DÉFENSE DE WASHINGTON
Votre comité a aussi cherché à se former une opinion sur le nombre d'hommes qui pouvait être détaché de l'armée pour une opération offensive quelconque, en tant que les ouvrages ennemis sur le front de Washington fussent trop forts pour marcher directement sur eux. La force jugée nécessaire pour garder Washington et assurer la capitale contre toute attaque de l'ennemi fut portée, par les témoins interrogés à cet égard, au chiffre de 50 à 80,000 hommes, en laissant ainsi 100,000 et plus pour les expéditions sur d'autres points.
En relation avec le même sujet, votre comité s'est enquis de ce qui avait été fait pour rendre les fortifications, construites à si grands frais et avec tant de peine, le plus efficaces possible pour la défense de Washington. Votre comité est obligé de dire que les soins nécessaires ne furent jamais pris pour l'équipement de ces fortifications et pour l'exercice des hommes dans la manœuvre des canons. Plusieurs témoins déclarent qu'ils ont
appelé à plusieurs feprises l'attention de l'autorité sur cette matière, mais en vain. Et lorsque la mobilisation de l'armée fut commencée, en mars, le peu de régiments qui avait été placé dans les forts et instruit partiellement au maniement des pièces en fut presque entièrement retiré, laissant les ouvrages aux soins de recrues inexpérimentées.
Observation. — Nous ne saurions voir où fut le crime de laisser les recrues à la garde des ouvrages. On ne saurait, croyons-nous, mieux les employer, et elles peuvent y rendre de meilleurs services qu'en rase campagne. En deux semaines on peut leur apprendre suffisamment le maniement de la pièce de position pour les utiliser à une bonne défense. Dans la campagne d'Italie, en 1859, les alliés laissèrent les forteresses du Piémont à la surveillance des gardes nationaux seulement, et ne crurent pas commettre une grave imprudence.
Quant au nombre d'hommes nécessaire à la défense de Washington, c'est là un problème qui soulève d'importantes questions, et que le comité nous paraît, malgré toute sa bonne volonté, avoir examiné trop superficiellement.
Combien faut-il d'hommes pour rendre Washington parfaitement sûre contre une armée de 4 00,000 hommes ? Telle est la question qui fut posée par le comité aux témoins interrogés. Or, nous croyons que dans ces termes cette question est trop vague pour être susceptible d'une réponse satisfaisante. Il faudrait auparavant préciser ce qu'on entend par « parfaitement sûre ». Est-ce garantir la ville de tout projectile de longue portée lancé de l'autre rive du Potomac, ou bien, est-ce simplement tenir la ville au milieu des dangers ordinaires de la guerre? Puis qu'entend -on par « Washington »? Est-ce la ville proprement dite, depuis les abords des ministères jusqu'à ceux du Capitole? Est-ce aussi le Navy-Yard, puis Georgetown, puis Alexandrie? Entend-on que les défenseurs de Washington gardent tous les ouvrages des alentours? A-t-on quelques canonnières pour concourir à la défense de la
portion navigable du fleuve? Enfin les points importants du haut Potomac où pourrait se faire un passage, Harpers-Ferry, Edwards- Ferry, etc., ont-ils des garnisons spéciales ou pas ?
Les réponses sur tous ces points spéciaux devront nécessairement commander la réponse à la question générale.
D'après les pièces du dossier, il nous a paru que les idées du gouvernement à ce sujet étaient très-confuses, mais qu'il considérait le problème à peu près sous la forme suivante :
« Rendre Washington parfaitement sûre, c'est tenir tous les ouvrages de fortification construits pour sa défense autour de la capitale, y compris le Navy-Yard, Alexandrie et Georgetown, et empêcher qu'on ne bombarde les édifices de Washington depuis les hauteurs de la rive opposée du Potomac. Dans ces conditions, et en supposant Harpers-Ferry occupé par une garnison spéciale pouvant détacher quelques postes en aval du Potomac, combien faut-il de monde pour que la capitale soit sûre contre 100,000 ennemis s'avançant de la Virginie? »
Nous répondrons à cette question ainsi formulée qu'en comptant les hommes se valant de part et d'autre il faudrait de 120 à 130,000 défenseurs pour avoir des chances favorables contre 100,000 agresseurs. ,
Sans doute, si les fortifications savaient se défendre toutes seules, ou si leur force réelle était en raison de leur développement, Washington serait une place formidable, la plus formidable peutêtre du monde entier. Elle est entourée de 29 ouvrages détachés, formant une ceinture, double et triple parfois, d'un pourtour d'une soixantaine de kilomètres, s'étendant à droite et à gauche du Potomac et couvrant quatre ponts sur le fleuve. Ce ne sont, il est vrai, que des ouvrages de campagne, sans maçonnerie; mais quelques-uns sont spacieux, très-bien construits, convenablement défilés, et font grand honneur aux officiers du génie ; la plupart sont fermés et palissadés; le matériel, aurait fini aussi par y arriver.
Leur vice ne tient donc pas à la construction ou à l'armement ; mais au défaut d'ensemble et à l'excessif développement de la ligne qu'ils figurent. Aucune idée nette sur leur emploi et sur le meilleur mode de défense de la capitale ne semble avoir présidé à la détermination de cette ligne. Des ouvrages, qui par leur emplacement devraient servir de pivots pour des troupes manœuvrant autour d'eux, sont sans moyens de sortie; d'autres, avancés dans des positions désespérées, sont ouverts. En somme, cet immense
camp retranché, établi sans plan ni système, est le signe le plus évident de la confusion qui dut régner dans l'esprit de l'administration supérieure au moment où elle en commandait ou autorisait les travaux. Bien loin d'être un renfort pour la défense, un tel tohu-bohu de retranchements ne fait que la compliquer et la gêner. Les ouvrages de fortification donnent une valeur à des points qui, selon les cas, n'en auraient pas eue, et tel terrain qui, non fortifié, aurait pu être abandonné sans préjudice ou peut-être même avec avantage à l'ennemi, devra être défendu seulement pour empêcher que celui-ci ne s'empare de ce qu'il considérerait comme un trophée. On devra garder ces précieuses redoutes, et les protéger même contre des coups de main. De là un éparpillement des troupes sur des distances relativement très-grandes. Sur chacun des fronts ces troupes, mal reliées entr'elles, doivent avoir une première et peutêtre, vu l'éloignemcnt, une seconde réserve pour les soutenir; une réserve centrale doit se trouver au milieu du tout, pouvant rayonner sur le point réellement menacé. En tenant donc compte des garnisons affectées à ces divers ouvrages, et du temps nécessaire pour concentrer sur une portion de cet immense périmètre un noyau de troupes supérieur ou égal aux deux tiers seulement de la force ennemie, soit 65,000 hommes; nous répétons que 420 à 130,000 hommes seraient à peine suffisants.
Sans doute, le problème de la défense d'une grande capitale est un problème toujours difficile , qui en soulève beaucoup d'autres se rattachant aux plus hautes questions de politique , de stratégie et de grande tactique , sans parler de la fortification ellemême, dont le système doit toujours être commandé par ces considérations d'un ordre supérieur. On sait les vives et intéressantes discussions soulevées, dans le temps, par rétablissement des fortifications de Paris, de Lintz et de Vérone; plus récemment par celles d'Anvers et de Coblcntz ; aujourd'hui par les vastes projets du gouvernement britannique. On sait aussi que ces sujets capitaux d'art militaire ont donné lieu à de nombreux et importants écrits ( parmi lesquels celui du major belge Vandevelde sur la Défense des États se distingue spécialement), et tous ces débats ont prouvé combien une telle question est vaste, complexe, difficile par conséquent en pratique si on ne sait pas subordonner à de bons principes de stratégie tous les problèmes secondaires d'emplacement, de tracés et de travaux techniques. Ce n'est pas du terrain que le gouvernement ou le général qui ordonne des fortifications doit
en premier lieu s'inspirer, mais de son but à lui, qui variera suivant ses ressources et suivant les événements présumables. En un mot, avant de remuer la terre, il faut savoir ce qu'on veut ou ce qu'on pourra faire dans les diverses hypothèses possibles. Les ingénieurs viennent ensuite plier le terrain aux projets éventuellement adoptés. Tel est le problème dans les conditions ordinaires, et nous devons reconnaître que ce n'est pas en Amérique seulement qu'on l'a souvent résolu au rebours du bon sens.
Mais, lorsque la capitale à défendre est dans les conditions tout exceptionnelles de Washington, c'est-à-dire d'une capitale placée sur la frontière même séparant les belligérants, frontière formée par un fleuve trop large pour y avoir tous les ponts nécessaires, mais pas assez pour mettre la ville à l'abri du canon ; lorsque cette capitale est en même temps un port avec chantier maritime, et lorsque une telle situation géographique est produite tout à coup par le fait d'une guerre civile, le problème, on le voit, se complique singulièrement. C'eût été, il est vrai, une raison de plus d'en faire une étude sérieuse, et surtout de ne pas le trancher par un plus grand nombre d'ouvrages que ne le comportait le strict nécessaire.
Malheureusement, c'est le contraire qui fut fait. On construisit sous l'empire de la fièvre, on tourmenta le sol sans trêve ni répit dans tout le district de Colombie et au delà. Chacun ordonna tour à tour un bout de ces fortifications, suivant les besoins du moment, lequel fragment appelait bientôt des compléments reconnus indispensables, et ainsi de suite sans s'être encore bien arrêté depuis plus de deux ans. Il s'ensuit un réseau dont personne en particulier ne peut être rendu réellement responsable. On pourrait presque dire que ce sont les fortifications de l'opinion publique, et l'on en reconnaîtrait même les fluctuations aux diverses séries de constructions, comme on compterait les tourmentes de notre globe dans un terrain géologique favorable.
Deux hypothèses principales se présentaient pour la défense de Washington :
Ou une défense à large développement et sur grande échelle, avec toute une armée s'y appuyant comme sur un pivot, dans l'intention d'y livrer une affaire décisive. En ce cas, un grand camp retranché dans le genre de Lintz, de Vérone, de Lyon, et aussi de celui qu'on a eu l'intention de faire à Washington , était ce qui convenait le mieux. Dans ce cas aussi, les opérations
ultérieures en campagne étaient, sous certains rapports, plus ou moins déterminées. Une condition première, par exemple, était imposée, c'est que l'armée principale restât en communication avec son pivot ; à défaut de cela, une armée spéciale devait être attachée à ce pivot, assez forte pour pouvoir livrer deux ou trois affaires contre un ennemi supérieur, tandis que, pendant ce temps, l'armée principale rejoindrait le pivot ou frapperait un coup décisif ailleurs. Sur le terrain des alentours de "Washington, l'armée spéciale ne pourrait guère être moindre de 55 à 60,000 hommes. Mais nous dirons en même temps que ce terrain ne se prête pas favorablement, vu la largeur du fleuve, à un dispositif de ce genre, et qu'il recommande au contraire l'autre hypothèse.
Dans cette seconde hypothèse il s'agirait d'une défense restreinte. La ville, sur la rive gauche, serait à considérer comme le corps de place ; le Potomac, comme le fossé ; les quatre sortes de têtes de pont de la rive droite (y compris celle du chemin de ProspectrHill) comme ouvrages avancés, détachant en avant un petit corps mobile; ajouter un blockhaus à la gauche de cette ligne au-dessus d'Alexandrie ; préparer la rupture des ponts ; établir sur la rive gauche sept à huit batteries côtières de gros calibre blindées, pour parer autant que possible au bombardement de la ville depuis les hauteurs d'Arlington ; un fort fermé et maçonné en avant de Georgetown ; les quatre grands édifices publics de* Washington transformés en forteresses : le Capitole, entre autres, s'y prête admirablement ; un vigilant service de sûreté sur le haut Potomac, jusqu'à Harpers- Ferry,et quatre à cinq canonnières devant Washington et Alexandrie. De cette façon , la défense, avec 12 à 45,000 hommes au plus bien maniés, aurait présenté toute la sûreté qu'on peut espérer à la guerre. Peut-être quelques projectiles Parrott auraient-ils pu encore arriver sur les monuments, mais aucune tentative sérieuse pour s'emparer de la ville n'aurait pu être faite assez rapidement pour produire un résultat réellement avantageux. Cette défense restreinte était favorisée par le terrain ; les ouvrages demandaient moins de temps et moins d'argent pour être construits et armés ; la garnison régulière de la ville pouvait être réduite à un effectif très-minime ; toute liberté d'action était laissée à l'armée principale; rien n'empêchait, au cas où l'on voulût livrer une grande affaire sous Washington, de passer promptement de la défense restreinte à la défense étendue, en élevant, avec la rapidité et le savoir-faire propre aux soldats américains, une ligne à intervalles d'ouvrages
plus avancés. Tandis qu'en procédant tout de suite par le dispositif le plus vaste, il n'est point si facile de revenir à la défense limitée. Abandonner devant l'ennemi des ouvrages qu'on avait jugés trèsforts démoralise la troupe en retraite et exalte le nouvel occupant, sans compter que bon nombre de ces ouvrages, et c'est le cas pour quelques-uns de la rive droite, peuvent être retournés avec avantage contre leurs constructeurs. Le grand tort qu'on a donc eu à Washington fut d'y construire ce vaste, et mauvais camp retranché, au lieu de se borner à la défense sérieuse de la rive gauche et des ponts, avec simulacre de défense seulement des hauteurs au delà et d'Alexandrie par un corps mobile plus en avant.
Mais, nous dira-t-on, les ouvrages actuels étant construits, que fallait-il faire lors de l'élaboration du plan de campagne de l'hiver et du printemps 4862 ? Nous n'hésitons pas un moment à répondre qu'il aurait été avantageux d'en détruire ou au moins d'en miner les cinq sixièmes, comme immobilisant et même exposant un matériel et des garnisons qui pouvaient être beaucoup mieux employés ailleurs. Nous croyons savoir que telle était, en théorie, l'opinion du général Mac Clellan, opinion basée sur les meilleurs principes, mais que, reculant devant les complications de détail, les difficultés d'exécution et devant des considérations politiques, il fut obligé de subir en pratique les vices d'un système de fortification qu'il avait dù adopter et même continuer pour profiter de ce qui existait déjà. Il comptait toulefois pouvoir prendre un moyen terme; d'abord, avoir un corps qui tiendrait la campagne en avant, vers Manassas et le Bull-Run. Quant à la place même, laisser en dehors de la ligne réelle de défense et faire miner quelques ouvrages de la rive droite qu'on aurait fait sauter sous les pieds de l'ennemi. C'est aussi dans ce but que l'armement de plusieurs forts avait été négligé. Cela ne pouvait, on le comprend, ni être dit d'avance ni être exposé aux indiscrétions. L'ennemi ne devait pas pouvoir deviner le mode de défense de Washington, ni les forces qui y étaient affectées. En laissant subsister les ouvrages avancés , où ne seraient restées que de faibles garnisons, on lui imposait sur notre nombre total, et concurremment avec le petit corps d'avant-garde, puis avec l'offensive de notre armée principale, on détournait l'ennemi de toute attaque ; mais si cette attaque avait eu lieu , les fédéraux sous le commandement du général Wadsworth en seraient arrivés, par l'esprit des instructions du général Mac Clellan autant que par la force des choses, à une défense restreinte à peu près
semblable à celle esquissée plus haut. Or, dans cette prévision, qui était la plus naturelle, les 20,000 hommes laissés à Washington par le général Mac Clellan, secondés par les grandes ressources d'artillerie qu'on aurait pu accumuler dans les quelques ouvrages conservés et par les renforts venant de la droite , étaient plus que suffisants à une parfaite défense de la capitale.
Si nous nous sommes étendu sur cet objet, c'est qu'il fait le fond de presque tout le déliât qui s'éleva plus tard, et nos observations ultérieures pourront en être d'autant plus abrégées, (f. l.)