‹ Campagnes de Russie & de Saxe (1812-1813): Souvenirs d'un ex-commandant desChapitre 2 sur 3 · SX -COMMANDAIT DES GRENADIERS · texte numérisé non relu

SX -COMMANDAIT DES GRENADIERS

De la Vieille-Garç

L« 24 août nous étions soas los amncs et prêts A partir à 8 heures du iMatiu; on nous laissa pendant dix hcuro<i dans cette position. Enfin nous nous mîmes en marche à sept houros du soir, nous marchâmes toute la nuit. Le 25, à 8 heures du matin, on nous fit reposer quelques instants prè« de Panowo, ensuite nous passâmes le Borysthène àSolovio et nous fûmes biv, à environ une lieue et demi on avant; nous fûmes placés on colonne serrée à côté de la route, La chaleur était extrême et. la poussière si fine que Ion avait peine à respirer et que Ton souffrait horriblement des yeux. Je fis usage des conserves de verre vert, qui me furent de quelque utilité.

Le 26 août, nous biv, au milieu dos champs

couverts du plus beau chanvre, près d'Oswiate, à la droite et près de Tembouchure d'une petite rivière qui se jette dans le Borysthène. La nuit du 25 au 26 août avait été froide, mais la journée fut brûlante.

Le 27 août, nous passâmes à Dorogobutz et nous bi V. près d'un couvent, à environ trois lieuos en avant, au milieu des champs de seigle.

Le 28, il tomba un peu de pluye. Nous biv. dans un bois et près d'une petite rivière.

Le 29, nous arrivâmes à Wjasma, grande et belle ville située près des sources de TOka, rivière qui se jette dans le Wolga à Novogorod ; les Russes avaient mis le feu à leurs magasins ; il se communiqua à la ville, qui a été presque toute consumée. Il en a été de même de tout le pays, depuis Smolensk jusqu'à Wjasma; l'arrière-garde russe mettait le feu à une partie, et la négligence des soldats français, qui .allaient pour faire du pain dans les maisons, occasionnait l'incendie du reste. Le spectacle que présentait un embrasement aussi général était effrayant. On voyait jusqu'à dix villages qui brûlaient en même temps. Du 25 au 29, la chaleur avait été si violente que la terre s'enflamait quand on faisait du feu dessus; des forêts entières ont été réduites en cendres, Les habitants, épouvantés par l'approche d'une armée ennemie, abandonnaient leurs maisons et

leurs meubles et se retiraient avec rarmée russe, on ne trouvait pas un seul habitant ; vieillards, enfans, tout avait fui à notre approche.

Wjasma est à environ 38 lieues de Smolensk et à 62 de Moscou, dans une position agréable et au milieu d'un paysfertil. J'y ai compté plus de 40 clochers ou dômes.

La pluye qui tomba la nuit du 28 au 29 août arrêta un peu T incendie dos villages, et on put concevoir Tespoir de sauver le reste de ce malheureux pays.

Le 30 août, séjour et inspection.

Le 31, nous occupâmes le camp des Russes, près de Teplucha. Nous manquions d*eau au point que Ton avait beaucoup de peine à s'en procurer pour faire la Vovmfrey pour la soupe ou pour boire; on ne se lavait les mains et le visage que lorsqu'on trouvait une rivière. Il fallait mettre des gardes à tous les puits pour empêcher les soldats de se battre pour avoir un pou d'eau saumâtre et bourbeuse.

Le 1*^** septembre, le chemin fut très mauvais pour arriver à Tzarevozalomichlche ou nous biv. : Il fît un orage avec des éclairs et des coups de tonnerre épouvantables, la foudre tomba dans plusieurs endroits du camp; un soldat fut tué et plusieurs blessés. L'armée russe avait brûlé les ponts en se retirant, ainsi qu'une partie de

Tondroity on s'occupa do los rétabli i^; cetto poli la ville est à 170 vorstos do Moscou.

I>c 2 septembre, nous devions restor dans notre cïWTîp, mais Tofficier qui nous en apportait l'ordre^ n'arriva qucr lorsfjuc nous étions rendus- près de la ville. Nous logeâmes dans les faubourgs et dans la grande rue, par où nous devions oatmrt Il n'était resté dans la ville qu'une très vieille femme qui ne voulut jamais nous parler.

Czatsk est une grande et jolie viUe^ chef-lieu de cercle. Il y a quelques maisons d'une architecture très élégante au dehors et fort commodes au dedans. Les rues sont larges et droites, mal pavées.

J'employai mes moments de repos à visiter les églises. Je remarquai particulièrement celle qui est dehors de la ville, sur la route de Moscou qui est en forme de croix grecque, avec une tour en avant et un dôme au*dessus du cœur. Elle est divisée en trois parties : le vestibule, le cœur et le sanctuaire. I/autel est dans le sanctuaire, c^est une table quarrée fort simple. Le sanctuaire est séparé du cœur par trois portes à jour ornées de sculptures représentans l'histoire de l'ancien et du nouveau Testament. Les murs sont couverts de tableaux peints sur du bois qui ont rapport à • rhistoire sainte. Le fond do presque tous ces tableaux est en or, les couleurs en sont très vives

et les têtes bien dessinées, mais la pose uniforme do toutes ces figures les rend monotones. Un autre déffaut, c'est que généralement les corps ne sont pas proportionnes et qu'ils sont beaucoup plus grands qu'ils ne devraient être relativement à leur grosseur. J'ai remarqué une Tête de vieillard qui pourrait être d'un bon maître.

Il y a dans le sanctuaire de l'Eglise cathédrale, au-dessus de la porto d'entrée, une Cène qui est la copie de celle de Vinci. On voit dans toutes les églises de Russie une grande quantité de petits tableaux qui représentent une histoire entière, comme celle de saint Jean-Baptiste, la Femme adultère, de saint Pierre.

Les Russes ont conservé la forme des églises grecques, les ornements y sont prodigués, à la vérité, mais en général ils sont d'une richesse et d'une fraîcheur qui fait honte à la mesquinerie des nôtres. Les livres et tout ce qui sert au culte est d'une élégance et d'une magnificence dont nous n'avons pas une idée. J'ai remarqué une manière fort ingénieuse de représenter le mystère de la sainte Trinité, elle consiste à peindre sur une planche très mince, d'un côté la figure du Père étemel, de l'autre celle de J.-C. Ils coupent ensuite cette planche en lames qui ont environ quinze lignes de large et qu'ils posent sur un fond qui représente le Saint-Esprit en forme de co-

lombe, do manière que la figure de Dieu le- Pèrc^ se voit à droite, celle du Fils à gauche et çello du Saint-Esprit au milieu. On peut les voir toutesrr trais bien distinctement. Tune après l'autre, mais jamais on n'en voit doux ensembles. Ce tableau suffît aux paysans russes pour savoir que lo Père, le Fils et lo Saint-Esprit ne font qu'un seul Dieu commoils no font qu'un so-ul tableau.

Ce même jour, 2 septembre, l'Empereur fit faire par les généraux de division un dénombrement exact du nombre de combattans qu'il y avait présens dans chaque régiment et de la quantité de cartouches dont chaque homme était muni. Le 3, cette même revue eut lieu par les généraux de brigade^^près quoi on donna l'ordre de se préparer pour le combat.

Le 4 sopten>bro, nous partimmes à six heures du matin, marchant tantôt par peloton ou par section, d'autrefois par le fianc avec assez peu d'ordre ; nous fûmes obligés de nous arrêter assez longtemps pour laisser passer les 1^'' et 3® corps qui étaient en arrière, ensuite on marchait sur plusieurs colonnes avec de Tartillerio et de la cavalerie dans le milieu. Nous biv. près de Downino sur le bord du lac et pas bien loin d'un petit bois, position que l'armée russe avait occupéela veille ; il fit une gelée blanche le 5 au matin.

Le 5 septembre, l'armée se mit en marche à

neuf heures et demie du matin; le temps était fort beau, vers dix heures, il s'éleva un vent froid qui dura toute la journée. Nous passammes prè« de Gridnewa, p^tit village où il y a ua couvent <ic moines Grecs de Tordre de saint Bazile. Il y a en Russie un grand nombre de maisons reli- ^i^ieuses, mais un soûl ordre monastiqdie qui est celui qui suit la règle de saint Bazilo.

Le couvent deGridnewacst fort vaste, entouré <le jardins magnifiques et fermé de murs, La [x>rlc d'entré© est en face de Téglise, elle est surmontée d'un clocher et forme uao espèce d^arc de triomphe. L'église a un dôme et quatre clochers on formes d'obélisques aux quatre côtés. I^ maison ne touche pas à Péglise, elle est placée en arrière sur une coline qui domino tous les environs. Les moines et tous les habitans ont abandonnés leurs maisons. L'armée russe avait mis le fou aux deux ponts ; il s'est communiqué au village, qui a été détruit presque en totalité. Le vent contraire fait espérer que le couvent aura été sauvé ainsi que les bâti mens qui sont contigus. Le pays est bon et la terre fertile en toutes sortes de grains.

Nous arrivâmes près de la rivière en face de la position des Russes; à 5 heures et un quart le feu commença allors aux deux extréinitcV-; de la ligne et il dura jusqu'à la nuit avec assez de vivacité- L'ennemi fut repoussé et notre armée

bîv. sur le champ de bataille; la garde fut campée près d'un village ayant un ravin et la rivière en face; elle élait sur trois ligne et à distances pour pouvoir former un quarré ; la nuit fut très obscure et il tomba un peu d'eau.

Le 6, il tomba de l'eau le matin, le canon se fît entendre à 7 heures du matin et l'attaque commença près de l'endroit où les deux petits ruisseaux se réunissent pour entrer dans la Kologa. Le terrain qui, au premier coup d'œil, parraitégat^ et uni, est cependant parsemé de bosquets de bois et rempli de ravins et d'inégalités, les bords de la rivière sont escarpés et difficiles à franchir. Les Russes avaient élevés quelques batteries, ce qui suppose qu'ils avaient l'intention de déffendre cette position, si notre marche rapide leur avait permis d'achever leurs travaux. Voici quelle était leur position le six septembre au moment ou l'attaque commença : leur droite appuyait à la petite rivière qui se jette dans la Kalogha, leur centre à Borodino et leur gauche à une colline couverte de bois, qu'il avaient entouré de redoutes. En arrière de cette colline assez élevée, on distinguait une redoute placée sur une hauteur ayant un terrain uni en avant. Leur ligne était couverte par les deux rivières et formait un demi cercle assez étendu, mais que l'œil pouvait embrasser. L'attaque avait commencé par la droite

d«s Russes, près du moulin; le reste de l'espace de terrain jusqu'à la Moscowa était occupé par des cosaques qui se tinrent en repos et hors de la portée du 'canon, pendant toute la journée. Aussitôt que l'attaque fut commencée à notre gauche, la droite attaqua le bois qui couvrait l'aile gauche des Russes; il fut allors aisé de s'apercevoir que c'était la partie faible -des Russes, et Napoléon on proÇta pour attaquer vigoureusement le bois ■qui fut emporté après une résistance oppiniatrc. Les Russes tentèrent <de le reprendre plusieurs fois, ils furent toujours repoussés. Les voltigeurs marchèrent contre la redoute placée à une portée •de canon du bois; plusieurs fois il« furent repoussés, mais ayant été soutenus par une colonne d'infanterie et par de la cavalerie qui tenta de tourner la position, elle fut emportée d'assaut; on continua, à se tirailler, mais, la nuit étant fort obscure, chacun préféra de se retirer et de réserver le peu de force qui lui restaient pour le lendemain. La nuit fut pluvieuse «t froide. La ^arde fut placée sur trois lignes, la droite appuyant à la première position des Russes entre les deux rivières.

Le général Kutusoff, en choisissant sa position, avait consulté le génie de T Empereur qui «est dans l'habitude d'attaquer le centre delà ligne ojinemie afin.de la diviser en deux et paraliscr

ainsi ses forces par le manque d'ensemble dans les opérations. S*il avait suivi ce système dans cette circonstance, nos troupes auraient été exposées au feu des deux ailles et même à être tournées. Cette observation ne lui échapa pas et, après avoir bien observé la position des Russes, il forma sur le champ son plan qui me parut être celui de déborder leur gauche et de la tourner, afin de leur couper la retraite vers Kaluga et les rejetter sur Moscou.

Si le général Kutusoff avait pu retarder la bataille de quelques jours, il n'est pas douteux qu'il nous aurait vaincus sans combattre, un ennemi plus puissant que toutes les armées du monde nous assiégeait dans notre camp : cet ennemi c'était la faim dévorante qui détruisait tout. A peine si nos soldats pouvaient se tenir sur pieds, plusieurs tombaient dans les chemins et ne pouvaient plus se relever; il périssaient ainsi sans secours en maudissant le chef qui les sacrifiait à son ambition démesurée.

La nuit du six au sept septembre fut terrible, nous la passâmes dans la *boue, sans feu, au milieu des morts et des blessés dont les cris plaintifs déchiraient le cœur.

Les Russes étaient campés en amphithéâtre, en face de nous, les feux do leurs biv. formaient un spectacle unique et un constraste singulier

avec les nôtre, nous changeâmes plusieurs fois de position et nous ne fummes définivement placés que vers minuit.

Le 7 septembre, bataille de la Moscowa. La bataille commença à cinq heures du matin, Tarmée russe avait sa droite vis à vis Tembouchurc de la rivière de Kologha dans la Moscowa; elle était déifendue par trois redoutes, qui cuupaient la route de Mozaisk; elle se prolongeait vers sa gauche. En remontant la rivière jusque vis à vis Borodino ou elle forme un ravin assez profond. Cette partie était défendue par la rivière d'abord, par plusieurs hauteurs et par trois redoules dont deux avaient vingt pièces de canon chacune. Plus loin était la grande redoute qui formait le centre de Tarmée ennemie; en arrière, un ravin derrière lequel étaient placés des corps nombreux d^infanterie. La gauche était appuyée à un bois et défendue par six redoutes qui en couvraient tout le front; en arrière on appercevait des bois et vers la droite et la gauche des hauteurs Tarmée russe formait à peu près un angle droit dont le sommet était la grande redoute; cette position avait le double avantage de centraliser ses forces et de disséminer les nôtres en nous forçant à les employer sur un plus gra' d rayon.

Au moment ou la bataille com»mençait^ on lut à tous les corps Tordre du jour suivant :

« Soldatf? !

« Voici la bataille que vous avez tant désirée. « Désormais la victoire dépend de vous; elle voui=t (( est nécessaire; ello vous donnera Tabondanco « de bons quartiers d'hiver et un prompt retour « dans la patrie.

<( Conduisez-vous comme à Austerlitz^àFried- « land, à Witepsk et à Smolensk et que la pos- « térité la plus reculée cite avec orgueH votre K conduite dans cette grande journée et que Ton « dise de nous : ils étaient à cette bataille sous « les murs de Moscou.

« Au camp deMozaisk, le 7 septembre 1812.

a Signé : NAPOLÉON.»

Dans plusieurs endroits la lecture de cet ordre se fît sous le feu du canon; H produisit un enthousiasme extraordinaire et fut le signal de l'attaque générale. Jamais on n'a fait un feu aussi vif et aussi soutenu; il était tel que Ton ne pouvait distinguer le bruit du canon; c'était une détonnation continuelle qui faisait trembler la terre. Vers neuf heures, le nombre des blessés devin^ considérable; l'imagination était épouvantée en

pensant quel pouvait être le résultat de cette journée qui était encore si longue! la gauche, commandée par le prince vice-roi, s'empara de la hauteur et en fut chassée; elle la reprit et la perdit une seconde fois. Plusieurs généraux était blessés, les rangs s'éclaircissait, mais les hommes tués étaient remplacés à Tinstant, enfin, vers deux heures après midi, au moment ou il se faisait un effort général, les cuirassiers s'emparèrent do la grande redoute.

Les Russes tentèrent à plusieurs reprises de la reprendre ; ils vinrent jusque dans les fosses, mais il^ furent toujours repoussés, elle n'avait plus que le nom de redoute, les fosses étaient comblées par les cadavres, les canons étaient brisés en mille pièces et les boulets avaient détruits jusqu'aux traces de Tépaulement qui avait existé quelques heures avant; la journée avançait, nous étions maître du centre de la position ennemie, mais la bataille n'était pas décidée, tout dépendait de notre aille droite, le maréchal qui la commandait lui montra la gauche de notre armée qui avançait ; il se fit un mouvement si rapide que l'ennemi fut obligé de céder et de battre en retraite. Allors le massacre devint horrible, cent pièces d'artillerie de la Garde furent placées en batt^^rie devant la grande redoute russe et tirèrent à mitraille sur eux, pendant plus do

deux heures. Jamais bataille ne fut mieux disputée et jamais victoire ne coûta plus cher aux. deux partis. Un espace d'environ deux lieues^ quarrécs était couvert d^hommes et de chevaux: morts, de canons brisés, de débris de caissons brûlés et ressemblait à nue boucherie; les blessés do toutes les nations étaient réunis sous des arbres, sans secours et sans moyen d'existence . Il fallait aller prendre Teau très loin au dessus du champ de bataille, toute celle qui était au-dessous était mélangée de sang et les chevaux mêmes n'en voulaient pas boire. Nous bivaq. sur le bord du ravin en avant de Borodino, la nuit fut très froide, il tomba un peu de pluye, nous continuâmes à manquer de tout. Les Cosaques restèrent dans la plus parfaite inaction pendant toute cette seconde journée, mais à peine la bataille gagnée, ils se portèrent sur la route de Smolensk et blessèrent ou pillèrent plusieurs domestiques qui allaient chercher du fourage, les Russes avaient conservés les redoutes construites à Fendroit ou les deux routes qui viennent de Mozaiska se réunissent, ils les abandonnèrent le soir et la nuit leur armée se retira vers Moscojj et Tarrière garde resta en avant de Mozaiska.

Le 8 septembre, je visitai le champ de bataille dès la pointe du jour, je remarquai que dans beaucoup d'endroits les cadavres étaient entassés

Tun sur Tautro, qu<î le sar^g avaii formé des petits ruisseaux et que les boulets ai la mitraille cou- Traient toutes les plaines corame des grêlons à la suite d^ua grand orage, dans quelqutîs parties <iui avaient été plus exposées que les autres» surtout en face de nos batteries, le nombre des boulets, des éclats d'obus et d« la mitraille étaient en si grande quantité qu'on aurait pu juger que ce terrain était un arsenal mal tenu et ou Ion avait dispersé les piles de boulets et vidés les boëtes d-e mitraille. Je ne concevais pas comment un seul homme avait pu s'échapper, mon étonnement redoubla en visitant le fond des ravins^ les obus ^ avaient roulés dans une si grande quantité que l'imagination ne peut le concevoir et qu'amoins de l'avoir vu il n'est pas possible de s'en faire une idée. J'avoue que ma première pensée, en portant ma vue sur ces débris, fut de croire que c'était une espèce de magasin, je no pouvais assez me convaincre de tout ce que je voyais dont jusqu'alors je n'avais pas vu d'exemple. Je restais comme un homme assoupi qui n'ose en croire sa première vue, je revenais toujours là et je déplorais les malheurs de tous les misérables blessés qui se trouvaient par un espèce d'instinct réunis dans ces ravins où ils étaient un peu à l'abri du vent. Ces infortunés n'avaient pas le moindre secours et demandaient

par grâce qu'on les fit mourir. Le nombre en était si considérable que les ambulances ne pouvaient y suffire ; ceux qui ne pouvaient pas se traîner restaient sur le champ de bataille, exposés à être foulés aux pieds des chevaux ou écrasés par les voitures. Presque tous ont péri ou de leurs blessures ou de misère. J'ai vu un soldat français qui avait une jambe emportée d'un boulet, mais dont la peau tenait encore un peu, la couper avec son sabre, afin de pouvoir se trainer dans un endroit ou il put mourir en paix et sans être foulé aux pieds. Il vint près d'un petit feu que les soldats m'avaient allumés; je le fis placer aussi bien que possible; d'autres blessés s'en apperçurent et se trainèrent aussi de mon coté. Je remarquai un sergent russe qui avait les deux cuisses coupées et qui parlait un peu français; il avait été prisonnier en France et s'était trouvé à l'entrevue de Tilsit. Bientôt mon b. fut si rempli de blessés que je fus obligé de l'abandonner et de chercher un autre azile. Mes domestiques et mes ordonnances se plaignirent beaucoup de mon trop de bonté; ils emportèrent le peu de bois qu'ils avaient trouvés et ces malheureux se trouvèrent de nouveau sans aucune consolation.

Je continuai de parcourir le champ de bataille et d'examiner toutes les positions. Je me confirmai

^^ucPattaqué éiait i<iapossible par notre gauche et que si on TavAit tentée notre perte était certaine. Pendant que j.e faisaifs mes courses et mes observations, mon cuisinier avait c-oupé une cuisse d« <îhevai et m'en avait préparé un morceau qu'il jne présenta à mon retour; il avait aussi préparé <ie la bouillie pour tenir lieu de pain. Je trouvai tout cela fort bon et j'en mangeai avec plaisir, . Nous partimmes à deux heures après midi pour poursuivre Tarmëe; nou« joignîmes son arrière ^arde vers cinq heures, près dun village, sur la route de Mozaiska, Il s'engagea unefusiilade assez vive et Ton tira quelques coups de canon. Nous biv. sur la route en avant du village, manquant -de tout et n'ayant pas même de l'eau ; les Russes, en se retirant, avaient détruits les puits, et la réunion d''une si grande multitude d'hommes et de chevaux sur un même point consommait dans un instant toute celle qui restait dans les puits qui avaient été conservés. Le froid fut très vif pendant la auit et nous n'avions de bois que -celui des maisons que Ton détruisait; aussi le village disparut daiis quelques minutes,

Le9septembi>e,nous<:ontinuamesnotre marche vers Moscou "en traversant la petite ville de Mozaiska quii est un chef lieu de cercle; elle est bâtie sur une col i ne et entourée de deux grandes plaines, une un peu plus élevée que l'autre. Je

remarquai une église très belle qui n'était pas achevée. La ville était pleine -de blessés russes que l'armée n'avait pu emmener. Nous en trouvions également un grand nombre le long de la route; beaucoup mouraient dans le chemin, allors Tarrière garde russe les mettaient dans le fossé, les couvraient d'un peu de terre et plaçaient une croix dessus.

Notre avant garde se battit toute la journée. ^ Nous biv. près d'un petit village à trois lieues en avant de Mozaiska. La nuit fut très froide et le vent violent qu'il faisait la rendit encore plus pénible.

Nous avions placé nos chevaux dans une maison ou nous trouvâmes, sous de la paille, un sergent et quatre soldats blessés; deux autres étaient morts à côté d'eux sans qu'ils se fussent dérangés pour les retirer de la chambre; ils les regardaient comme des gens endormis et ne faisaient pas plus de difficulté d'être avec des cadavres que s'ils avaient été avec des camarades vivants et bien portans. Nous les fim m es enterrer dans le jardin en prenant comme eux la précaution de leur tourner la tête vers Torient et de placer une double croix au dessus de leur fosse. L'armée ne reçut toujours ni pain ni viande; l'eau même était fort rare et je payai six francs pour en avoir une bouteille qui fut propre à boire.

Plusieurs chevaux périrent de soif; quelques-uns passèrent trois jours entiers sans avoir une goutte d'eau.

Le 10 septembre, l'Eglise grecque célèbre la fête de saint Alexandre, patron de S. M. l'Empereur de Russie. Nous partimmes à huit heures dn matin. L'avant garde se battit toute la journée. Nous allions de position en position, recevant quelques coups de canon et faisant peu de chemin, de manière que nous fummes jusques à la nuit close pour faire quatre lieues et demie. Nous pas^ sammes à Szelkowka et nous biv. près du village de Krauimskoo,.dans une plaine remplie de sable et de poussière. Il y avait en avant des faisceaux un ravin dans lequel nous passammes la nuit et ou nous étions un peu à Tabri du vent du Nord qui était très violent et des plus froid. La faim continuait à exercer ses ravages dans notre armée, la chair de cheval devenait très rare; on la mangeait et, itioitié pourrie, elle se vendait encore très cher; le pain n'avait pas de prix, il n'y en avait pas.

Le 11 septembre, M. lo Maréchal duc de Trévise me fît appeller et me donna l'ordre de prendre trois cents fusiliers et de me rendre dans les deux villages de Gholovkooo et de Jachkino, qui, d'après les indications des cartes, devaient être à environ trois lieues du point ou nous nous

frou'vioiïs pour en amener tous les vivres que je pourrais réunir. Il est aisé de comprendre toute la difficulté d'une pareille mission, il fallait traverser des forets et des marais, sans guides et sans autre indication qu'un mauvais croquis que gavais pris à la hâte sur la carte du maréchal. Je pouvais rencontrer l'ennemi. Tout cela m'inquiétait fort. Le Maréchal m'encouragea et me donna un de ses aides de camp pour m'accompa gner. Quand on sut dans le camp que j'étais chargé d'une mission» tout le monde voulait venir et en effet j'eus au moins cent hommes de plus qu'il n'en avait été commandé. Je disposai ma troupe et je leur dis que nous allions à l'ennemi ; j'essayai de me bien orienter par la direction du vent et par celle d'un petit ruisseau que je trouvai dans le bois. Après avoir fait environ deux lieues je fis reposer ma troupe,, je vis venir à moi deux cosaques que je pris pour des cosaques polonais qui servaient notre armée, ils me dirent qu'une division misse composée d'environ dix huit cents cosaques réguliers venait d'arriver au village ou je devais aller, ils me dirent aussi que le bois se prolongeait jusqu'à une portée de pistolet du château, et qu'il fallait passer la rivière qui traversait la plaine pour y arriver; j'hésitai un instant si j'irais avec aussi peu de monde attaquer une division de cavalerie, mais

— sien réfléchissant à la misère ou était la division et la facilité de me déffendre dans le bois, où les chevaux ne pouvaient passer qu'un a un, je redoublai le pas et je fis passer dans Tâme des soldats l'espérance dont j'étais animé et le désir de nous signaler par une action éclatante. En arrivant au bord du bois, je fis porter de suite une petite avant garde au pont, avec ordre de le garder et de tirer sans discontinuer sur le village, les cosaques montèrent à cheval en désordre et furent se mettre en bataille sur le coté du village dans la plaine. Pour déterminer leur retraite, je fis marcher 60 hommes, dont 30 en tirailleurs et les autres, en peloton le long de la rivière, commo pour leuTsCouper la retraite; cette ruse eut tout TefTet que j'en avais attendu, les Russes se retirèrent, je les fis poursuivre quelques pas hors du village. Je laissai mon bataillon à l'entrée du bois et j'envoyai les sous-oiïîciers et quelques officiers pour réunir les bœufs, vaches, veaux, le pain et la farine et conduire tout à l'entrée du bois ou j'en fis faire la répartition, les bœufs et les vaches étaient au nombre de 20, je fis charger une voiture de volailles et de farine, le pain fut distribué de suite aux hommes ainsi qu'une bonne ration d'eau de vie, j'en conduisis en outre un petit tonneau au maréchal et chaque soldat se chargea de la quantité de farine qu'il pouvait

porter ; quelques-uns en avaient remplis leur sac^ d'autres en avaient dans des sacs en toille, et tout cela 80 fit avec beaucoup d'ordre. Le seigneur du château parlait latin ^ il me remercia de- Tordre que }^avais fait observer, je me remis cm marche et j'arrivai au camp à l'entrée de la nuii sans avoir laissé un seul homme en route.

A notre arrivée ce fut une fête, tous les régimens eurent de la viande^ de la farine et de l'eau de vie, les soldats j^assèront une partie de la nuit à tuer les bœufs, faire la soupe, des galette?? et à chanter. Je reçus beaucoup de compliments du maréchal, je fus porté aux nues parles soldats^ mais les officiers supéri-eurs, au lieu de me savoir gré de ce que j'avais fait pour eux, manifestèrent à haute voix leur dépit de ce que j^étais toujoupj& ehoîsi pour ces sortes d'expédition. J*ai déjà eu Toccasion de remarquer qu'avant de savoir quel sera le résultat d'une entreprise, personne ne s'en soucie : Tun dit que ce n'est pas son tour, et l'autre autre chose, quand ensuite elle réussit bien, chacun se plaint de ne pas avoir été choisi, chacun assure qu'il s'est offert, le fait est qu'il n'en est rien et que beaucoup d'officiers sont bien aise de rester au camp plutôt que d'aller exposer leur vie et leur réputation dans des expédition» dont la réussite est très incertaine et cjtii ne procurent qu'une réputation passagère et insigni-

fiante et causent souvent bien des désagrémens. Ces. réflections sont biea tristes^ cependant on ïie peui trop les répéter afin d'accoutumer le« jeunes officiers à ménager Tamour propre des autres, à ne pas trop'se faire valoir et à savoir,

V quelquefois, paraître incapable de commander, c'est assez souvent le moyen ày parvenir.

Le 12 septembre, la misère continuait, les soldats n'avaient plus d'C fariae et ne mangeaient que du seigle bouilli, la plaine était couverte des. plus riches moissons-, les Tartarcs conti^ nuaient aussi à incendier tout ce qu'ils ne pouvaient emporter; on voyait do tous côtés les meules de foin brûler, ce qui répandait une fumée noire et épaisse qui, quelquefois, obscur- -cissait l'horizon. Nous biv, dans une allée, au milieu d^un bois charmant, à dix lieux de Moscou,

Le 13 septembre, les Russes avaient élevés

.quelques retraachemens sur la montagne des Oiseaux; ils lesdéffeudirent faiblement et se retirèrent après quelques coups de canons. Nous biv. près des châteaux d^Azintzodo, dans une petite plaiae, en arrière du bois.

Le 14 septembre, jour de la fête de Texaltation

• de la Sainte Croix, les Russes envoyèrent un parlementaire à l'Empereur pour lui dire qu'ils allaient évacuer la ville et que dans deux heures

ils pourrait y entrer; ils le priaient de ménager cette ancienne capitale de TEmpirc. Je reçus Tordre do me rendre avec mon bataillon à la tète de la colonne, comme pour arriver à Glubokoe, et de remplir à Moscou les mêmes fonctions en attendant l'arrivée du commandant titulaire et en prenant les ordres du maréchal duc de Trévise.

Je me rendis avec mon bataillon sur la place du Gouvernement où il resta au biv. Le maréchal se logea sur la place, chez un apoticaire, dont la maison faisait Tangle de la rue et en face du palais du gouverneur. Cet homme parlait français et paraissait être fort instruit. Un jeune homme qui travaillait chez lui parlait italien; c'est à ces deux hommes que je dus les premiers renseignements que j'obtins sur la ville de Moscou. Les suivants me furent communiqués par l'intendant d'une maison particulière et ou je m'étais logé, qui était très près de la place. Je m'occupai d'abord de placer des gardes et des sentinelles à toutes les maisons publiques, aux magasins des vivres, à la. Bourse, à la Banque et à l'hospice des Innocents qui forme un immensepalais dans lequel se trouvaient des magasins considérables. Le reste de la division était logée au Kremelin et dans une rue appelée le Pont des Maréchaux. La première chose qui

me frappa en entrant dans Moscou ce fut la tristesse que je voyais peinte sur les figures du peu de partiduliers qui y étaient restés. J'en remarquai plusieurs qui pleuraient à chaudes larmes. La sollitude des rues, le silence qui régnait partout présentaient bien des matières de réflections. Je fis emplette de quelques bouteilles de vin et d'un peu de pain et après avoir mangé un morceau de viande je me mis à parcourir la ville avec une patrouille, d'abord dans l'intention de la bien reconnaître et ensuite afin d'empêcher jusqu'au moindre désordre. Je trouvai tout dans la plus parfaite tranquilité et je ne' rencontrai pas un seul soldat français. Au moment ou je rejoignais la place, un instant après le coucher du soleil, je vis un homme très mal habillé, portant un fusil à deux coups, qui cherchait à nous éviter, je fis courir après lui et on me l'amena; je le fis interroger par un Polonais parlant russe et français que j'avais avec moi. Il avoua qu'il était aux galères pour sa vie, mais qu'avant son départ le gouverneur les avait tous mis en liberté. Mon adjudant me rendit compte aussi que quelques soldats étant entrés pour acheter \m peu d'eau de vie dans un endroit où l'on en vendait, ils avaient aussi trouvés dix de ces gueux cachés dans cette maison et tous bien armés.

Je fis faire des recherches et on en arrêta un

grand nombre que je fis enfermer dans une maison voisine du corps de garde, je fis redoubler de surveillance à rentrée de la nuit et faire des patrouilles continuelles dans toutes les directions. Ces précautions me parurent nécessaires afin d'assurer la tranquilité du peu d'habitans qui restaient dans la ville. J'étais loin de prévoir la catastrophe qui était prête à détruire cette belle et intéressante cité, et je croyais n'avoir à la déffendre que contre les troupes françaises et non contre ses propres citoyens. Je ne pouvais ni prévoir ni penser que les peuples modernes eussent assez d'énergie pour détruire eux-mêmes leur ville afin de priver l'ennemi des ressources qu'il pouvait y trouver; il était réservé aux Moscovites de donner cet exemple extraordinaire qui ne doit pas trouver beaucoup d'imitateurs.

Je me hâte de venir aux événemens funestes qui ont détruit la plus belle ville de l'Europe et j'en ferai la description ensuite. Je ne dis rien que je n'ai vu par moi-même, et quelque soit le jugement que l'on en portera, les faits que je consigne ici resteront tels qu'ils sont écrits. Aucune passion, aucun motif ne m'a déterminé, et si par un hazard que je ne puis prévoir, ces notes tombaient entre les mains d'un historien, il peut en faire usage et être persuadé qu'elles sont de toute exactitude.

Vers minuit je visitais les postes que j'avais placés dans la ville. En arrivant à celui qui était près de la Bourse, j'aperçus une fumée épaisse, mais point de feu; le chef du poste me dit qu'il avait déjà vu la même chose une autre fois, mais que toutes les portes étant fermées, il avait cru que ce ne pouvait être qu'une chose naturelle à laquelle l'armée n'avait aucune part; tout en causant ainsi et en examinant d'où cette fumée pouvait provenir, j'aperçus une lueur de feu, je courus vite à la place et je revins conduisant cent hommes avec moi, je fis mettre le reste du bataillon sous les armes. Quoi que j'eusse été fort peu de temps, à mon retour je trouvai une maison toute en feu et le commencement d'un incendie» J'en fis prévenir le Maréchal qui dit de faire chercher des pompes et de prendre les précautions nécessaires pour empêcher la communication. Il n'y avait point de vent et le feu ne paraissait pas faire de progrès bien rapides, mais on ne pouvait y porter du secours parce que toutes les portes étaient fermées et que nous n'avions aucun instrument pour les briser; je m'assurai d'abord que l'endroit où était le feu formait une grande îsle et que cette partie seuUe pourrait être consumée. Je parvins cependant à réunir quelques personnes, à enfoncer une grande porte et à pénétrer dans l'endroit où était le foyer de l'in-

ceiidie, il aurait été très facillo de l'éteindro .si Ton avait ou dos pompos. Un dos hommes que j*avais réunis près de moi mo dit en langue italienne <( qu'il n'y avait pas une pompe dans « la ville et que le gouverneur les avait enimo- <( nées avec lui ». Il me dit aussi qu'il croyait que le feu avait été mis par ses ordres et par dos=; gens qu'il avait fait sortir dcrs prisons. Je fis prévenir le Maréchal de toutes ces circonstances et ne pouvant avoir de pompes, je m'occupai à couper le feu en interrompant la communication. Je reconnus qu'en détruisant une petite maison servant de magasin et adossée contre un mur le feu ne pourrait pénétrer plus loin. Nous nouiis mimmes à l'ouvrage, une vingtaine de fusiliers grenadiers, une dixaine d'habitans et moi. Nous en étions occupé lorsque le Maréchal vint visiter à quel point en était les choses; il trouva que j'avais fait tout ce qu'il fallait pour arrêter les progrès du mal; mais il ne pouvait se persuader que le feu eut été mis par les Russes; il se retirra et nous continuâmes notre travail. Je fis vérifier ([ue toutes les portes de la Bourse étaient fermées et qu'aucun français ne s'y était présenté. Je trouvai quelques personnes dans l'intérieur du bâtiment qui me dirent la môme chose. Après des efforts incroyables nous parvinmes, après quatre heures dé fatigues et de peines, à détruire

la petite maison. Je crus que tout serait fini dans quelques heures et que la perte se réduirait à quelques batimens de la Bourse d'assez peu d^'mportance. J'étais très fatigué et je pouvais à peine me soutenir sur mes jambes. Je me retirai sur la place; je m'endormis pendant à peu près une heure et demi; on m'éveilla pour me dire que le feu avait pris dans une autre partie de. la Bourse et dans une maison qui n'en était pas éloignée, mais qui était du coté du vent; je me rendis en toute hâte sur les lieux; quelques habitants se joignirent à nous; on fît des efforts inouïs pour maîtriser le feu; on en était venu à bout vers midi et tout faisait espérer que ce serait la fin de nos maux; nous étions mort de fatigue, lorsque nous- apperçumes un spectacle plus horrible que tout ce que Ton saurait imaginer. Le feu fut mis en même temps à six endroits difPérens de la ville et comme si la nature avait été d'accord avec les scélérats qui détruisaient dans un moment les monuments de plusieurs s'ècles,il s'éleva un vent si violent que le feu était porté à de très grandes distances, la nuit du 15 au 16 septetnbre fut épouvantable; le bruit des maisons qui s'écroulaient et la perspective d'un embrasement général, la vue des malheureux qui avaient peine à échaper à l'activité des flammes, formait un spectacle que l'imagination ne saurait repré -

senter. Le 16 à midi je reçu Tordre de rejoindre le régiment; je quittai sans regrets le triste commandement que j'avais eu ei qui m'a donné bien de la fatigue sans- pouvoir rendre service aux malheureux dont je déplorais les désastres. J'étais fort triste et je le fus bien davantage en approchant du Kremlin. Je trouvai que l'on avaii permis aux soldats d'enlever ce qu'ils pourraient des maisons ou le feu prenait; je les voyais chargé de butin enlevé à des malheureux, parce que sous le prétexte de piller les maisons incendiées on les pillait toutes.

Le 17, le vent changea tout d'un coup et portait le feu vers le Kremlin, allors l'empereur sorti de Moscou, On fit des efforts incroyables pour sauver au moins une partie de la ville; mais les forçats qui avaient reçu l'ordre de mettre le feu exécutaient cette horrible commission avec un zèle qui rendait nos efforts inutiles. Je m'étais retiré dans la maison d'un colonel dont je connaissais le nom et que j'avais vu à Tilsit; j'étais parvenu à la sauver du pillage et de l'incendie.

Le 18, l'orage qui durait depuis trois jours redoubla avec tant de violence que l'on avait peine à se tenir debout dans les rues et sur les places. Je me reposais à une croisée, examinant le tableau que présentait cette triste ville, lorsque je vis dans la cour d'une maison qui était en

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face un paysan qui mettairT^*«^wi»ëP*Bn tas de paille qu'il avait réunis contre un bâtiment qui était en bois. Je courus avec précipitation et nous parvînmes à sauver cette maison^ On arrêta r homme qui était occupé fort tranquillement à mettre le feu à une autre partie de la maison; il était aussi peu agité qu'un homme que Ton aurait trouvé allumant du feu dans sa cheminée. Il fut conduit en prison avec la déclaration des témoins et j'ignore ce qu'il est devenu. On arrêta un grand nombre de ces incendiaires qui furent jugés par une commission militaire. L'indignation que ce crime causait à tout le monde fit que l'on ne donna pas à ces jugemcns toute la solennité et l'appareil qui' aurait été désirable afin de remonter aux premiers instigateurs de cette mesure. Il n'en est pas moins démontré que plus de vingt individus ont été arrêtés sur le fait et que tous avouaient avoir reçu l'ordre d'incendier la ville aussitôt que l'armée française y serait entrée.

Ayant été obligé de me rendre au Régiment je trouvai en voulant rentrer dans mon logement la maison détruite, mes domestiques, la Garde avec mes chevaux et effets étaient dans la rue ne sachant ou aller. Il me racontèrent qu'après que j'étais sortis, ils avaient vu dans la maison en face, un homme avec du feu qu'il mettait à la paille, qu'ayant voulu comme la première fois

aller Téteindre, ils avaient trouvé les portes fermées et n'avaient pu pénétrer^ que la maiso-n avait été en flammes dans un instant et comme le vent les poussait sur celle que j'habitais, ils avaient eu toutes les peines du monde à sortir la calèche et les chevaux.

L'orage continuait avec la même violence.

Les soldats parcouraient les rues accompagnés des paysans russes qui leur !?ervaient do dômestiques et les aidaient à piller.

On donna un ordre que toute la troupe resterait sous les armes et que l'on se bornerait à déffendre le Kremlin et la partie de la ville située près du pont des maréchaux, ou les marchands étrangers habitent.

Je me logeai dans la maison du sénateur Nélédinski-Mélinski, elle avait été épargnée. Il y avait un intendant qui parlait un peu français qui me dit que ses maîtres avaient tout emporté.

Je n'avais ni lit, rien dans cette maison^ aucun français cependant n'y était encore entré. Je crus remarquer que Tintendant faisait comme les autres et qu'il prenait ce qui appartenait à ses maîtres, espérant qu'à leur retour il en serait quitte pour dire que c'était les français. Je n'avais rien du tout dans la maison, un jour, je lui demandai un verre de vin^ il me dit qu'il n'en restait que 28 bouteilles dans la cave. La Garde

me prévint le lendemain matin que pendant la nuit Tin tendant avait emporté du vin, des effets et emmené une voiture.

Le 19, rincendie continuait, mais il tomba une pluye abondante qui commença a en diminuer l'activité.

Le 20, il continua de pleuvoir, le feu fut encore moindre que la veille.

Le 21, l'incendie cessa, après avoir duré depuis minuit du 14, c'est à dire pendant huit jours. L'empereur revint au Kremlin. On donna des ordres pour faire cesser le pillage, on arrêtait aux portes les soldats porteurs d'effets pillés, et onjes déposait par terre à coté des corps de garde. C'était un spectacle bien triste de voir dans la boue ces riches pelleteries, ces broderies d'or et d'argent et mille autres objets précieux. Je pense qu'environ les trois quarts des maisons de Moscou ont été consumées. Le Kremlin est resté entier ainsi que quelques maisons aux environs, particulièrement près du pont dos maréchaux ou nous étions logés.

Aussitôt que l'incendie eut cessé, je recommençai à visiter la ville. A chaque pas je déplorais la perte de tant de beaux édifices qui avaient été détruits, mais malgré les désastres Moscou me parrut encore une ville charmante. C'est une des plus grande ville de l'Europe, elle a environ

douze lieues de circonférence en y comprenant les faubourgs et tout ce qui porte le nom de Moscou, sa population n'est pas proportionnée à son immense étendue, elle n'est guère que de cinq cents et quelques mille âmes. Cette ville est traversée par la Moskowa, rivière considérable qui lui a donné son nom ; elle est compo^sée de quatre quartiers renfermés Tun dans l'autre, qui tous portent le nom de ville. Le premier ou celui du Milieu est le Kremlin que Ton peut considérer comme une grande citadelle qui a la forme d'un triangle équilatéral. Il est placé sur une élévation et entouré de mnrs très hauts et très forts. Le Kremlin renferme le palais des Empereurs, celui du sénat, l'église de Saint-lw^an (Saint Jean), Tarsenal, un grand nombre d'églises, des hôtels pour la Garde Impériale, un hôtel des Monnaies, un palais ou Ton garde le Trésor impérial et plusieurs autres édifices publics.

En entrant dans le Kremlin, on voit d'abord un obusier énorme dont la bouche a trois pieds de diamètre, à coté six couleuvrines montées sur des affûts immobiles, à peu près comme nos mortiers, dont la plus grande a vingt-quatre pieds de long; à droite est l'arsenal, en face le palais des Czars, devant le palais un hôtel pour les Gardes, à coté, l'église de Saint Iwan, sur la place qui est entre cette église et le palais, on voit l'énorme

cloche que Ton nomme ordinairement la cloche de Moscou, c'est la plus grande qui soit au monde, elle pèse 480,000 liv., elle est au-dessous du sol, dans l'endroit même ou elle a été jcttéc, A coté, on voit les fondations de la tour ou elle devait être placée, mais on a renoncé à ce projet et on doit la mettre à la tour de Saint-lwan qui appartient à l'église de ce nom.

Cette cloche tut fondue par ordre du Czar Boris Godonoff on 1599> ce prince voulut faire quelque chose d'extraordinaire qui fit parler de lui, il a réussi jusqu'à un certain point, car il n'arrive pas un étranger à Moscou qu'il ne visite cette cloche qui est outre sa grandeur, fort belle et ornée de superbes sculptures. Le palais impérial ne présente rien de bien extraordinaire, la façade est assez régulière, les autres cotés le sont moins, le grand escalier est superbe, il est en marbre avec une balustrade élégante.

L'église de Saint Iwan (Saint Jean) est l'édifice le plus riche et le plus admirable qui soit au monde. L'Empereur et tous les officiers qui l'accompagnaient furent frappés d'étonnement en y pénétrant, la beauté des sculptures, l'élégance des ornemens, surpassent tout ce que la fable raconte dçs palais des fées. Les murs sont couverts de lames d*or, les tableaux du sanctuaire sont entourés de diamans ou de perles d'une

grosseur et d'une blancheur extraordinaire, plusieurs sont de la grosseur d'un œuf de pigeon . Nous restammes quelques momens dans une extase causée par la vue de tant de richesses, nous no pouvions parler. Bientôt, notre admiration s'augmenta encore en voyant les ornement qui servaient au saint sacrifice. La croix qui surmontait le dôme était en vermeil, haute de dixneuf pieds et d'une grosseur proportionnée à la hauteur; outre le dôme principal, cette église a 4 clochers aux quatre clochers de la tour, les cloches qui y sont placées sont beaucoup plus grosses que celle de Saint Pierre de Rome, leur poids est tel qu'elles ne. peuvent être sonnées, elles sont fixées aux deux cotés du mur, le battan seules! mobile. Pour sonner, des hommes places à droite et à gauche de la cloche tirent alternativement le battan jusqu'à ce qu'il frappe le bord de la cloche; le bruit est plus fort que celui d'un coup de canon du plus gros calibre. J'ai compté soixante clochers dans le Kremlin seul. Tous les dômes non seulement du Kremlin, mais aussi de toute la ville sont dorés, quelquesuns ressemblent à nn aérostat qui serait arrêté en l'air. Le coup d'œil que présentant tous ces édifices lorsqu'ils sont éclairés par les rayons du soleil, ne saurait s'exprimer, notre langue n'a pas de terme qui puisse rendre l'effet qu'ils produi-

sont. C'est particulièrement de dessus la tour de Saint Jean que Ton peut jouir de ce spectacle, de là on découvre parfaitement toute la ville, ce point de vue me parait propre à en faire le panorama.

Le trésor impérial que Ton garde au Kremlin renferme une grande quantité de perles, de brillants et de pierres précieuses. On y conservait aussi les armes de Pierre le Grand et en particulier Tépée qu'il avait à la bataille de Pultawa, des mémoires de Catherine II et les trophées que les Russes avaient enlevés à leurs ennemis dans les différentes batailles.

Le Kremlin a été fondé par Daniel Alexandrowitch en 1303. Ce prince avait reçu du Czar André Alexandrowitch, son frère, le district de Moscou pour son appanage.

Le second quartier qui environne le Kremlin s'appelle Kitjaigorod, ville du milieu; il s'appelle aussi La Ville, proprement ditte. Le motKitaigorod signifie ville chinoise, parce que c'est dans cette partie de la ville que les caravanes qui viennent de Chine déposent leurs marchandises. La Chine quoique fort éloignée de Moscou, confine cependant à cet Empire. Il y a dans cette partie de la ville beaucoup de boutiques et de marchandises à l'usage des orieniaux. C'est aussi le séjour des négociants de toutes ces nations.

Le 3®^ quartier environne les deux premiers ; il sre nomme Beloigorod, ville Blanche. Ce nom lui a été donné parce que les maisons de ce quartier étant pour la plupart battjes en pieiTe, ont été blanchies.

Enfin le 4" quartier, qui est le plus- extérieur de Moscou et forme un cercle immense qui renferme les trois autres se nomme Zemlianoigorod, ville de Terre. On croit que ce nom lui a été donné parce qu'il fut environné de bastions do terre lors de la guerre que les Russes eurent sous le règne du Czar Fedor Iwanovitch.

Les faubourgs sont au nombre detrente. Partout on rencontre des palais immenses que Ton prendrait pour des temples; presque tous son décorés de balcons, de pilliers, de balustrades et d'autres ornemens. Toutes les maisons étaient cjouvertes en toile fort mince, ce qui rendait' les incendies très rares, malgré qu*il restait beaucoup de maisons bâties en bois.

Moscou est le magasin général de tout Tempire et l'entrepôt de toutes les march^andises d'Europe et d'Asie. La bourse était un bâtiment trè vaste qui renfermait des provisions en tout genres pour plusieurs années. Je fus frappé en y entrant de voir rénorme. quantité de sucre, café, coton, vin de Champagne, Bordeaux, Bourgogne, huile, liqueurs des îles et autres qu'elle renfermait. Je

remarquai surtout un chantier de bois que JH5 pris d'abord pour du bois à brûler, mais qui était onttèremcnt composé de bois odoriférans et de toutes les espèces de bois des îles. Toutes ces richesses ont péri. Le feu qui en sortait ressemblait à un feu d'artifice qui, dans quelques endroits étaient bleu, dans d'autres blanc, mélangés de toutes les couleurs.

La maison d'éducation qui est placée à la gauche et près du Kremlin, sur la gauche de la Miiskowa est un édifice extraordinaire en grandeur qui se nomme aussi la maison des innoccns, là on reçoit et on élève avec beaucoup de soin les enfans naturels et ceux que la misère de leurs parents oblige à les exposer, tous les enfans orphelins et ceux des militaires morts au service de la patrie. Dans le même édifice il y a un mont de piété ou Ton peut en payant un très modique intérêt déposer toutes sortes d'effets.

A droite du Kremlin en remontant la rivière, on voit le beau pont de pierre qui est sur la Moskowa.

L'hôpital militaire était autrefois un palais impérial que Paul premier a fait ériger en hospice qui peut receveir six mille personnes, qui toutes sont soignées aux dépens de l'état.

On voit près de l'amirauté, la tour appelée Sukareva Barreguia qui est cxtraordinairement

élevée et au-dessus de laquelle on conserve un va i seau construit par Pierre le Grand.

I>e magasin d'eau de vie était immense, c'est un bâtiment qui forme un quarré long, on y entre par deux portes cochères placées en face Tune do l'autre, aux deux petits cotés. Le gouverneur avait fait répandre une si grande quantité d'eau de vie que Ton pouvait aller en batteau dans la cour, mais malgré cela il y en avait encore uno si énorme quantité que toute Tarmée française en ayant reçu trois rations par jour et autant qu'elle en avait pu porter lors de son départ, il en restait encore beaucoup.

Je remarquai une promenade publique que Ton nomme Wal )bastions) qui ressemble beaucoup à nos boulevards de Paris et qui a été également battie dans un endroit où il y avait autrefois des murs. C'est dans cette promenade que sont les bains publics, ou, à une certaine époque, le peuple se baigne pelle-melle, hommes, filles, femmes, garçons et enfans, sans qu'il paraisse que les personnes du sexe éprouvent le moindre sentiment de honte ou de pudeur. Je fus conduit dans ces bains par un négociant italien établi à Moscou depuis plusieurs années. Je fus obligé d'interrompre mes courses d'abord, parce qu'il n'était pas très sur de parcourir ces ruines et ensuite parce que nous étions continuellement

de service ou de parade, ce qui nous occupait toute la journée. Malgré que les choses nécessaires à la vie fussent très abondantes, je n'ea continuais pas moins le genre de vie que j'avais adopté. J'avais fait provision d'une vingtaine de pains biseuité, de trois pains de sucre, de251iv, de café, d'un- peu de thé, de vingt bouteilles do vin et trente de rhum ou d'eau de vie. Tous ces objets étaient disposés dans ma callèehe de manière à n'être exposés ni au froid, ni à se casser. A'^oila tout ce que j'emportais de Moscou, J'avais fait faire un carrick doublé en petit gris dont j'avais acheté le drap et les fourrures chez un marchand français qui m'avait fait payer tout cela fort cher. J'avais en outre acheté d'un officier un vichoura en hyennotte, fourrure qui tient très chaud, j'étais prêt a partir à tout moment et j'avais prévu autant que possible tous les événements qui me semblaient prêts à tomber sur nous.

J'étais dans ces dispositions lorsqu'il arriva à Moscou un parlementaire qui paraissait apporter des propositions de paix, ce qui me parut ainsi qu'à quelques officiers, un piège grossier pour nous retenir à Moscou jusqu'à la mauvaise saison. L'empereur donna à plein collier dans C3 piège, il passait des revues continuelles, fatiguait beaucoup les soldats et ne prenait aucune pré-

caution pour assurer les communications avec la Pologne. Les cosaques acquirent tout d'un coup une importance qu'ils n'avaient pas eu jusqu'alors, ils arrêtaient les convois, faisaient prisonniers les détachements qui les escortaient et pendant ce temps, la saison s'avançait à grands pas, les nuits devenaient froides, le ciel était brumeux et tout annonçait l'aproche de la saison si terrible dans ces climats glacés.

Le 9 octobre, on donna l'ordre à chaque régiment de se pourvoir de vivres pour six mois, nous fîmmes des provisions de grains, de pommes de terre, que nous allions recueillir dans les champs, de légumes et de tout le nécessaire. Cet ordre acheva de ruiner les malheureux habitans qui avaient échapés aux désastres de leur ville. Pendant que tout cela se préparait, on faisait détruire les maisons adossées aux murs du Kremlin, on minait secrètement les remparts et il se trouvait dans toutes ces mesures une contradiction, qui ne pouvait échaper à l'œil le moins clairvoyant. Pour étourdir les étrangers. Napoléon faisait représenter au théâtre des opéras italiens et affectait un air très content et très gai. Il faisait de nombreuses promotions dans l'armée, rendait des décrets et avait l'air de ne pas avoir la moindre inquiétude pour l'hiver.

Un grand nombre de filles publiques étaient

restées dans Moscou, quelques femmes honnêtes réduites à mourir de faim, avaient été obligées de se livrer à la discrétion des premiers venus, de manière qu'on ne voyait plus que ces créatures dans toutes les maisons qui restaient sur pied, elles s'étaient installées comme si elles avaient été maîtresses des maisons, s'emparaient des ornements des dames et se faisaient donner les riches hal)itsque l'armée avait pillés, les lingots d'argent, pour prix de leurs faveurs souvent bien amères. C'était un contraste frappant entre leur tournure, leurs manières et leurs habits. Je trouvais souvent dans mes promenades des vieillards qui pleuraient en voyant ce désordre affreux. Je ne savais pas assez la langue pour les consoler, mais je leur montrais le ciel et allors ils venaient baiser mes mains et me conduisaient dans les débris ou leur famille gémissait de faim et de misère.

Je profitais des détachements que l'on envoyait pour apporter des provisions des campagnes, pour examiner les environs de Moscou. Ils sont remplis de châteaux et de maisons de campagnes charmantes. On peut distinguer Czaritsma, Calomenskoie et Peterhoff, maisons de campagnes des empereurs de Russie. Peterhoff est à une lieue et demi de Moscou sur la route de Pétersbourg. C'est la que Temporeur se repose lorsqu'il

vient de Pétorsbourg à Moscou, avant do faire son entrée dans cette dernière ville. Il y a aussi un grand nombre de maisons de campagnes qui appartiennent à des particuliers. Les curieux vont visiter Àstanchina, maison de campagne du comte Cheremetieff; Petrowsky qui appartient aucomtcRazumov^rs'ky ; Arkangelski, château bâti par le prince Gallitzin ; Sirlowa» campagne agréable dugénéral Wissotsky, où il y a un -joli théâtre ; Lublino qui appartient à M.Durassoff; celles de la comtesse d'Orloff, du général Divoff^ et beaucoup d'autres.

On vante comme une merveille Gorenki, mai- !*ron de campagne du comte Alexis Razumowiski où il a été établi un jardin botanique ou Ton cultive toutes les plantes connues en Europe.

Moscou a été fondé en 1147, selon quelques historiens, et en 1149 selon les autres, par le Grand DucYouri Wladimirovitch Dolgoruky. Le mot Dolgoruky signifie longue main. Cette ville est bâtie au milieu d'une plaine très étendue que l'on nomme la plaine sacrée. Cette plaine qui est fort élevée, est comme un immense bassin ou les eaux des neiges se réunissent et où les grands fleuves de la Russie ont leurs sources. Le Volga qui passe au nord de Moscou se dirige à Torient et a son embouchure dans la mer Caspienne; le Dnieper ou Borysthène passe à l'occident do

Moscou, a son cours au midi et se jette dans la mer des Zabaches a Oczakoff et la Diwna qui ce dirige à l'occident, a son embouchure dans la mer Baltique à Riga, ont leurs sources très près Tune de l'autre sur les frontières du gou* vernement de Twer et de Smolensk; au nordouest de Moscou, un autre fleuve considérable de Russie, c'est le Don, autrefois nommé Tanais, qui se divise en sept branches et se jette dans la mer Noire nommée aussi le Pont-Euxin, il a sa source au sud-ouest de Moscou près de TOcka,

Excepté sur les bords des fleuves, l'eau est très rare dans les environs de Moscou, particulière* ment sur la route de Smolensk ou nous en manquions très souvent.

Les Russes ontplusieurs traits de ressemblance avec les Grecs dont ils suivent la religion qui est le grec schismatique. Leurs cimetières sont ordi« nairement placés sur le bord des routes, dans les endroits les plus apparents et un peu élevés. Ils ne sont ni fermés de murs, ni clos de haies et ressemblent beaucoup aux champs Elysées des anciens. Ils les placent à la portée des ruisseaux et des endroits frais ou il y a un beau gazon, leur forme est circulaire et ils sont environnés d'arbres plantés très près l'un de l'autre; chaque fosse en a un, quelquefois deux d'inégales grandeurs. Souvent dans le milieu des cimetières,

il y a un sapin très élevé co qui donne à cet en droit Tair d'un bosquet agréable ou Ton va chercher l'ombrage pendant les chaleurs de Tété et ou Ton se meta Tabri de la pluye pendant îa mauvaise saison. Cette manière est une figure bien sensible de la paix des tombeaux ou l'on est à Tabri des passions qui nous tourmentent dans ce monde. Ils ont ainsi otté à la mort ce qu'elle a de plus rebutant et Ton voit approcher sans crainte et sans peine le moment où l'on va se reposer pour jamais dans ces aziles de la paix. Les arbres qu'ils employent à cet usage religieux senties arbres du pays, c'est à dire les bouleaux qui leur sonl d'une si grande utilité pendant leur vie. Ils en bâtissent leurs maisons, font des souliers avec son écorce et se préparent une boisson, enivrante comme le vin, avec ses fruits. L'espace compris entre les fosses forme autant de petits sentiers qui, par leurs sinuosités irrégulières, ressemblent à un labyrinthe. J'ai vu sur plusieurs fosses dos bans de marbre, de pierre ou de bois peints; c'est là que les amis du défunt vont se reposer, parler de ses vertus et se préparer ainsi à aller le rejoindre. Je vis, avant d'arriver dans Moscou, un cimetière qui me parrut être au moins de la grandeur des Champs-Elysées de Paris et qui était une promenade publique. J'avoue que je n'ai rien vu de puis extiaordi-

naire en ce genre et que je ne pouvais me lasser .de Tadmirer.

Les habitants des villes sont habillés comme dans le reste do l'Europe; seulement ils portent en hiver des vichoura de différentes peaux et des bonnets de martres, zibelines ou d'astracan. Dans les villes on porte des souliers et des bottes ot, lorsque les Moscovites voyagent et qu'il fait froid, ils ont de grandes bottes qui viennent jusqu'au milieu des cuisses et qui sont doublées en dedans avec des pelleteries, à peu près comme nos bottes de pêcheurs. Les paysans, ou les esclaves, ce qui est synonime, ont un costume qui ressemble beaucoup à celui des Polonais et plus encore à celui des Asiatiques : c'est une grande robe presque sans forme qu'ils serrent à la taille avec une ceinture de cuir dans les beaux jours et assez souvent avec une simple corde. Leur chemise n^a point de col ; ils portent des caleçons et pour chaussures des espadrils qui sont faits avec Técorce du bouleau. Ces chaussures sont attachées autour de la jambe avec des ficelles qu'ils croisent en différens sens, de manière que le tout ressemble un peu à la chaussure des anciens Romains. En hiver, il s'enveloppent avec des peaux et portent des robes et des caleçons de la même matière dont la laine est en dedans.

Les Russes, quoique habitant un climat glacé, sont très sensibles au froid; dans toutes les maisons un peu commodes il y a des thermomètres en dedans et en dehors de chaque chambre et du moment où il descend au dessous do 25 degrés de zéro, personne ne sort plus, et pendant tout le temps ou le froid reste à ce degré, les rues sont désertes et les places abandonnées.

Les maisons des villes, même celles qui sont construites en bois, sont fort belles et ordinairement assez commodes; il y en a beancoup, particulièrement à Moscou, qui sont toutes entières en briques, les pierres étant très rares dans cette partie de la Russie; celles des paysans sont eu bois seulement, n'ayant qu'un four qui sert de poêle et une très petite cheminée. Au dessus de ce poêle il y a des planches qui forment le lit d'honneur que Ton offre ordinairement aux étrangers; ce lit se irouvant assez élevé, ils construisent une espèce de barrière autour du poêle pour que l'on ne puisse pas tomber. Tout autour de la chambre il y a un banc; dans un des angles, ordinairement c'est celui qui fait face à la porte, une table; dans l'angle opposé une barricade et de la paille où toute la famille couche pèle mêle sans distinction de sexe ni d'âge; lorsqu'il y a une jeune femme nouvellement mariée, on lui laisse occuper avec son mari le lit d'honneur au

dessus du poêle; les plus pauvres qui ont, soit une vache soit un cheval, les logent dans la même chambre. Le luxe des plus riche? ne va qu'à avoir deux chambres, et à coucher dans des endroits séparés les différents sexes : lorsqu'ils ont une couchette élevée au dessus du plancher et dQ la paiTe, c'est tout ce qu'il peut y avoir de plus brillant peureux. Les murs extérieurs sont faits avec des pieds de bouleaux qui sont placés l'un sur l'autre sans autre travail que de Téquarir on dedans et d'unir un peu les parties qui doivent se joindre. Souvent aussi ils creusent un p3u la pièce qui est placée au dessus et lui donnent la forme concave; celle de dessous, qui est convexe, s'enchâsse dedans. Aux angles, les bois se croisent l'un sur l'autre; ils sont retenus par une entaille qui fait quils joignent assez passablement et que les murs ressemblent à nos anciens coffres et sont d'une solidité à résister à tous les tremblements de terre du monde.

Pour remplir les vides qui se trouvent entre les différentes pièces qui composent les murs, ils omployent de la mousse de la même manière que pour calfater un vaisseau. Quolquefois ils les enduisent à l'extérieur d'un peu de terre glaise, d'autre fois d(^ fumier de vache, mais le plus souvent il n'y a rien que le bois; les murs de refente, lorsqu'ils ont deux. chambres, sont fait de

la même manière. L'inconvénient de cette construction, c'est qu'il se forme dans la mousse une énorme quantité de punaises, de criscris et d'autres insectes forts incommodes. Les croisées sont très petites, presque partout il n'y a point de vitres ni de papier, mais une simple planche, qui se glisse dans un couloir et qui bouche le trou par où le jour entre. Telles sont les maisons des paysans; on les construit au milieu des forêts; on numérote les pièces, puis on les défait et on les transporte à l'endroit ou elles doivent ê<ro établies. i

La noblesse est instruite, les villes sont civilisées, les arts font des progrès rapides, mais le peuple continue à être esclave. Il n'y a que dans les domaines de l'empereur qu'ils ont été affranchis; cet esclavage au reste n'est pas bien pénible. Il y a encore un grand nombre de négocians, d'apoticaires et d'ouvriers qui payent une sommed'argent chaque année pour avoir le droit de se livrer à leur industrie. Les autres sont attachés à la glèbe ; ils ne peuvent ni voyager, ni se marier, qu'après en avoir reçu la permission de leur maître. En vendant la terre, il est spécifié qu'il y a tant d'hommes, de femmes, de garçons, de filles, de vieillards, d'enfants, de chevaux, de bœux, de vaches, &c., &c.

La couleur verte est la couleur nationale et

favorite des Russes, Les habits des soldats sont de drap vert. Les dômes des tours et les clochers des églises sont ordinairement peints en vert, lorsqu'ils ne sont pas dorés. Les volets et les portes des maisons élégantes sont de la même couleur. Enfin, les figures des saints et les gravures enluminées, que Ton voit chez les particuliers, ont toujours quelques ornements de cette couleur. Les .couleurs, dont on se sert en Russie dans les arts et la peinture, m'ont paru beaucoup plus vives que les nôtres. Elles ressemblent tout à fait à celles de la Chine. La fabrique de papier peint que j'ai vu à Moscou et qui a échapé à T incendie, est dans le genre des papiers chinois que nous payons si cher, et je no doute pas que les Moscovites ne fassent, par la suite, passer plusieurs des produits de leurs manufactures comme venant de la Chine, et qu'ils lèvent ainsi un tribut sur notre luxe.

Les bains sont fort en usage à Moscou et font, comme dans l'orient, partie de la religion du peuple : chaque maison riche a une salle de bain ou sont réunis le luxe et la mollesse de TAsie, avec la propreté et l'élégance de l'Europe. Ordinairement, la salle de bains est divisée en deux parties : la première sert pour se déshabiller et s'habiller; elle est ornée de glaces et chauffée par des bouches de chaleur. Tout autour, il y

a un divan ass^ez large pour pouvoir s'^y coucher. Le parquet e§t couvert d'un tapis ou plutôt d'un coussin, à peu près comme nos coussins do voiture, en maroquin,

La seconde chambre, qui est celle du bain, est pavée en marbre : la baignoire est aussi de marbre ou de granit; elle est au-dess-ous du pavé et entourée d'une balu^^trade; on y descend par un escalier en marbre blanc très; commode. Tout autour, il règne un petit banc pour s'assoir; ou bien on se sert d^une e.s'pèce de lit de camp et Ton s-e baigne couché. Le pavé de cette chambre est chauffé a»ï degré nécessaire pour y poser les pieds avec plaisir. Au-dessus de la baignoire^, il y a ordinairement «n petit dôme décoré de peintures voluptueuses et de croisées que Ton ouvro pour otter la vapeur et changer Tair.

Il y a aussi des maisons de bains publics.

J'ai vis'ité celle qui était la plus renommée : voici de quelle manière je fus traité. On me fit d'abord entrer dans une petite chambre fort propre et on m'invita de me coucher un instant sur un .s'opha,qui était contre le mur, de trois ùotés de la chambre; aussitôt, sans que j'eusse rien vu, il se répandit une vapeur douce et une odeur suave dans la chambre et une chaleur modérée. Un domestique proprement mis me déshabilla, ne me laissant que ma chemise et ma ïedingotte; il

me chaussa une paire de pantoufles fourrées, et me fît entrer dans une chambre à côté. Celle-ci était plus échauffée et la vapeur y était plus épaisse, mais sans odeur. Il y avait, autour de cette chambre, des bancs larges et commodes, couverts en cuir; elle était parquetée de même. J'y trouvai deux esclaves nuds comme la main, ayant seulement une toile d'un pied quarré qui leur couvrait les parties naturelles et qui était attachée sur les reins avec un petit cordon.

Ces deux hommes étaient taillés en hercule, avec des barbes qui leur descendaient jusqu'à Testomac. .Ils m'otêrent le reste de mes habits, me prirent sur leurs bras et me portèrent avec beaucoup de dextérité dans une baignoire qui était préparée dans une chambre à coté. Il y avait deux baignoires d^ns cette chambre, elles étaient placées entre la porte et les croisées; en face, il y avait une espèce d'amphitéâtre qui parait destiné à y placer des musiciens. A droite et à gauche, on voyait deux bouches de chaleur ou étaient des bois odoriférans, sur lesquels ils jetaient do temps en temps un peu d'eau pour en faire sortir l'odeur qui était fort agréable. Au-dessous des croisées, il y avait deux lits de camps couverts de nattes de jonc. Le parquet était en marbre et chauffé au degré convenable pour pouvoir y poser les pieds avec plaisir. Au bout d'une demi-heure

que j'étais dans le bain> un des esclaves vint mes peigner la tèle; ensuite il en grattait la peau avec ses doigts, écartant les cheveux; après il la frotta avec du savon parfumé et la lava plusieurs fois. Il me massa tout le corps et me laissa un quart d'heure en repos. Au haut de ce temps^ ils me prirent dans leurs bras et me portèrent sur le lit de nattes. Ils m'essuyèrent d'abord avec de la ffanelle, puis un des deux prit un gros gant de laine, comme un gant de maître d'armes, et m'en frotta plusieurs fois le corps. Le second apporta des essences de différentes fleurs et m'en frotta partout ; après quoi, il me frotta une troisième fois avec un gant beaucoup plus doux, après quoi ils-me posèrent sur mes pieds au milieu de la salle et me versèrent à trois reprises différentes de l'eau sur la tête. Ils m'essuyèrent avec des ser- • viettes, me mirent sur leurs bras, et me portèrent dans la chambre à côté ou ils me mirent les mêmes habits que j'avais en y entrant. J'entrai dans la grande chambre, ou le même domestique me mit mes habits.

J'avoue que je trouvai cette manière très bonne pour la santé et j'étais d'une légèreté extraordinaire en sortant de là. Je me promenai dans les jardins et je visitai la maison avec soin. Le propriétaire était Russe, mais il parlait français et avait fait un voyage à Paris. Quoique la maison

out beaucoup souffert, «lie était encore fort bien. Je lui fis donner une garde pour la sûreté de sa famille et de son établissement, et ne l'ai plus revu depuis.

Quelquefois en sortant des bains, ou bien en sortant d'une chambre très chaude, le? Russes se roulent tout nuds dans la neige, sans en ressentir la moindre incommodité. Il parait que ce passsge subit d^une grande chaleur à un grand froid augmente la force de leurs tempérammens et les rend capables de suporti^r les plus grandes fatigues et les plus étonnantes privations.

Un des divertissements les plus agréables pour les Russes de toutes les conditions, c'est la course en traineau surla glace. On choisit, pour cet exercice, une coline un peu élevée, sur la quelle on fabrique une espèce de théâtre en planche. On monte au sommet par des escaliers placés on arrière; en avant et sur les deux cotés, la pente est très rapide. Pour augmenter encore la vitesse de la course, on répand sur la montagne artificielle un pou de paille et on jette de la neige dessus. On verse ensuite do Toau au sommet; elle coule sur la montagne et sur la plaine, se gèle en un instant, et forme une glace on ponte qui est unie comme du cristal. Ils ont de>^ petits traineaux sur chacun desquels une personne s'arrange; elle place ses pieds de manière à pouvoir

conduire lo tratneau, le dirigor vers le but que Ton a choisi et diminuer sa vélocité si on en est incommodé. Les traineaux sont placés au sommet de la montagne; une personne leur donne l'impulsion; ils vont avec la rapidité de Pair et la force qu'ils reçoivent suffit pour les faire aller à des grandes distances dans la campagne.

Avant que la route du Mont-Conis eut été construite, on descendait cette montagne de la même manière : on appelle se faire ramasser cette manière de voyager. Elle était très dangereuse au Mont-Cenis; mais en Russie, le seul accident qui peut en résulter, c'est d'être renversé -par terre et d'achever la descente sur son derrière, les traineaux étant fort bas on ne peut jamais se faire beaucoup de mal. Les dames aiment cet exercice, quelquefois une société se réunit et on met un prix pour celui qui ira le plus loin, ou bien pour celui qui arrivera le premier. Cet amusement ne pouvant avoir lieu qu'en hiver, ne conviendrait pas à nos dames, dont les habillements sont beaucoup trop légers pour les exposer à un froid rigoureux qui est encoreaugmenté par la vélocité de la course.

La langue russe est la langue slave, c'est celle dont ils se servent dans leurs prières et pour toutes les cérémonies de l'Eglise. Les Russes sont religieux, cependant ils conservent encore plu-

•sieurs des superstitions qu'ils avaient avant leur <îivilisation. Le lundi est le jour de malheur pour oux; ils n'osent entreprendre ni voyages, ni rien <ri m portant ce jour là. Le peuple a une mythologie particulière et le nom de ses divinités fabuleuses est souvent rappelé dans ses chansons.

La verstc est une mesure de distance qui égale un quart de nos lieues de postes. Quelques personnes font ce nom masculin. J'ignore quel est r usage adopté en Russie on écrit : werste et voilà ce que j''en sais. Il y en a 104 au degré.

Pendant que je m'occupais de ces recherches, Napoléon avait fait enlever les diamcns, les perles, l'or et l'argent qui étaient dans l'église; il avait aussi fait abattre la croix en vermeil qui surmontait le dôme de Saint Jwan, On prétondit que le motif qui l'avait déterminé à faire descendre cette croix était parce qu'il y avait en Russie «n proverbe pour désigner qu'une chose était impossible on disait : « Cela est vrai comme il est -vrai que la croix de Saint Iwan est allée à Paris. » Il avait voulu faire mentir ce proverbe. Los Russes en avaient un autre qui venait de l'opinion établie parmi eux que le Kremlin n'avait jamais été pris et qu'il ne pouvait jamais l'être. On disait pour désigner qu'une maison, un endroit quelconque était très sur « On y est en sûreté comme dans le Kremlin, » Napoléon avait donc

fait enlever tous les trophés qui se trouvaient au Kremlin; on en avait chargé vingt-cinq voitures. Mais par une suite de son caractère, au lieu de payer son armée en argent, la solde était acquittée en billets de Russie qui ne vallaient pas le quart de leur valeur nominale, puisque le rouble ne s'échangeait que contre vingt sous. Il faisait donner le double de la solde ordinaire, et ainsi le malheureux officier était réduit à la moitié de la solde ordinaire. Par exemple, un capitaine de 1*"^ classe a deux cents francs par mois; on lui en donnait quatre cents en roubles, qui, échangés contre de l'argent, valaient cent francs. Il faisait sonner beaucoup qu'il donnait double solde à son armée, lorsqu'en effet il la diminuait de moitié. On a peine à concevoir une lézinerie semblable dans un moment ou il avait des voitures chargées d'or. Il faut se reporter à ce que j'ai dit au commencement de la Campagne, Il était la dupe des lâches flatteurs qui l'entouraient, et qui applaudissaient toutes ses idées les plus extravagantes et les plus ridicules,

Le 16 octobre, on donna l'ordre de discontinuer les approvisionnemens pour l'hiver et d'emporter pour un mois de farine et d'eau de vie.

Le 17, quelques corps eurent ordre de partir, l'Empereur annonça que nous allions détruire les débris de l'armée Russe et marcher sur Tula

et Caluga ou sont les seules fonderies qui existent en Russie,

Le 18, nous reçûmes Tordre de partir le lendemain.

Le 19, nous restammes sous les armes depuis huit heures du matin jusqu'à dix du soir, que nous nous mimmes en marche en suivant la route de Kaluga; nous traversammee la ville, et nous biv, environ à une demi-lieue en dehors des faubourgs, dans une grande plaine ou il faisait un vent des pins froids. On ne put presque pas faire de feu, et le vent était si violent, qu'il emportait même lé boiset renversait les marmites.

Le 20 octobre, notre division biv. près de Desnain. Il tomba un peu de pluye pendant la nuit.

Le 21, notre régiment fut chargé de l'escorte du trésor qui biv. en avant de Kraovské au coin du bois.

Le 22 et le 23, nous biv. au milieu des bois et loin de toute habitation.

Le 24, jour de la bataille de Malo-Iaroslavetz, nous biv. en avant de Boruska, ville assez con* sidérable adossée à une montagne et traversée par une rivière très rapide et guéable presque partout.

Le 25 octobre, nous passions l'inspection de propreté lorsque des cris extraordinaires se firent

entendre. Un instant après, un oiBcier d'ordonnance vint nous prévenir de pas'ser le pont en toute hâte pour aller au !?ecours de TEmpereur qui avait été attaqué par un pulk de cosaques de plus de ^.000 chevaux et qui n'avait avec lui que 50 dragons de la Garde, Nous arrivâmes au pont en même temps que lui; il me^parut fort atteré. son escorte cependant avait suffi pour repousser Tattaque. Un officier de cosaques ayant reconnu l'Empereur, le pressa avec tant de vigueur, qu'il était au moment de l'atteindre, lorsqu'il fut tué par un dragon. •

Le 26, nous restammes tout le Jour sous les armes et lors qu'à Tontrée de la nuit, nous avions préparé un peu de feu et des abris, je reçu l'ordre de partir. La nuit était des plus obscures, il fallait traverser les bois sans chemin et sans guide.

Après bien des inquiétudes et de la fatigue, j'arrivai avec mon bataillon à Boruska. Cette ville, qui deux jours auparavant était encore dans un état parfait, ne présentait plus qu'un tas de décombres. Elle avait été incendiée, et il ne restait sur pied que quelques granges isolées.' Nous biv. dans les jardins contigus à la ville.

Le temps avait été continuellement couvert d'un brouillard si humide, que les habits en étaient pénétrés, et que la terre en était délayée comme dans les plus grandes pluyes : au point

-^ Bloque les voitures avaient de la peine à avancer. L.e nombre des voitures qui suivaient l'armée était si considérable, que la colonne occupait à «lie seule un espace de plus de six lieues. Il est impossible d'avoir une idée du dsordre que cela occasionnait: les soldats se battaient pour passer l'un devant l'autre, et quand, par hazard, on trouvait un pont, il fallait quelquefois attendre douze heures pour le traverser. Les voitures avait été numérotées, mais dès le second jour de marche, Tordre avait été interverti au point que Ton ne 6e connaissait plus, et que ceux qui avaient, par leur rang, droit a avoir une voiture, ne savaient le plus souvent où la trouver et ne pouvaient avoir ce qui était dedans et dont ils avaient grand besoin; de cette façon, dès les premiers jours de la retraite, on commençait déjà à manquer de tout. Ce jour nous entendîmes pour la première fois sauter des caissons que Ton ne pouvait pas conduire par faute de chevaux; ^c'était des caissons du corps d'armée italienne qui avait eu beaucoup de chevaux tués aux dernières affaires. Tout le monde murmurait de ce qu'on ne prenait pas tous ces chevaux inutiles plutôt que de perdre ainsi des munitions qui pouvaient nous être si nécessaires. On observa même qu'un général d'artillerie avait, en sortant do Moscou, douze voitures, toutes attellées de six

chevaux chacune. En avançant un peu plus loin, nous trouvâmes les débris de ce parc q^i brûlaient encore. Ce spectacTc était b^en triste et bien effrayant.

Le 27, nous suivîmmefç la route qui rejoint celle de Mohilow à Moscou, Nous l)ivouaquames près de Vereja, jolie ville qui, allors, était bien conservée, mais qui a été détruite par Farri èregarde italienne. Nous fimmes plusieurs changements de positron et ce ne fut qu^à dix heures qu'enfin nous fumes placés définitivement.

Le 28, le temps, quoique froid, continua d'être beau. Nous biv, en avant de Mozaisk.

Le 29, le froid continua et la misère commença de se faire sentir : les provisions étaient épuisées et le pays n'offrait aucune ressource. Il s'établit dans Tarméeune habitude de voler qui était telle, que rien n'était assuré et que Ton était obligé de porter toutes ses provisions sur soi ou au moins de ne pas les quitter un instant de vue. On enlevait les porte-manteaux sur le dos des chevaux et les marmittes au feu. Ce jour, nous biv. entre Gridewa et Dowinn, à Tangle d'un bois.

Le 30, on commença d'appercevoir quelques désordres occasionés par la faim et le manque absolu de tout ce qui était nécessaire à la vie. Nous biv. à Czatsk entre l'église et la ville pour

attendre Tarrivéo du corps d'armée commandé par le prince Eugène Bauharnais.

Le 31, nous marchâmes tout le jour et nous arrivâmes de nuit devant un village dont j'ignore le nom. Il fit un vent froid des plus violens. Nous eûmes toutes les peines du monde à allumer du feu.

Le l*^"" novembre, nous partîmes à 4 heures <lu matin et nous arrivâmes de nuit à Wiasma où nous biv. Le froid et le désordre augmentèrent. Les colonnes se mêlèrent; les soldats ne retrouvaient plus leurs régimens; la confusion devint extrême et on commença de prévoir tous les malheurs qui allaient tomber sur nous.

Le 2 novembre, nous arrivâmes de nuit près d''une église entourée de pallissades, où il y avait un poste pour la correspondance. Nous y biv.

Le 3, nous biv. dans un bois au bord d'un lac qui baigne les murs du château où logeait l'Emperenr.

Le 4, nous i estâmes dans la même position.

Pendant la nuit on me vola doux chevaux; en parcourant le camp, je les retrouvai, mais mes fîelles uniformes étaient enlevées et je ne pus les découvrir. Le lac gella, pendant la nuit, au point que le matin on passait sur la glace.

Le 5, il tomba une pluye froide comme de la glace avec un vent du Nord-Est si violent cju'iJ

— Gl —

pénétrait jusque dans la moelle des os. Toute la terre fut couverte d'eau qui, s'étant gelée presque à rinstant, forma une glace unie comme un miroir sur laquelle les chevaux ne pouvaient se tenir en pîeds; les crampons en acier s'usaient fort vite et on ne trouva d'autres moyens pour empêcher les chevaux de tomber que de les défferer et de les laisser aller pieds nuds; on leur envelopaient les sabots avec des chiffons qui étaient déchirés de suite. Nous biv. sur la hauteur de Dorogobùtz, près d'un petit clocher.

Le 6, il tonba une grande quantité de neigo.

Nous biv. près d'une maison de poste, environnée de palissades, ou l'Empereur logea. Lo nombre de chevaux et d'hommes qui périssaient de faim et de misère augmenta à un point extraordinaire. A tout moment l'on rencontrait des parcs qu'on avait été obligé do brûler faute do chevaux pour les conduire.

Le 7, je fus de garde au château ou logeait l'Empereur. Au milieu des misères, il avait des provisions considérables et des vins de toutes sortes. Nous reçûmes un peu de farine et do viande de bœuf ou de vache.

Le 8, nous biv. près de quelques granges échappées à l'incendie ou étaient les équipages de l'Empereur, à six lieues de Smolensk. Je vis l'impossibilité où nous serions de sauver aucune

voiture, ce qui me détermina à abandonner ma calèche et la plus grande partie de mes effets; jo ne conservai qu'un petit porte-manteau avec quelques chemises, un habit et une paire de bottes. Jo mis dans des sacs le sucre, le café, le vin, le rhum et le pain qui me restait, et je disposai tout pour échapper au froid et à la famine.

Le 9, nous arrivâmes à Smolensk; nous fumes placés d'abord dans le même faubourg que nous avions occupé en avançant; mais le lendemain on nous fit aller au faubourg Witepsk, sur la route d'Elnia. Nous reçûmes un détachement qui arrivait de France et qui nous apprit que Tarmée russe de Moldavie occupait la Vcilhinie. Une partie des officiers pensait que Ton prendrait position à Smolensk et que Ton tenterait le hasard d'un combat. Mais outre Tinconvénient du froid qui était extrême, on n'avait fait aucune provision de vivres ni de fourrages; les hommes n'avaient rien du tout que la chair des chevaux qui périssaient en grand nombre et, malgré une situation aussi désespérée, on ne prenait aucun soin des soldats; on en exigeait un service plus pénible encore que dans un temps d'abondance. Chaque nuit on en voyait un bataillon par régiment biv. sur une montagne où il n'y avait pas un brin de paille, point d'abris et la déffenso de faire du feu. Cette défense était à peu près inu-

tile; elle prouvait seulement le peu d*humanit<> de ceux rjui donnaient des ordre;?, puisqu^il n'y avait point de bois à plus- d'une lieue loin. Lo froid augmentait toujours et le vent de Nord-Est continuait; on donna une petite quantité do mauvais biscuit tout moisi et quelques goûtes d'une eau de vie de grains plus capable de fairo du mal qu3 du bien. Auss-i, malgré ce léger secours, un grand nombre de soldats tombaient malades. On criait contre les officiers comme s'ils avaient été caus-e de tant de maux, dont iU étaient les premières victimes.

• Lo 14 novembre, le froid étant insupportable, nous partîmes de Smolen»k et nous biv. à six lieues, près d'un bois, ou il y avait plus de six pieds de neige. Toute la route était couverte do glace; les chevaux tombaient à tout moment; quelques centaines furent assommés; d'autre' périrent de misère. Un do mes domestiques qui conduisait deux chevaux, sur lesquels étaient quelques provisions, fut assassiné par des soldats qui pillèrent tout et tuèrent aussi un des chevaux; l'autre tomba entre les mains des Cosaques.

Le 15, nous couchâmes dans des granges à Krasnoï. Pondant la nuit du 15 au 16, nous fumes envoyé pour attaquer un village ou l'avantgarde russe était logée: nous parvinmes à nous emparer du village. Un grand nombre de Russes •

furent tués ou prisonniers; de notre coté, nous <)umcs quelques soldats et plusieurs officiers blesfiés ou tués. Je reçus cinq balles dans ma redin- :gottc et deux contusions légères. Après cette expédition, nous rentrâmes à Krasnoï et nous y passâmes la nuit.

Le 17, nous marchâmes en avant pour protéger l'arrivée du 1*'' corps qui faisait l'arrière garde. Il y eut un grand combat ou nous perdimes beaucoup d'officiers et de soldats. Les deux premiers régiments de tirailleurs et de voltigeurs furent entièrement détruits; il ne resta pas 120 hommes dé ces deux corps-, les deux régiments de fusiliers souffrirent aussi beaucoup, J''eus deux chevaux tués sous moi.

Il y avait en avant de Krasnoï un ravin et un petit pont; bientôt, il fut tellement encombré par les voitures qui se pressaient de passer, qu'il fut impossible d'avancer ni de reculer, et l'on fut forcé d'abandonner tout ce qui était de Tautro coté. Une jeune femme, très bien mise, qui avait des souliers de satin blanc, ayant été obligée d'abandonner sa calèche, s'en allait à pied, portant unenfantde deux ou trois mois dans les bras; en arrière de mon bataillon, elle perdit S9S souliers; elle continua de marchera pieds nuds, regardant son enfant et levant de temps en temps les yeux au ciel, jusqu'à ce ((ue je la perdis de vue. Dans

ce moment, il tombait une grande quantité de boulets, de mitraille et do balles; elle n'en pa* raissait pas émue et semblait envier le sort de ceux qui étaient tués et dont les cadavres couvraient la plaine. Je fus blessé à la jambe gauche par la chute d'un de mes chevaux qui eut la jambe emportée d'une obus, et je reçus presque en même temps un coup de feu au coté droit qui ne m'occasionna qu'une contusion assez légère. Lorsque le premier corps eut passé le défilé, nous bat ti m es en retraite en traversant Krasnoï; en arrière de cette ville, le chemin est creusé à cause d'une élévation. Nous n'avions pas une pièce de canon à opposer aux ennemis; il falut donc traverser cet espace sans pouvoir s'écarter ni à droite ni à gauche, sous le feu de quatre pièces de canon et de deux obusiers qui faisaient un ravage extraordinaire. Aucun coup n'était perdu; les obus ne pouvaient aller ni d'un côté ni de l'autre, et elles ne cessaient de tuer ou de couper les jambes que quand leur force était arrêtée par la résistance des corps. On peut juger quelle effroyable boucherie cette batterie occasiona; elle acheva de décourager tous ceux qui. furent spectateurs do ce massacre. A l'entrée de la nuit, nous biv. près d'une mauvaise maison ou l'Empereur logea.

Le 18, on continua la retraite.

Lo 19, nous passamos le Borrysthèno, à Oraa, où nous biv.

Le 20, à Dobrouna,

Le 21, à Oriba.

Le 22, à Kokanova, ' Le 23, à Bobre.

Le froid était d^autant plus insupportable que Tarmée n'avait rien à manger. Un grand nombre d'hommes périssaient de misère; leure cadavres couvraient les routes; les corps étaient tellement affaiblis, que les soldats ne pouvaient pas, la plupart du temps, fair.e de feux et qu'ils mangeaient la chair des chevaux toute crue.

Le 24, nous nous réunîmes au corps -du maréchal duc de Régio qui, n'ayant été qu'à Polosk, avait un peu moins souffert.

Le 25, l'armée arriva devant Borisow, qui était occupé par l'armée russe de Moldavie. Nous biv. sur une petite montagne d'où l'on découvrait la ville. Les Russes avaient fait des redoutes qui étaient garnies de canons; ils occupaient une espèce de camp retranché en face du pont. La ville est battie en amphithéâtre contre une coline qui domine toute la rive g^auche de la Boresina; le passage de cette rivière est un des plus difficille à cause que ses bords sont marécageux.

Il se trouvait encore une difficulté de plus à cause des glaces que la rivière chariait, qui renversaient

les travaux que l'on commençait. On manquait des objets nécessaires pour un aussi grand travail qui devait s'exécuter devant une armée et qui exigeait toute la célérité possible^ puisque Tarméo x'usse pouvait arriver d'un moment à l'autre et qu'alors, environnés de toutes parts, il no nous restait plus que la mort les armes à la main, ou la honte de les déposer devant ceux que nous avions vaincus tant de fois! avec la perspective d'aller achever notre vie dans les déserts de la Sibérie.

Le 26, nous biv. à l'entrée du pont, qui a près d'un quart de lieue de long, en colonne serrée, dans un endroit ou il y avait beaucoup de bois dont on fit de grands feux, ensuite nous remontâmes la rivière jusque près de Studzianca ou l'on travaillait à construire un pont. Nous biv. vis à vis de l'endroit ou l'on travaillait, on regardait avec inquiétude l'ouvrage qui allait très lentement et l'on écoutait les coups de fusils que les tirailleurs qui étaient passés à la droite ne cessaient de tirer pour éloigner l'armée russe. Les corps étaient déjà diminués d'une manière sensible, les régiments étaient réduits à très peu de monde. Les ouvriers travaillaient toute la nuit, et le matin du 27 le pont était achevé; on en avait commencé un second qui ne put être fini. La Garde passa à la pointe du jour, L'Emperpur

les maréchaux et beaucoup de généraux étaient a. la tête du pont pour maintenir Tordre; mais, malgré leur présence et leurs efforts, les hommes se précipitaient sur le pont avec une espèce de fureur, ce qui fut cause qu'il se rompit plusieurs fois, ce qui retardait beaucoup le passage. Nous Vjiv. à l'entrée du bois sur une hauteur, entre des marais; la nuii fut des plus mauvaises.

Le 28 au matin la bataille de Borisow commença, l'armée française se couvrit de gloire; il y eut une charge do cavalerie qui mit un grand désordre dans l'armée russe qui se retira avec précipitation dans la ville. Nous fîmes un grand nombre de prisonniers. Presque au même instant le maréchal Oudinot fut blessé. Le soir, nous biv. dans le même endroit que la nuit précédente; il tomba une grande quantité de neige et le vent était si violent qu'il enlevait le feu et même le bois. Nous souffrimes tout ce qu*il est possible d'imaginer pendant cette triste nuit.

Le passage de la Beresina est un des événements les plus extraordinaires dont Thistoirc puisse conserver le souvenir. L'armée, fatiguée par la longueur des marches, affaiblie par les privations et la faim, exténuée par le froid, était déjà détruite moralement, quoi quelle existât encore phisiqucment.

A Taspect du nouveau danger que présentait

notre position, chacun songea à sa conservation personnelle; les liens de la discipline achevèrent de se briser; allors il n\ eut plus d'ordre; le plus fort renversait le plus faible et lui marchait sur le corps pour arriver au pont. On se précipitait on foule pour passer et il fallait, avant que d'entrer sur le pont, gravir une montagne de cadavres et de débris; beaucoup de soldats blessés ou malades, de femmes à la suite de l'armée étaient renversés par terre et foulés aux pieds. Quelques centaines d'hommes furent écrasés par les canons. La foule qui se pressait pour passer formait une masse immense qui couvrait un grand espace de terrain et dont les mouvements ressemblaient aux vagues de la mer. A chaque espèce d'ondulation, les hommes qui n'étaient pas asez forts pour résister au choc étaient jettes par terre et étouffés par la masse. L'armée russe s'étant approchée, il tomba quelques obus et des boulets au milieu de ces malheureux; la terreure s'empara de tous les esprits. Beaucoup de personnes tentèrent de passer sur des chevaux à la nage; quelques unes réussirent, mais la plupart furent noyés, entraînés par les glaçons et même coupés en morceaux par leur choc. On en vit arrêtés par les glaces, sans pouvoir s'en dégager, périr ainsi en appelant le secours d'un ami. La division polonaise qui était restée à la gauche de

la Beresina ayant été ropoussée par les Russes, eut beaucoup de poino à percer cette masse de débris ot à gravir cette montagne de cadavres; mais étant enfin parvenue à la droite du fleuve ot larmée russe continuant à la poursuivre, elle mit le feu au pont, abandonnant à Tonnemi plus do vingt mille soldats ou domestiques, doux cents pièces de canon ot mille voitures. Quelques uns do ces infortunés tentèrent encore de passer, quoique le feu fut au pont, mais ils périrent tous, soit on se brûlant, soit on tombant dans Toau.

Le 28, nous vinmes dans la nuit occuper le même bivouac, ou nous avions passé la nuit précédente. Nos abris avaient servis d'ambulance et avaient été brûlés ensuite; nous ne trouvions plus de bois. Toute la nature paraissait conspirer contre nous. Il tombait une quantité énorme de neige; elle était transportée comme de' la poussière par un vent du Nord-Est si épouvantable que ses sifflèmens inspiraient la terreure aux plus intrépides. On pouvait à peine respirer; le froid augmentait encore; nous passâmes une nuit dont on ne peut pas se faire une idée.

Le matin du 29, je fus visiter Vondroit ou avait été le pont; la rivière était presque entièrement gelée et le silence de la mort avait succédé aux bruits de la guerre. On voyait quelques corps

russes qui occupaient la hauteur de Studzianca, ou nous avions bi vaqué le 26. Les débris abandonnés par l'armée française couvraient toute la plaine et présentaient un aspect effrayant.

Nous remontâmes la droite de la Beresina en traversant un marais ou je crois avoir compté quatre-vingts ponts; nous biv. dans un bois.

Le 30 novembre, nous biv. près de Plechnitsi, village dévasté ou nous ne trouvâmes aucune ressource.

Le 1®'' décembre, le froid augmenta encore. Les cosaques coupèrent plusieurs fois la colonne; je marchai contre eux avec cinquante fusiliers grenadiers et, quoi qu'ils fussent un nombre assez considérable, un seul feu de peloton suffit pour les mettre en fuite. Nous biv. à Slaiki ; il y restait encore quelques maisons qui furent brûlées.

Le 2 décembre, nous arrivâmes à un bourg nommé Illia; nous biv. près d'un pont. Le corps d'armée d'Italie, qui y avait logé la veille, avait consumé tout ce que les Juifs avaient pu sauver de provisions qu'ils leur avaient vendus au poids de l'or.

Le 3 décembre, nous biv. près des débris d'un village que Ton croit être Malodetschno; nous y trouvâmes heureusement une maison ou nous passâmes la nuit.

Le 4 décembre, à Markovo, le froid étoit

encore augmenté; il élait ce jour la de 21 degrés; le ciel était clair et sans nuages; mais le froid ©tail si vif que le soleil paraissait d'un jaune pale. Les hommes étaient si affaiblis par la faim ot le froid qu'ils n'avaient plus de formes huinaines; ils ressemblaient à ces spectres que l'imagination épouvantée enfante pendant la nuit; on les voyait courir ça et là, comme des insensés furieux, regardant fixement et sans rien dire, les cheveux et la barbe couverts de glaçons qui pendaient comme les cristaux d'un lustre, la figure noircie par la fumée et le sang des chevaux dont ils s'étaient nourris; presque tous étaient sans souliers et sans chapeaux, le corps couvert de haillons, la tête entourée de peaux encore saignantes; lorsqu'ils apercevaient du feu, ils se précipitaient dessus, pour se chauffer les pieds; ils tombaient dedans, sans que ceux qui étaient autour prissent la peine de les retirer; ils périssaient ainsi au milieu des flammes auxquelles ils servaient d'alliment. Le bivouac que nous quittions ressemblait a un champ de bataille; il était couvert de morts ainsi que les chemins que nous avions parcourus. Quelquefois, lorsqu'un feu était abandonné, des hommes, qui n'avaient pas la force de couper du bois, se plaçaient autour, mais le feu venant à diminuer, ils mouraient couchés auprès; d'autres arrivaient et s'assoyaient

sur les cadavres de leurs camarades et périssaient un instant après.

Le 5 décembre, nous biv. à Smorgoni. Nous apprîmes que l'Empereur était parti la veille pour se rendre à Paris, laissant le commandement de Tarmée au roi de Naples. On marchait sans ordre; les corps étaient confondus et mêlés et, quoique Ton fit peu de chemin, les jours étaient si court bu' il fallait toujours marcher pendant une partie de la nuit. Le froid augmenta encore d'un degré. On ne peut pas se faire une idée des malédictions horribles que les soldats donnaient à Napoléon lorsqu'ils surent qu'il nous avait abandonné. Les officiers sages pensaient qu'il n'y avait que ce moyen de sauver la France et de rétablir l'honneur de nos armes en créant une autre armée capable de résister aux Russes et de retenir les allié dans le devoir.

Le 6, à Soupranouy. Il y avait quelques granges dans lesquelles nous fumes entassés Tun sur l'autre, pelle melle, hommes, chevaux, cadavres tout enfin. Nous y trouvâmes les débris des corps napolitains et do la division Loison qui étaient de douze mille hommes en arrivant à Vilna et qui étaient déjà réduits à 5 ou 600 hommes. Aussitôt que le départ de l'Empereur fut connu, la plupart des chefs ne songèrent plus qu'à en faire autant. Les colonels mettaient le draoeau de leur réeri-

ment en ceinture et cachaient Taiglc en quelque endroit ou les Russes ne pourrait la trouver. La faim et la misère était portées à leur comble. On voyait des troupes d'hommes que Ton nommait les hébétés, qui en effet étaient insensés, ouvrir le ventre des chevaux vivans, en arracher les rognons, le foye, le cœur et les manger avec une voracité qui ne peut s'exprimer, à côté de l'animal encore palpitant. D'autres, qui n'avaient plus ni sabres, ni couteaux, déchiraient avec les dents la chair et succaient le sang des chevaux tombés par terre mais encoro vivants; enfin j'ai vu de mes yeux des forcenés se déchirer les membres et succer leur propre sang, tant la faim et la misère avaient altéré leur raison et réduit des hommes raisonnables à une condition au dessous de celle des plus vils animaux.

Le 7 décembre, nous biv. à Rovno- Polé. Le froid était à 24 degrés dans la matinée; mais dans la nuit il s'augmenta au point que le thermomètre était à 29 degrés et demi et, le 8 au matin, le mercure était entièrement fixé dans le tube. J'avais conservé un joli thermomètre que je brisai en présence de plusieurs officiers auxquels je montrai le mercure qui était comme du plomb. Tout le chemin était couvert d'une glace unie comme du cristal, ce qui joint à la faiblesse causée oa^r la fatiiruo et le manaue de nourriture

faisaient que des milliers d'hommes tombaient et ne pouvaient plus se relever; au bout de quelques minutes ils étaient morts. Vainement, ils appelaient les secours d'un ami pour leur tendre la main. Tous les cœurs étaient fermés à la pitié et, dans ce malheur général, Ihomme le plus sensible ne pouvait penser qu'à sa conservation personnelle. Toute la route était couverte do morts et de mourans; on voyait à chaque ins(ant des soldats qui, ne pouvant plus supporter leurs maux, s'assoyaient par terre afin de mourir; en effet, il ne fallait pas rester plus de cinq minutes assis pour être mort. Des amis étaient à causer ensemble; un d'eux se sentait si faible qu'il disait : «Adieu, mon ami, je reste ici »; il se mettait par terre et dans un instant il n'élait plus.

Lo 8, nous biv. à Roukoni. Ce fut la journée la plus pénible de cette longue retraite. Le peu de chevaux qui nous restait périt; la route en était couverte; on ne pouvait plus mettre le feu aux équipages que nous abandonnions; les cosaques ne cessaient de nous harceler et, à peine étions nous arrivés dans un bivouac, qu'ils se présentaient avec quelques pièces de canons qu'ils conduisaient sur des traineaux et nous tirrait dessus à mitraille. Presque tous - nos soldats avaient jettes leurs fusils; ceux qui 1\3S avaient

conservés étaient si faibles qu'ils ne pouvaient pas s'en servir. Depuis le 7, le froid était ^\ extraordinaire que les hommes les plus robustes avaient leur corps entièrement gelé au point que tous ceux qui s'approchaient du feu tombaient en morve et restaient morts. On voyait un nombre extraordinaire de soldats qui n'avaient plus que les os des mains et dos doigts ; toute la chair était tombéebeaucoup avaient perdus le nez et les oreilles; un grand nombre étaient devenus fou ; on les appelait ainsi que je l'ai déjà dit, les hébétés; c'était le dernier degré de la maladie; au bout de quelques heures ils périssaient. On les aurait pris pour dos hommes saouls ou au moins yvre; ils marchaient en vacillant et disaient. les choses les plus extraordinaires qui auraient pu paraître plaisantes si 'on n'avait pas vu que cette situation ne précédait de peu dMnstans la destruction de l'individu. L'effet que le froid extrême produit est le même que celui du fe'i le plus actif; les mains et le corps se chargent de cloches, remplies d'une eau rougeâtre; ces cloches percent et la chair tombe presque aussitôt. On peut avoir une idée de cette destruction en plaçant près du feu une pommo Je terre fortement gelée; à mesure qu'elle se dégèle elle tombe en eau; il en est ainsi de notre corps, et ceux qui avaient été dégelés de cette manière ne présentaient plus qu'un squelette des

séché dont les os tenaient à peine l'un à l'autre.

Malgré le danger certain qu'il y avait à s'approcher du feu, peu de soldats avaient assez de force pour résister à cet attrait; on les voyait même mettre le feu aux granges et aux maisons pour se chauffer; à peine étaient-ils dégelés qu'ils tombaient morts. D'autres malheureux arrivaient, s'assoyaient sur leurs cadavres et périssaient un moment après, sans que l'exemple de leurs camarades put leur faire éviter le danger. J'ai vu de cette manière plus de 800 hommes morts autour dune maison. D'autres fois ils se mettaient si presque, n'ayant pas la force de se reculer lorsque les flammes s'approchaient d'eux, ils étaient brûlés; on voyait des corps à moitié consumés, d'autres qui, allumés pendant la nuit, ressemblaient à autant de flambeaux placés çà et là pour éclairer nos désastres.

Le 9 décembre nous arrivâmes à Vilna ou nous eûmes toutes les peines d'entrer parce que les rues étaient remplies de canons, de caissons, de chevaux et de bagages renversés et abandonnés au moment ou les cosaques s'y étaient présentés. On nous logea dans des maisons du faubourg; mais à peine arrivés, un groupe de cosaques se présenta avec deux pièces de canons qui tirèrent à mitraille sur les maisons que nous

occupions; il fallut allors sortir pour les repousser. Un régiment de grenadiers biv. sur la montagne et perdit trois cents hommes qui moururent dans la nuit.

Les magasins de Vilna qui étaient immenses /urent pillés; au lieu de faire des distributions régulières, on ouvrit les portes de manière que quelques-uns eurent tout et les autres rien. J'avais été assez heureux pour faire acheter une douzaine de bouteilles de vin, du pain et de la viande, mais mon .estomac était si rétréci et si affaibli que je ne pus manger qu'un peu dépotage. Le vin me fut d'un grand secours pour le reste de la route. Je le prenais comme on prend un remède par cuillerée et d'heure en heure.

Le 10 décembre, nous fîmes séjour; il nous servit à nous laver, à couper nos barbes qui étaient longues et couvertes de cendres et d'une crasse noire qui nous faisait ressembler à des mulâtres. On répandit le bruit que des troupes fraiches arrivaient et que nous allions prendre position a Vilna. Déjà l'espérance rentrait dans nos cœurs, lorsque vers minuit nous reçûmes Tordre de partir. Un grand nombre de soldats restèrent dans les maisons et dans les rues, préférant de tomber entre les mains de l'ennemi, et même d'être tués plutôt que d'aller s'exposer à un froid qui continuait d'être insup-

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portable. Nous traversâmes la ville et ensuite on nous fit entrer dans une espèce de magasin ou nous restâmes jusqu'à sept heures du matin, que nous en partîmes en suivant la route de Kowno. A peine avions nous fait quelques pas qu'un pulk de cosaques pilla et fit prisonnier un assez grand nombre d'administrateurs et de militaires conduisant des équipages. Cependant, comme nous continuions à marcher en ordre, jamais ils n'osèrent s'approcher de nous; ils marchaient sur les cotés de notre colonne, à une distance respectueuse, sans que de part ni d'autre il fut tiré un seul coup de fusil.

Le 11 décembre, nous logeâmes à Sismari.

Quoique le temps fut horrible et le froid toujours le même, nous marchâmes assez bien parce que tfous avions mangé un peu. J'avais chargé le seul cheval qiii me restait de toutes les provisions que j'avais pu mô procurer. Aussitôt après mon arrivée, je m'occupai de préparer quelque chose à manger; j'eus lieu de me féliciter de cette précaution, parce que vers minuit on vint nous dire que Ton partait de suite.

Le 12 décembre, nous marchâmes depuis une heure du matin jusqu'à midi pour arriver à Jewi ou nous espérions de passer la nuit. On nous avaient logés tout ce qui restait du régiment avec le corps Hessois commandés par le prince Eniille de

Hèsse, dans une mauvaise barraque ou nous étions les uns sur les autres. Ces braves Hessois avaient reçu à Vilna une compagnie qui escortait leurs drapeaux. Je crois qu'ils en avaient une douzaine qu'ils ont rapporté avec beaucoup de soins et sans en perdre un "seul. On ne pouvait se lasser d*admirer la conduite de ce jeune prince, qui ne quittait jamais ses officiers, partageant leurs peines, leurs privations et leurs dangers comme le dernipr d'entre eux. A l'entrée de la nuit on nous donna Tordre de partir; nous marchâmes toute la nuit. Jamais je n'ai été aussi fatigué ; mille fois j'eus la pensée de me coucher par terre et de finir comme des milliers d'autres avaient fait; mais des idées de religion m'empêchèrent de contribuer volontairement à abréger mes jours. Le frotd était trop violent pour pouvoir rester à cheVal; je n'avais d'ailleurs plus la force d'y monter; tous mes domestiques avaient péri ; je n'avais qu'un soldat qui soignait un peu mon cheval et qui, comme moi, avait peine à se soutenir.

' Enfin, le 13 décembre, vers les dixheuros du matin, nous arrivâmes à Kowno, je fus logé chez un particulier qui me reçut assez bien et qui ne pouvait croire à tous nos désastres. Nous restâmes vingt-quatre "heures à Kowno; pendant ce temps, on pilla le Trésor, les maga-

sins et tout ce que les soldats trouvaient; on enlevait les porte- manteaux des officiers «ur leurs chevaux derrière eux; on les volait sous la tête de celui qui dormait couché dessus. Ce qui avait échapé aux désastres de la Russie paraissait plutôt une bande de voleurs que les débris d'une grande armée.

En sortant de Vllna, à environ une lieue, on trouve une montagne très . escarpée qu'il faut franchir; le chemin est ordinairement très beau, mais le froid extraordinaire avait rendu la montagne comme un massif de glace qu'aucune voiture ne put gravir; le Trésor qui avait passé la Bérésina et tant d'autres passages difficilles ne put vaincre celui-là ; il falut brûler toutes les voitures et abandonner la croix de Saint-îwan les autres trophés apportés de Moscou avec tous les équipages de TEmpereur. On distribua le Trésor, qui était de plus de cinq millions, aux troupes qui l'escortait; mais presque tous s'approprièrent ce qui ne leur avait été que confié, et l'on on sauva fort peu de chose.

Le 14 décembre, nous repassâmes le Niémen, abandonnant le territoire de la Russie. On no peut pas se figurer ce que ressemblait notre armée. Que l'on imagine un ramas d'hommes sans armes et sans ordres, comme des brigands, pillant et dévastant tout, sans discipline et sans chefs;

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une grande partie avait des pelisses de femme couvertes en soie, en casimir et enautres étoffes : bleu, verte rouge et de toutes les couleurs; au lieu de souliers dos chiffons et des cordes autour des pieds, pour chapeaux des peaux non tannées ; plusieurs avaient des peaux de moutons; ils mettaient leur tète dedans et environnaient les canons autour du cou ; d'autres étaient presque . nuds et on voyait leur corps gelé qui tombait en pourriture. La place de Kowno était couverte des cadavres des hommes morts de froid ou d'excès de boisson ; plusieurs soldats qui n'avaient bu ni vin ni liqueurs depuis longtemps trouvèrent un magasin d'eau de vie en burent avec excès; plus de cinquante restèrent morts sur la place. Il nous restait encore quelques voitures que l'on laissa encombrer sur le pont que nous eûmes toutes les peines du monde à passer, tandis qu'il aurait été si aisé de passer sur la glace qui avait une épaisseur et une force suffisante pourpdl'ter une pièce de 24. Le Niémen paraissait non pas une plaine, mais une suite de colines de glace dont quelques unes avaient pins de vingt pieds de hauteur. Il tomba une grande quantité de neige. Ce jour, 14 déceml)ro, nous couchâmes à Pilluvisken. Le 15, à Virballen. Nous y fimes séjour le 16 et nous passâmes la revue du Roi deNaples, général en chef et du prince de Wagram, major gc-

— général de rarmée. Le froid continuait et ce J0«r, surtout, il faisait un vent s*i froid qu'il coupait. la reïspiration.

Le 17, nous logeâmes à Staluponen.

hè 18^ à Gumbinen.

Le 19 a Jùterburg/

Ce fiit la premFèré ville ou nous trouvâmes quelqxie chose a manger, Notire diné^qui nous parrut on banquet magnifique, se composa d'un potage,, d'un morceau de- bœ-uf, deux poulets et quatre bouteilles de- vin pour sept personnes. A peine avions-nous fini ce repas si simple que je fus «ai si d'une fièvre violente qui me dora jusqu'au lendemain!

Le 21 je pris une médecine et le lendemain du quinquina; mais le mal augmentant, je demandai la permission de me rendre à Koenrgsberg. Je partis le .^3 accompagné du chirurgien major dans un traineau que nous avions loué* Nous couchâmes à Volau. Le lendemain, comme toute la tefre était couverte de neige et de glace, nous ne suivions^ aucun chemin et notre conducteur nous dirigeait par la route qui lui paraissait la plus directe. En passant ainsi à travers champs, notre traineau renversa dans une source d'eau chaude où nous fumes plongés jusqu'au cou; on nous en retira^ mais, étant loin de toute habitation, le froid nous saisit et nous étions tous

deux comme deux blocs de glace; nous restâmes dans cet état pendant près de cinq heures. Enfin, étant arrivés dans un village dont j'ignore le nom, feus assez de force pour me faire descendre dans la cour au milieu de la neige dont on me frotta d" abord les mains et le visage ; on dégela peu à peu mes habits, on me déshabilla tout nud et deux Juifs me frottèrent pendant une heure le corps avec de la neige, au point <|ue le saag sortait de tous cotés par les pores de la peau qui était toute déchirée; allons on -me mit dans une chambre ou il n'y avait pas de feu; on m"'habilla et on me mit dans un autre <>ndroit ou il y avait du feu. Il ne me resta do gelé qu^un point dans une oreille et le bout de Torteil du pied gauche. Mon chirurgien, qui s'était fait descendre dans un endroit chaud, était mort quelques minutes après. Je repartis de ce village après avoir généreusement récompensé mes deux Juifs et les personnes qui m'avaient donné azile et j^arrivai à Koenigsberg; je fus logé sur la place dans une maison qui paraissait bien, mais dont les mai très étaient des gens durs et barbares qui me mirent dans un grenier sans feu et presque sans couverture et me firent payer douze francs pour un bouillon et un verre de vin. On me fit venir un médecin qui ne me laissa pas ignorer les dangers de ma position, mais q^i

cependant entreprit de me traiter; il me donna d'abord du quinquina à grandes doses, Tacide s'ulphurique et d'autres remèdes qui ne produisirent aucun effet. Allors il résolut de tenter le traitement par le moyen de la préparation arsenical do Koenigsberg; cette préparation me sauva la vie. Le régiment arriva à Koenigsberg le 31 décembre. Le lendemain les officiers vinrent me voir et me dirent qu'ils partaient le 2 et que toute l'armée se retirrait sur la Vistule, malgré mon état, je me résolus à partir. Je louai un traineau pour 40 piastres qui devait me conduire jusqu'à Elbingen.

Je partis le 3 janvier 1813, n'ayant avec moi qu'un soldat qui me soignait. Mon conducteur était un coquin qui me conduisit dans un village éloigné de la route où il me fit payer quarante autres piastres en menaçant do me conduire aux cosaques si je ne le satisfaisais pas de suite. Je passai la nuit sur un banc, dans une chambre qui me parrut être une douane. J'étais si malade que je n'avais pas la force de me remuer; je faisais toutes mes nécessités dans mes pantalons, ce qui m'avait tellement écorché que, quand il fallait me les otter, le peu de peau qui me restait s'en fut avec.

Le 4, j'arrivai à Elbingen ; je fus assez heureux pour rencontrer des officiers du régiment qui me

firent loger avec eux. Je fus soigné par lo docteur de la maison ; je me crus un peu mieux, je demandai la permission de me rendre à Berlin pour me guérir 'mais le général Roguet me la refusa. Je restai dans cette position jusqu'au 11 janvier que je reçus Tordre de me rendre à Marienburg ce jour. Je partis avec deux ofïîciors dans deux traîneaux, les cosaques occupaient déjà tout le pays, et en arrivant au bord de la Vistule nous nous trouvâmes au milieu d'eux ; il fallait prendre son parti à Tinstant. Je fis passer nos deux traineaux au milieu de la Vistule, me souvenant qu'il y avait un canal qui communique avec Elbingen, les chevaux des paysans allaient très bien sur la glace, ceux des cosaques avaient un peu plus de difficulté, ils nous poursuivirent pendant une heure des deux côtés du fleuve, tirrant des coups de pistolets contre nous sans jamais pouvoir nous atteindre. Après une fatigue inouyç pour un malade, nous arrivâmes à Elbingen à huit heures du soir ; le lendemain, toute la troupe eut ordre do partir d'Elbingen ; nolis avions trouvé un chariot à acheter, on nous donna des chevaux et nous arrivâmes à Marienburg à la nuit, le 12 janvier. Nous fumes très mal logés et tout ce qu'il fut possible de nous procurer, ce fut une soupe à la bière et des œufs ; mes compagnons de voyage avaient les pieds

gelés, mais leurs estomacs so seraient très bien accomoclé d'un diaé plus succulent.

Le 13 janvier L'armée continua sa marche et fut à Dirschau ; on annonça qu'elle irait a Posen. Nous ne pûmes pas trouver un azile dans cette ville, ce qui me détermina à aller jusqu'à Stagard, où nous couchâmes chez un médecin qui nous traita fort bien. Il nous dit que les cosaques occupaient la route de Posen et qu'il était dangereux d'y passer sans escorte. Cet avis me fit changer de direction et je me résolus de suivre la route qui étant la plus près de la mer était la moins exposée aux cosaques et offrait plus de ressources. En conséquence, nous suivi mes des chemins de traverse jusqu'à Alt-Kirschau, mauvais village où nous logeâmes le 14 janvier.

Quoique le temps fut très froid, la difTérence était si grande pour nous qu'il nous semblait être au printemps, nous restions tout le jour sur notre chariot sans autre couverture qu'un simple vichoura et sans avoir froid, nous ne trouvâmes rien à manger à Att.-Kirschau.

Le 15 janvier, à Couitz.

Le 16, à Jastrow.

Le 17, à Schoulauke.

Le 18, à Driosen.

Le 19, à Friedberg.

Le 20, à Laudsberg; nous y trouvâmes les deux

régiments de tirailleurs et de voltigeurs qui venaient de Paris, quija valent des musiques superbes et qui étaient très beaux.

Le 21, à Custrin ; nous obtînmes d'y faire séjour le 22. Nous logeâmes chez un apoticaire au coin de la place.

Le 23, à Mûuehberg.

Le 24, à Dalwitz.

Le 25, à Berlin.

Nous rencontrâmes le roi de Prusse près do Mûuehberg ; il allait, disait-on, à Breslau en Silésie. A Berlin, je fus logé Frédéric stras chez M. Simon, architecte, j'y fus traité avec beaucoup do douceur et d'humanité et j'y restai le 26 et le 27.

Le 28, je fus couché à Vittenberg. Je ne renouvelle point la description de ce pays parce que j'en ai parlé dans mes voyages précédents.

Le 29, à Leipzig, j'appris que tous les officiers avaient reçu Tordre de se rendre en poste à Paris. J'y fis séjour le 30, espérant de trouver le colonel Bodelin, que je croyais qui y était encore.

Le 31, à Naumburg ; nous y vendimes nos chevaux de voiture.

Le 1*^' février, à Erfurt.

Le 2, à Eisenac.

Le 3, à Vac.

Le 4, à Fulde.

Le 5, à Schlictorn.

Le 6, à Hanneau.

Le 7, à Francfort.

Le 8, à Mayence. Je fus logé à l'Hôtel des Trois-Ceuronnes, ou descendait les diligences. J'y restai jusqu'au 13, que je partis pour Paris où j'arrivai le 18 février à une heure après midi.

La maladie dont j'avais été attaqué était une fièvre putride inflammatoire, autrement fièvre adinamique. Elle était détruite, mais il me restait une faiblesse générale ot des obstructions dans les parties inférieures du corps qui faisaient craindre pour ma vie ou au moins pour ma sauté pendant longtemps. Les moyens violents que l'on avait employé pour détruire la fièvre avaient agi sur mes organes qui étaient très affaiblis. Mes pieds et mes jambes étaient enflés d'une manière effrayante. Je restai jusqu'au 20 mars sans pouvoir mettre de bottes. J'étais encore assez mal lorsque le 20 mars je me rendis à Panthe- •mont pour y reprendre mon service. Il est aisé de se figurer dans quel état je me trouvais ; le soldat qui m'avait servi était resté malade à Mayence, je n'avais plus ni chevaux, ni effets, ni rien ; il fallait tout remplacer pour se mettre on état d'entreprendre la campagne qui allait s'ouvrir. Malgré l'injustice que Ton m'avait fait en ne m'accordant aucun avancement, je résolus

de faire la campagne et je me préparai afin d'être prêt â partir sous peu de jours. J'eus d'abord deux bons chevaux, les selles uniformes et tout le nécessaire. Cependant j'avais toujours les pieds enflés et une espèce d'érésipel sur tout le corps; ce fut dans cette situation que j'entrepris de partir, et l'on verra que la route, au lieu de me nuire, comme tout le monde le croyait, hâta ma guéri son et contribua au parfait rétablissement de ma santé.

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