RÉSIDENCE EXECUTIVE
« Washington, 13 octobre 1862.
« Mon cher monsieur, vous vous rappelez notre conversation dans laquelle je parlais de votre ultra-prudence. N'êtes-vous pas ultra-prudent quand vous assurez que vous ne pouvez pas faire ce que l'ennemi fait cependant constamment? Ne pourriez-vous prétendre au moins à être son égal en hardiesse, et agir d'après cette prétention ?
« Vous avez télégraphié au général Halleck que vous ne pourriez faire subsister votre armée à Winchester que si le chemin de fer de Harpers-
Ferry à ce point était remis en bon état. Mais l'ennemi se ravitaille maintenant à Winchester, à une distance à peu près double de son chemin de fer que celle que vous auriez eue sans l'aide du chemin de fer susnommé. Ses charrois lui arrivent maintenant de Culpepper-Court-House, c'est-à-dire d'une distance à peu près double de celle de Winchester à Harpers-Ferry. Il n'est certainement pas la moitié si bien pourvu de waggons que vous l'êtes. Je serais sans doute charmé que vous ayez l'avantage du chemin de fer Harpers-Ferry- Winchester ; mais il faudrait perdre pour cela le reste de l'automne, et vous ne pouvez ignorer que le temps presse.
« Ensuite : une des premières règles de la guerre est, comme vous savez, « d'opérer autant que possible sur les communications de l'ennemi, sans perdre les siennes.» Vous semblez agir comme si cette règle devait toujours s'appliquer contre vous, et jamais en votre faveur. Supposez avoir changé de positions avec l'ennemi; ne pensezvous pas qu'il couperait vos communications sur Richmond avant vingt-quatre heures ? Vous craignez qu'il n'aille en Pensylvanie. Mais s'il le fait avec toutes ses forces il vous livre complètement ses communications, et vous n'avez qu'à le suivre et à le ruiner; s'il ne le fait qu'avec une fraction
de ses forces, vous tombez sur celle laissée en arrière et la battez tout à votre aise.
« Sans parler de la ligne par eau , vous êtes maintenant plus près de Richmond que l'ennemi par la route que vous pouvez et lui doit prendre. Pourquoi ne vous y porteriez-vous pas avant lui, à moins que vous n'admettiez qu'il vous surpasse de beaucoup pour la marche ? Il parcourrait l are de cercle dont vous suivriez la corde.
« Vous savez que je désire, mais que je n'ordonne pas que vous passiez le Potomac en dessous plutôt qu'en dessus de la Shenandoah et des Montagnes-Bleues. Mon idée serait de menacer ainsi les communications de l'ennemi, et de m'en emparer s'il le permettait. S'il se porte au nord, je le suivrais de près tout en tenant toujours ses communications avec Richmond. S'il nous prévient, s'il reprend ses communications et se replie sur Richmond, je le talonnerais, je livrerais bataille à la première occasion favorable, et enfin j'essayerais de le battre à Richmond sur la ligne intérieure. Je dis j'essayerais, parce que si nous n'essayons jamais nous ne réussirons jamais. Si l'ennemi reste à Winchester, ne se portant ni au sud ni au nord, je l'y combattrais, dans l'idée que si nous ne pouvons pas le battre quand il vient dans nos parages, nous le battrons bien moins
encore dans les siens. Cela est une vérité qu'il ne faut pas perdre de vue. En venant à nous il nous offre un avantage qui n'est pas à dédaigner. Nous ne devons pas opérer simplement pour le repousser. Comme nous devons livrer quelque part une affaire décisive, il vaut mieux la livrer près de nos centres que loin. Si nous ne pouvons battre l'ennemi quand il est ici, nous ne le pourrons jamais quand il sera rentré dans ses forts de Richmond.
« Revenant à l'idée de marcher sur Richmond par la ligne intérieure, la facilité d'approvisionner l'armée par le côté extérieur à l'ennemi est remarquable. On a une série de lignes de communications du centre à la circonférence, comme les rayons d'une roue, soit que vous marchiez directement par la corde, soit que vous marchiez par l'arc de cercle intérieur embrassant de plus près les Montagnes-Rleues. La route-corde vous conduit, comme vous voyez, par Aldie, Haymarket et Fredericksburg, et vous voyez aussi combien de routes, de chemins de fer, et enfin le Potomac par Aquia-Creek, iraient de Washington vous rencontrer sur un grand nombre de points. La même chose a encore lieu, avec des distances un peu plus allongées, si vous marchez par la route qui serre de plus près les Montagnes-Bleues.
Les divers cols sont à peu près aux distances suivantes de Harpers-Ferry, à savoir : Vestal, 5 milles; Gregory, 13; Snicker, 18; Ashby, 28; Manassas, 38; Chester, 45; Thornton, 53.
Je croirais préférable de prendre la route la plus près de l'ennemi, le désorientant ainsi par un mouvement important fait à son insu, et le forçant à tenir, par crainte de vous, ses forces concentrées. Les divers cols vous permettraient de l'attaquer à loisir. Pendant la plus grande partie du chemin, vous seriez entre l'ennemi et Richmond d'un côté, et Washington de l'autre, ce qui nous permettrait de disposer à votre profit de la plus grande partie des troupes d'ici. Si enfin, en courant en avant de l'ennemi sur Richmond, il voulait reprendre sa route, retournez-vous et attaquezle à revers. Mais je pense qu'il serait engagé longtemps avant d'atteindre ce point. C'est fort aisé si nos troupes marchent aussi bien que l'ennemi, et il serait honteux de dire qu'elles ne le peuvent pas. Cette lettre ne doit pas avoir le sens d'un ordre.
« Votre dévoué.
« (Signé) A. Lincoln.
« Au major général Mac Clellan. »
La réponse du général porte :