir un fusil de calibre et des munitions. Les six paroisses forment six compagnies commandées par un capitaine et deux sous-officiers. On prend les armes une fois l'an, le lendemain de la Pentecôte.

L'impôt est de 1,871 francs. C'est une redevance annuelle que la vallée

chet de Mont-Louis (1er vol., p. 273 et 275), c'est-à-dire du nord-est au sud-ouest; puis, un peu au-dessous de la Seu d'Urgel, elle incline légèrement vers le sud, arrose Balaguer et Lérida, et se jette avec la Cinca dans l'Ebre, sous les murs mômes de Mequincnza.

La gorge qu'elle parcourt présente le caractère particulier et bien net d'une vallée en chapelet, c'est-à-dire qu'elle se compose d'une succession continue d'évasements etdedéfilés. Ainsi d'abord, l'amphithéâtre de montagnes qui forme le bassin de réception de la Sègre, le demi-cercle que déterminent le puig Peyric, le col de la Perche et le puig Mal , cet entonnoir débouche, non comme à l'ordinaire, dans un goulot étranglé, mais dans une plaine de 4 à 5,000 mètres de largeur et de 12 à 13,000 de développement. Puis, après cette plaine dont Puigcerda occupe le centre, vient le défilé d'Isvol auquel succède, au bout d'un kilomètre, l'évasement de Belver. Celui-ci, moins ample que le précédent, se termine un peu au-dessus du Martinet où recommence un second défilé qui ne s'ouvre plus qu'à six lieues de là, dans la conque d'Urgel. La fameuse gorge d'Organya et l'arrondissement de San-Pons continuent cette alternance qu'il serait facile de suivre plus loin encore. Mais nous devons nous arrêter à la Seu d'Urgel.

paye moitié à la France, moitié à l'évoque d'Urgel, pour acheter le droit de tirer en franchise des deux pays, le blé nécessaire à sa consommation, car il ne vient, dans ces hautes gorges, que de l'orge et du seigle.

La production la plus importante est le bétail. On élève aussi en liberté, et presque à l'état sauvage, des mulets et d'assez bons chevaux.

Six forges en roulement sur l'Ordino sont loin de représenter les richesses minérales de ces montagnes, car les Cortals d'En Camp renferment du plomb argentifère d'autant plus facile à exploiter que le bois, si rare dans les Pyrénées orientales, abonde dans cette partie. Mais les prudents pasteurs de l'Andorre se gardent bien d'entrer dans une voie où ils risqueraient leur indépendance. «Les Espagnols, qui sont souvent en guerre, nous demanderaient notre plomb, «et vous, peut-être, ne dédaigneriez-vous pas notre argent, » nous disait le Viguier qui nous a donné l'hospitalité.

Les Andorrans reconnaissent donc que leur seule garantie d'indépendance est la pauvreté, et c'est pourquoi ils relèguent sur la frontière d'Espagne, à Saint-Julien, et excluent des fonctions publiques tous ceux d'entre eux qui s'occupent d'échange et de commerce, en un mot, tous ceux qui cherchent à s'enrichir.

Leur caractère est tout imprégné du sentiment de leur faiblesse : Catalans de mœurs et de langage, ils diffèrent de ceux-ci par leur finesse et leur patience. Ils sont curieux, parleurs même, mais subitement muets et ignorants, quand ils croient leurs intérêts en jeu. Aussi, faire le niais pour éviter ou tendre un piège, cela s'appelle-t-il, dans les vallées voisines, faire l'Andorran. Du reste, c'est surtout vis-à-vis des Espagnols qu'ils usent de réserve et de méfiance, et ils ont beaucoup moins d'inclination pour le pays qui reçoit toutes les eaux de leur vallée, que pour celui qui est séparé du leur par un désert de montagnes.

Du col de la Perche à Puigcerda , il y a deux chemins praticables aux voitures. Le plus fréquenté est celui de Saillagouse ; l'autre passe par Livia, point où il a été question d'opposer un fort à Mont-Louis.

De Puigcerda à Belver, il y a aussi deux chemins carrossables qui suivent chaque rive de la Sègre. Celui de droite traverse la rivière de Carol au pont San-Martin, va ensuite par Boluir s'engager dans le défilé d'Isvol au sortir duquel il passe à gué le dangereux torrent de Valltorta, puis il gagne Belver dont la plaine ne se développe que sur la rive gauche. Le chemin qui suit cette dernière rive l'aborde au pont de Soler, poursuit par Alp, Das et Pratz, traverse, à la hauteur du défilé d'Isvol , le col del Faitg ou de Valltarga (2e vol. , p. 333), puis débouche directement dans la plaine de Belver. Mais cette voie n'est pas la plus fréquentée. Toutefois, dans les temps secs, le plus court chemin de Puigcerda à Belver, c'est celui qui passe la Sègre à gué au-dessous du pont de Soler, et va par Sanabastra droit sur Valltarga.

De Belver à la Seu d'Urgel il n'y a qu'un chemin, bien que jusqu'au pont de Bar et même jusqu'à Arsègre, un piéton en puisse trouver d'autres. Quoi qu'il en soit, le chemin muletier, que nous n'osons dire paraticable au canon, ce chemin suit la rive droite de la Sègre jusqu'au Martinet où le défilé commence. Là , en vue de Monteilla , sorte de poste militaire, on gagne, par une passerelle en bois, la rive gauche, pour reprendre au pont de Bar la rive opposée à laquelle, passé Arsègre, on est fixé invariablement, jusqu'à ce que les deux murailles de rochers entre lesquelles on défile, et qui ne s'entr'ouvrent que pour le torrent et le chemin, viennent déboucher dans la conque dont la Seu d'Urgel occupe le milieu.

Cette conque est un riant petit bassin de forme circulaire , abondamment arrosé et d'une fertilité admirable. Mais nous avons décrit ailleurs (2e vol., p. 24) cet intéressant bassin, et la petite ville d'Urgel à laquelle une ancienne basilique a ajouté son nom de Seu, et la position de ses trois forts élevés sur les trois gradins de la crête du banc de roc isolé qui longe, au centre de la conque, la rive droite de la Balire (1).

(1) La crête, ou l'arête supérieure de cette sorte de prisme tronqué, a 1,500 mèires environ de développement, et monte en sens contraire de la vallée. Par suite, c'est son gradin inférieur qui est le plus rapproché de la ville (900 mètres).

Sur ce gradin s'élève une tour surmontée d'une plate-forme à canons, et entourée d'un chemin couvert à glacis coupés. Cette tour, dite de Salsona, surveille le débouché du val d'Andorre.

Examinons maintenant les berges de la vallée, les affluents qui les sillonnent, leurs communications, les passages de leurs crêles,et commençons par la berge droite.

Berge droite. — Ne parlons pas des courtes et sauvages anfractuosités de l'impénétrable massif aggloméré autour du puig Peyric, et arrivons immédiatement au val deCarol.

Cette gorge, qui descend du Puig Moren, a quatre lieues d'étendue sur une largeur qui varie de 500 à 3.000 mètres. Elle n'offre aucune difficulté à la circulation « et n'a, dit Vauban, aucune stalion militaire ; « en sorte qu'une fortification n'y servirait de rien, quand même elle « barrait la vallée tout entière, d'autant que les partis y pourraient « toujours descendre du haut des montagnes. » Toutefois, si l'on voulait étendre l'action de Mont-Louis sur le val de Carol , il serait bon d'occuper les gorges qui s'ouvrent entre Estavar et Callaslres. Mais le meilleur moyen pour nous de gard< r le Carol, sera toujours d'occuper Puigcerda.

Vient ensuite la Valltorta, qui est, à droite, la seule issue du bassin de Belver. Par là on gagne : soit la tête du val de Carol, par le col de Llosa et la gorge de Ca'n Cardos qui débouche à Porta, au pied du Puig Moren ; soit les sources de la Balire, en laissant à gauche les montagnes de la Mène.

Le défilé d'Urgel n'a aussi à droite qu'une seule issue latérale, la gorge de la Llosa. Encore cette gorge n'est-elle qu'une affreuse déchirure qui force le chemin à abandonner la rive correspondante. Les

Une double caponnière , flanquée de deux places d'armes , conduit de ce premier fort au second, qui est appelé le Castillet.

Le Castillet est une fortification irrégulière, dont le terrain a tracé la forme. On peut évaluer son enceinte à quatre fronts, dont un seul, celui qui regarde la tour de Salsona, est bastionné et pourvu d'une demi-lune avec chemin couvert. Les bâtiments de l'intérieur sont disposés de manière à servir au besoin de réduit à la défense. Ajoutons qu'une pièce triangulaire, de l'espèce que les Espagnols nomment langue de serpent, occupe, sous les murs du Castillet, une saillie de l'escarpement de la Balire, et que cet ouvrage avancé bat ainsi le pont qui conduit de la ville d'Urgel à ses forts.

Du Castillet, on descend au bourg de Castell-Ciudad pour remonter à la citadelle, qui couronne le gradin le plus élevé du banc de roc. Ce troisième fort est tout simplement un ouvrage à cornes, dont le front a 100 mètres de côté extérieur et les branches 180. Le front est précédé d'une demi-lune et d'un chemin couvert de la pointe duquel s'éiance une flèche en terre. La gorge de l'ouvrage est fermée par un mur en crémaillère, qu'appuie intérieurement une grosse tour basse.

La tète, de cet ouvrage à cornes est évidemment le point d'attaque du système, et sa chute entraîne le reste, comme il est arrivé en 1719.

Il pourrait arriver aussi qu'un bombardement suffit pour réduire ces trois forts dans lesquels on n'a ménagé aucun abri à l'épreuve des feux courbes.

branches supérieures de la Llosa permettent néanmoins de gagner, soit le Puig Moren par le col de la Llosa, soit la vallée de la Balire un peu au-dessus d'Andorre. On vient aboutir, dans cette vallée, au mas Diumenge d'en Gordany où Louis le Débonnaire fit les préparatifs du siège d'Urgel. Peut-être même est-ce par là que, ne pouvant forcer la gorge de la Sègre qui commence à la Llosa , le fondateur de la république d'Andorre reflua sur la Balire.

Du reste, à part l'accident des gorges de la Llosa, la berge que nous considérons est d'un parcours assez facile, et même, lorsqu'un gros orage ou la fonte des neiges de l'hiver gonflent les torrents qui débouchent sur le chemin du fond de la vallée, le meilleur moyen pour aller de Puigcerda à la Seu d'Urgel , c'est de longer à mi-côte cette berge droite. Voici alors l'itinéraire que l'on doit suivre.

On quitte à Boluir le chemin habituel de Belver, et l'on se porte par Gé sur Marange , d'où , la Valltorta franchie , on arrive à Tailletendre. On descend onsuile à Prullans, où commence le chemin de Noailles, ainsi appelé du nom d'un duc de Noailles qui le fil ouvrir en 1691. Ce chemin, après avoir tourné, par Ardovol et la Bastide, un des trois affluents supérieurs de la Llosa , traverse les deux autres à Coborriu et à Yiella, redescend au village de la Llosa, remonte au-dessus d'Arensa, et se rapproche ensuite d'Aristot qu'il laisse à gauche, puis, abordant par le col de Busqueran le bassin de la Balire, il va tomber sur cette rivière entre Arcavall et Calvinya. Leduc de Noailles et, 18 ans après lui, en 1719, le maréchal de Berwick, firent passer par là le canon qui leur servit à forcer la Seu d'Urgel. Chariot, quand il prit le même chemin en 1794 (2e vol., p. 25\ n'avait point d'artillerie. C'est une marche de 13 heures, de Prullans à Calvinya.

Berge gauche. — Les affluents de gauche de la Sègre ont moins d'étendue, mais plus d'importance que ceux de droite, car leurs sources correspondent à des passages qui versent dans l'intérieur de la Catalogne.

Les quatre premiers descendent du massif qui a pour noyau le puig Mal et pour contre-fort septentrional le Cambredasse: ce sont les cours d'eau qui arrosent les belles vallées d'Eyne, do Saillagouse, d'Err et d'Osseja. Le torrent de la Moline , qui vient ensuite et fait face à celui de Carol, est déjà moins développé; puis on ne rencontre plus que des ravins qui ne méritent d'être remarqués que parce qu'ils tracent à peu près la direction des rampes par lesquelles on monte aux cols qui versent en Catalogne. Or, comme c'est à ces cols que la berge gauche doit tout son inlérêt, puisqu'elle n'a pas même une

communication longitudinale, et qu'à la hauteur du pont de Bar on est forcément ramené dans le thalweg, voire même hientôt sur la rive droite, il ne nous reste qu'à faire connaître ces passages qui sont au nombre de 11.

Les 6 premiers correspondent à Puigcerda , les 7e et 8* à Belver les 9e et 10? à Monteilla, et le dernier à la Seu d'Urgel.

1° col d'eyne. — Il s'ouvre à l'est du puig Mal, dans le contrefort qui relie ce massif au col de la Perche , dans le Cambredasse. Il est à 5 heures de Puigcerda. On monte par Eyne et l'on descend à Nuria sur le Freiser, et de là à Ribas.

2° col de fexestrell. — Encore à l'est , mais tout près du puig Mal. A 5 heures également de Puigcerda par Eyne ou par Saillagouse. Il est plus rude que celui d'Eyne. On descend de même à Nuria.

3° col de la croix de mayexs. — Ne diffère pour ainsi dire pas du suivant.

4. col de mayens. — A l'ouest du puig Mal. On monte par Palau , Osseja et Valsevollera. A ,1a même distance de Puigcerda que les précédents. On descend à Doria sur le Ripart, autre branche de la vallée de Ribas. Les abords de ce col sont boisés et s'encombrent de neige pendant l'hiver, mais l'été, c'est le chemin ordinaire de Ribas (2e vol., p. 324).

5° col du pla des salixes. — C'est un plateau d'une étendue assez considérable, qu'on traverse dans tous les sens. On le gagne de Puigcerda en 4 heures 1 /2 , par Alp et la Moline ; ou le parcourt ensuite dans le sens de sa longueur et l'on va tomber à Doria.

6° col de tosas. — C'est le plus commode, le plus épargné par les neiges, le seul fréquenté en hiver , et l'on peut y faire passer du canon (1er vol., p. 179). On l'aborde comme le précédent, de la Moline, qui est à 3 petites heures de Puigcerda. On en compte 7 de ce dernier point au village de Tosas. Si jamais la route projetée entre Toulouse et Barcelone s'achève , c'est par ce col qu'ello devra passer, si elle traverse la chaîne à ciel ouvert.

7° col de jou. — On y arrive de Belver par Riu , ou de Puigcerda par Das. Ce dernier chemin , qui est le plus long, ne demande que 4 heures de marche. Les deux rampes se réunissent à la tour de Serra, au pied du passage. Ce col est plus élevé et plus rude que les précédents (2e vol., p. 316 et 317). Il descend à Baga, dans le bassin du Llobregat.

8° col de pendix. — Il fait face à Belver (2" vol.. p. 23 . Ses abords sont boisés. Il descend aussi ;i Baga.

il. 24

9° col de tranca-la-puerta. — Etroite brèche entr'ouverte dans l'énorme massif des montagnes de Cadix. On y monte de Belver par Nefol, ou de Monteilla par Nas , et l'on descend à Pedra-Sorca , aux sources du Cardoner, affluent du Llobregat.

10° col de creu. — On part soit de Monteilla , soit de Bar, on passe alors ou par San-Bartomeu, ou par Estunya, et, le col franchi, on tombe encore à Pedra-Sorca.

11° col de port. — Il met la Seu d'Urgel en communication avec Cardone, encore par Pedra-Sorca. On pourrait rendre ce passage praticable à l'artillerie.

Résumé. Nous venons de parcourir successivement le thalweg et les deux berges de la haute Sègre.

Pour le thalweg, nous avons vu que, sans compter les obstacles accumulés en aval d'Urgel, comme le redoutable défilé d'Organya et les remparts de Balaguer, de Lérida et de Mequinenza, nous avons vu, disons-nous, que, de Mont-Louis seulement jusqu'à la Seu d'Urgel, la gorge de la Sègre, à peu près impraticable au canon, est parsemée d'accidents divers qui, tous, viennent en aide à la défense. Concluons donc que , quoique le plus court chemin de la partie franchissable des Pyrénées orientales à la vallée de l'Ebre, la ligne de la Sègre est trop longue, trop resserrée, trop difficile à parcourir et trop facile à défendre, pour servir avantageusement de ligne d'opération principale.

En ce qui concerne la bergo droite, nous avons constaté que, jusqu'à l'extrémité inférieure du bassin de Belver, on peut, par cette berge et par plusieurs chemins, se porter aux sources de l'Ariége; d'où il suit que la meilleure manière de mettre la vallée de l'Ariége à l'abri des entreprises de la Sègre, c'est d'occuper entièrement la Cerdagne jusqu'à l'entrée du défilé d'Urgel.

Enfin, nous avons reconnu que la berge gauche conduit à 11 passages, lesquels ouvrent presque tous les affluents supérieurs de deux des cinq grandes vallées qui composent le bassin de la Catalogne ; nous allons voir, d'ailleurs, que ces deux vallées forment la partie essentiellement résistante de la province. D'où il résulte que l'occupation du couloir qui s'étend de Mont-Louis à la Seu d*Urgel et son libre parcours, sont nécessaires à qui veut maîtriser la haute Catalogne, toujours si rebelle aux invasions de la partie basse. La Sègre alors ne sera plus qu'un chemin de ronde au pied d'une crête dont l'occupation est indispensable pour dominer les berceaux des vallées qui en descendent et que nous allons parcourir.

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