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LE GÉNÉRAL BURNSIDE CONTRECARRÉ DANS SES PLANS

Le 26 janvier 1863, la résolution suivante fut adoptée par le sénat, et renvoyée à votre comité :

« Résolu que le comité sur la conduite de la guerre soit chargé d'examiner si le major général A.-E. Burnside a élaboré quelque plan pour les opérations de l'armée du Potomac, depuis la bataille de Fredericksburg; et si, dans ce cas, des généraux subordonnés de ladite armée ont envoyé des lettres ou fait des visites à Washington pour empêcher ou contrecarrer l'exécution de ces mouvements ; si, par cela, les mouvements ont été arrêtés ou troublés, et, si oui, par quelle autorité? »

En suite de cette résolution, votre comité recueillit les témoignages des majors généraux A.-E. Burnside, W.-B. Franklin, et John-G.

Parke, et des brigadiers généraux John Newton, John Cochrane, et William -W. Averill. Ces témoignages mettent en lumière les faits suivants:

Aussitôt après la bataille de Fredericksburg, le général Burnside élabora un plan pour attaquer l'ennemi de front. L'armée principale franchirait

la rivière six à sept milles en dessous de Fredericksburg. Les positions d'où l'artillerie protégerait le passage étaient toutes choisies, les routes reconnues, et tous les préparatifs faits pour réparer les routes. En même temps, une tentative de passage serait faite au-dessus de Falmouth comme feinte, qui se transformerait en attaque réelle, si l'ennemi découvrait le mouvement d'en bas, sans cela l'attaque principale se ferait en bas.

En connexion avec ce mouvement de l'armée principale, une expédition de cavalerie était organisée, comptant 2,500 hommes de la meilleure cavalerie de l'armée du Potomac, dont 1,000 lanciers. Le plan de cette expédition était le suivant : Elle s'avancerait vers Kelly' s-Ford, accompagnée d'une brigade d'infanterie destinée à protéger le passage du Rappahanock. Là, les 1 ,000 lanciers passeraient, s'avanceraient vers le Rapidan, franchiraient cette rivière au Raccoon-Ford , continueraient en avant, croiseraient le chemin de fer Central-Virginie, à Louisa-Court-House ; le James-River, à Goochland ou Carters, en y détruisant le canal ; croiseraient le chemin de fer Richmond-Lynchburg un peu au sud de ce point, en détruisant le pont de fer au passage ; croiseraient le chemin de fer Richmond-Petersburg- Weldon, à son intersection avec la rivière Hotte—

way, en y détruisant le pont du chemin de fer, puis s'avanceraient vers le commandement du général Pryor, et effectueraient leur jonction avec le général Peck, à Suffolk, où des sleamers les attendraient pour les ramener à Aquia-Creek.

Pour détourner l'attention de l'ennemi et le tromper à l'égard du .corps de cavalerie qui ferait la véritable attaque, au moment où les 1,000 lanciers croiseraient le Rappahanock, une portion des 1,500 restant se dirigerait vers Warrenton, une autre vers Culpepper-Court-House, le reste accompagnerait les 1 ,000 lanciers jusqu'au Raccoon-Ford, puis reviendrait sur leurs pas. Pendant que cette cavalerie s'avancerait, le mouvement général s'effectuerait à travers la rivière.

Observation. — On croirait lire, dans ces lignes, un plan d'opération du capitaine Tranche- Montagne et digne des Mille et une Nuits. Mais rien n'est impossible à la brave cavalerie américaine; elle ne connaît ni dangers ni fatigues. Où les hommes ne peuvent aller à pied on va à cheval, et pour des expéditions aventureuses de fourrageurs, nulle autre cavalerie du monde ne saurait la surpasser ou même l'égaler. Le fait est que le projet du général Burnside, si fantastique qu'il puisse paraître, fut repris, à peu de chose près, par son successeur le général Hooker. Pendant la bataille de Chancellorsville, au commencement de mai 4863, la cavalerie du général Stoneman, partie du haut Rappahanock, fourragea pendant cinq jours sur les derrières de l'armée sécessionniste, parcourut une soixantaine de lieues de pays ennemi en brûlant les ponts et faisant des razzias, et alla capturer des confédérés jusque dans les ouvrages de Richmond. Une portion de cette cavalerie revint par sa même

route, traversant les cours d'eau à gué ou à la nage avec son artillerie, tandis qu'une autre portion alla rejoindre la garnison d'Yorktown. La cavalerie du Sud ne le cède en rien à celle du Nord, et a fait deux fois, entre autres, tout le tour de l'armée du Potomac. (f. l.)

Le 26 décembre, l'ordre fut donné que toutes les troupes préparassent trois jours de rations cuites, que les waggons fussent chargés de dix jours de petites rations, si possible ; d'avoir avec soi dix à douze jours de rations en bétail sur pied, de se munir de fourrage pour les attelages et les chevaux d'artillerie et de cavalerie, et de l'effectif normal des munitions, de manière à pouvoir se mobiliser douze heures après avis.

Aussitôt après l'émission de cet ordre, les généraux John Newton et Gochrane, l'un divisionnaire, l'autre brigadier dans la grande division de gauche du général Franklin, se rendirent à Washington en permission. Avant d'obtenir leur permission du général Franklin, ils l'informèrent, ainsi que le général W.-F. Smith, qu'en allant à Washington ils rechercheraient l'occasion de représenter à quelque autorité, ici, la triste condition de l'armée et le danger qu'il y avait à tenter, de nouveau, un mouvement contre l'ennemi à ce moment.

Arrivés à Washington, le général Cochrane,

ainsi qu'il Ta rapporté, s'efforça de trouver quelques membres du congrès à qui il pût faire la communication désirée. N'en ayant pas rencontré, il se détermina à demander une entrevue au président pour la lui faire directement. En se rendant chez le président, il rencontra le secrétaire Seward, à qui il expliqua le but de sa présence et donna quelques indications générales sur son projet, le priant de lui procurer une audience du président. M. Seward le promit et tint sa promesse.

L'entrevue eut lieu, et le général Newton, après quelques pourparlers préalables, fit savoir au président que son but était de l'informer de la mauvaise condition de l'armée, dans l'espérance qu'il ferait une enquête et apprendrait la vérité par lui-même. Ils réussirent, paraît-il, à faire impression sur le président, qui, en les quittant, leur dit qu'il était charmé qu'ils se soient adressés à lui, et qu'il pensait que quelque bien résulterait de cette entrevue.

Quant au général Burnside, son expédition de cavalerie était partie ; la brigade d'infanterie chargée de l'accompagner avait traversé le Rappahanock , à Richard' s-Ford , et revenait par Ellis-Ford, laissant ainsi bon chemin à la cavalerie pour passer à Kelly' s-Ford. Le jour même

où celle-ci allait passer, le général Bumside reçut du président le télégramme suivant :

« J'ai de bonnes raisons de vous dire que vous ne devez pas entreprendre un mouvement général sans me le faire connaître. »

Le général Bumside a rapporté qu'il ne put pas s'imaginer, à ce moment, quel motif avait le président de lui envoyer un télégramme pareil. Ses officiers, sauf un ou deux de son état-major qui étaient restés au camp, ne connaissaient pas ses plans, ou n'en connaissaient que le simple fait, qu'un mouvement aurait lieu. 11 supposa donc que la dépêche se rapportait à quelque opération sur d'autres points du pays, avec laquelle il fallait marcher d'accord.

A la réception de ce télégramme, l'expédition de la cavalerie fut immédiatement arrêtée (à Kelly' s-Ford), jusqu'à nouvel ordre. Bientôt une partie d'entre elle fut envoyée sur les derrières de Stuart, qui venait de faire une apparition vers Dumfries et dans le voisinage de Fairfax-Court- House.

Le général Bumside se rendit à Washington pour s'informer, auprès du président, du réel état des choses. Le président lui apprit que quelques généraux de l'armée du Potomac, dont il ne vou-

lait pas donner les noms, s'étaient adressés à lui et lui avaient annoncé que le général Burnside préparait un prochain mouvement, que l'armée était si abattue et si démoralisée que toute tentative de mouvement à ce moment-ci aurait amené un désastre ; qu'aucun des officiers éminents de l'armée du Potomac n'était partisan d'un mouvement à présent.

Le général Burnside fit observer au président qu'aucun de ses officiers n'avait connaissance de ses plans, et il les expliqua en détail au président. Il demanda ensuite au président la permission de procéder à l'exécution, mais le président s'y refusa.

Le général Halleck et le secrétaire Stanton furent invités à venir, et là ils apprirent, pour la première fois, que le président avait suspendu le mouvement. Le général Halleck et le général Burnside estimèrent que les officiers qui avaient fait ces représentations au président devaient être révoqués immédiatement. Le général Burnside resta ici deux jours, mais aucune conclusion ne fut prise sur ce point.

Lorsqu'il retourna au camp, il apprit que bon nombre de détails du mouvement général, ainsi que de l'expédition de cavalerie, étaient parvenus à la connaissance des partisans des rebelles, à

Washington, ce qui rendait maintenant le plan impraticable. Lorsqu'il lui fut demandé à qui il avait exposé ses plans, il rapporta qu'il n'en avait parlé, à Washington, qu'au président, au secrétaire Stanton et au général Halleck, et qu'à l'armée personne ne les connaissait, sauf un ou deux de ses officiers d'état-major, qui étaient toujours restés au camp. Il ne comprend pas comment ses plans sont arrivés à la connaissance de l'ennemi.

Observation . — Ces lignes constatent, on le voit, un fait de la plus haute gravité. Il se trouve donc qu'un plan , dont le général Burnside ne donna connaissance qu'à ses supérieurs immédiats, fut révélé à l'ennemi. Plusieurs journaux ont dit que des dames avaient été les principaux agents de cette indiscrétion, devenue peu à peu une trahison, et la chose serait possible, les dames américaines se mêlant beaucoup de politique. Ce cas n'a d'ailleurs rien d'étonnant pour ceux qui connaissent déjà un cas antérieur, non moins grave, et rapporté par la Revue des deux mondes dans son intéressante esquisse de la Campagne du Potomac. Le conseil de guerre des douze généraux , tenu à Washington en février et qui résolut le grand mouvement parla gauche, fut si peu secret que, le lendemain déjà, ses décisions étaient connues de l'ennemi. « Informé sans doute, dit la Revue des deux mondes, par ces mille agents féminins qui font pour lui l'espionnage jusque dans les réduits les plus intimes, le chef de l'armée confédérée évacua aussitôt Manassas. » On comprend que, placé dans un milieu pareil, un commandant en chef ait dû marquer de la plus grande réserve ses relations avec l'administration, avec les comités du congrès, avec tout le monde en un mot, et loin de l'en blâmer on devrait l'en louer ! On comprend aussi qu'il ait pu être tenté souvent d'agir un peu à sa guise, qu'il ait répugné à rendre compte de tous ses actes et projets, ou qu'il ait dû parfois les masquer sous des prétextes; qu'en somme les notions d'obéissance hiérarchique et de discipline ne pouvaient pas être les mêmes que dans une armée où il y a confiance mutuelle parfaite entre le gouvernement et le général en chef. (f. l.)

Une correspondance fut alors échangée entre le président, le général Halleck et le général Burnside. Celui-ci désirait l'autorisation du général Halleck, ou de quelqu'un compétent, de franchir le Rappahanock. Tout en représentant l'importance et la nécessité de ce mouvement, il avouait franchement qu'il n'était pas approuvé par les généraux de son armée. Il voulait bien en prendre toute la responsabilité sur lui et tenir compte des recommandations de prudence du président, mais il désirait avoir au moins la permission ou la sanction du général Halleck. Le général Halleck répondit que, quoiqu'il ait toujours été pour qu'on marchât en avant, il ne pouvait pas prendre sur lui de donner des directions sur le mode et le temps du mouvement.

Le général Burnside se décida à agir sans autre correspondance à ce sujet. Malgré maintes difficultés, il élabora un nouveau plan et le mettait déjà en voie d'exécution, lorsque le grand orage, comme on se le rappelle, vint le faire suspendre.

Le général Burnside a rapporté qu'à côté de la fureur des éléments il y avait encore une autre raison pour abandonner l'opération, à savoir l'opposition presque unanime qu'elle rencontrait parmi les généraux. Plusieurs de ces officiers se

permirent même de donner cours à leurs sentiments en présence de leurs inférieurs.

En suite de cela et aussi de ce qui s'était produit pendant la bataille de Fredericksburg , le général Burnside fit élaborer un ordre, qu'il étiqueta ordre général n° 8.

Cet ordre révoquait plusieurs officiers moyennant l'approbation du président, relevait d'autres de leur service à l'armée du Potomac, et prononçait une sentence de mort contre quelques déserteurs.

Le général Burnside a rapporté qu'il lui avait paru absolument nécessaire de faire quelques exemples pour rétablir l'esprit de discipline convenable dans l'armée. L'ordre était complètement terminé et signé, mais non encore publié.

Deux ou trois officiers d'état-major de confiance représentèrent au général Burnside qu'en publiant maintenant cet ordre il forcerait la main au président pour l'approbation, ou, en cas de non-approbation, qu'il en ressortirait une apparence d'hostilité du président envers le général Burnside. En suite de ces observations, la publication de l'ordre fut ajournée.

Le général Burnside se rendit à Washington et soumit l'ordre au président, en l'assurant que

ce n'était que par ce moyen qu'il pourrait maintenir une autorité convenable sur l'armée. Il demanda au président de vouloir bien sanctionner cet ordre ou accepter sa démission comme major général. Le président reconnut la justesse des vues du général Burnside, mais refusa sa décision sans s'être préalablement consulté avec quelques-uns de ses conseillers. A cela le général Burnside répliqua que si le président prenait du temps pour cette consultation, il ne permettrait pas la publication de l'ordre, et par conséquent il demandait que sa démission fût acceptée immédiatement. Le président s'y refusa.

Le général Burnside retourna au camp, puis revint la nuit suivante à Washington à la demande du président et alla, dès le matin, chez le président savoir sa décision. Il fut informé que le président refusait d'approuver son ordre n° 8, mais qu'il le relevait du commandement de l'armée du Potomac et nommait le général Hooker à sa place. Là-dessus le général Burnside insista de nouveau pour avoir sa démission comme major général, que le président refusa d'accepter. Après quelques instances, le général Burnside consentit à prendre une permission de trente jours avec la réserve qu'après ce temps il serait remis en activité; vu qu'il ne lui semblait pas convenable de

conserver sa commission de major général et sa solde sans faire de service. Le général Burnside fit quelques observations sur le texte de Tordre qui le relevait de son commandement, et qui portait que c'était à sa propre requête, ces quatre derniers mots étant mal fondés en fait et injustes à son égard ; mais après F objection que tout autre ordre serait nuisible à la cause, il consentit à le laisser subsister tel quel.

Cette exposition des faits, corroborée par les dépositions, paraît satisfaire si complètement et si directement aux vues qui ont dicté la résolution du sénat que notre comité ne croit pas nécessaire d'y ajouter d'autre commentaire.

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