CHAPITRE IX
FIN DE LA CAMPAGNE D'ESPAGNE. — TARRAGONE. — LES ARAPILES. — VITTORIA. — TOULOUSE.
Pendant que la grande armée se perdait dans les neiges de la Russie, nos soldats, dans la péninsule Ibérique, ne pouvaient se maintenir sur leurs positions et étaient peu à peu refoulés sur les Pyrénées.
A Masséna avait succédé dans le commandement de Tarmée de Portugal le brillant mais présomptueux Marmont. Le nouveau général en chef avait une bravoure incontestable et de réels talents, mais il semblait que TEspagne portât malheur à tous les lieutenants de Napoléon, qui venaient, les uns après les autres, y compromettre leur réputation. Marmont en Espagne ne commit que des fautes et n'éprouva que des déceptions. Son premier soin fut de rétablir Tordre et la discipline dans cette malheureuse armée de Portugal, si longtemps sacrifiée à un rôle ingrat, et qui n'avait même pas eu la consolation des succès pour oublier ses souffrances. Il amenait avec lui quelques renforts. Il passait pour être le confident des pensées impériales. Aussi les officiers l'accueillirent-ils avec empressement, et les soldats se montrèrent disposés à le suivre sur de nouveaux champs de bataille. Marmont profita de ces bonnes dispositions pour reprendre l'offensive et tâcher de débusquer les Anglais de leurs positions.
Wellington et son lieutenant Beresford, le premier après son succès équivoque de Fuentès d*Onoro, et le second après sa victoire d'Albuera, étaient allés mettre le siège devant Ciudad*Rodrigo et devant Badajoz. Ces deux places, les seuls trophées de nos campagnes en Portugal et en Andalousie, étaient en quelque sorte les clefs de TEspagne. Si les généraux anglais parvenaient à s'en emparer, non seulement ils occupaient deux importantes citadelles, mais encore s'ouvraient la route soit de Madrid, soit de Séville. Or, de ces deux places, Badajoz était sur le point de succomber. Après avoir soutenu un premier siège, du 26 avril au 16 mai 18H, la brave mais insuffisante garnison française avait été de nouveau assiégée par les vainqueurs d'Albuera. Les Anglais avaient ouvert doux larges brèches et tenté deux assauts, le 6 et le 9 juin. Repoussés avec perte, ils s'étaient vengés en accablant la malheureuse cité de projectiles incendiaires. Encouragés à la résistance parle gouverneur Philippon, et bien dirigés par le commandant du génie Lamare, nos soldats étaient restés inébranlables sur les débris de la forteresse, mais les vivres leur manquaient. Ils étaient exténués de fatigue et de besoin. Tout à coup les canons des tranchées se taisent, les tentes ennemies disparaissent et les Anglais décampent. Grâce à sa bravoure et aux secours qui lui arrivaient, la garnison allait sortir triomphante de ce second siège comme du premier.
Le maréchal Marmont en effet venait de se décider à marcher au secours des places assiégées. Une simple démonstration lui avait suffi pour débloquer et pour ravitailler Ciudad-Rodrigo. Il se porta aussitôt dans la direction de Badajoz, franchit le Tage, traversa la sierra de Truxillo, et, le 18 juin, entra à Merida, où il opéra sa jonction avec le maréchal Soull. Deux jours plus tard les deux Maréchaux faisaient leur entrée dans Badajoz et distribuaient n ses défenseurs les récompenses qu^ils avaient si bien méritées. Ils avaient alors sous leurs ordres près de 50000 hommes. C'étaient d'admirables soldats. La plupart d'entre eux avaient combattu à Austerlitz ou à Friedland, et depuis trois années ils soutenaient dans la péninsule une lutte de géants. En face d'eux Wellington, qui avait prudemment battu en retraite, se tenait adossé aux montagnes de Portalègre, et tâchait de suppléer à son infériorité numérique en s'entourant de retranchements improvisés. L'occasion
se présentait de Taccabler. Certes, si Masséna avait eu entre les mains une pareille armée, il n'aurait pas hésité à donner le signal de Fattaque ; mais Soult, heureux d'avoir sauvé Badajoz, ne tenait pas à s'exposer à de nouveaux hasards, et Marmont de son côté éprouvait à l'égard de son collègue une insurmontable déûance. Au lieu de s'entendre pour une action commnne, les deux maréchaux, jaloux l'un de l'autre, se livrèrent à de fâcheuses discussions. Ils ne surent pas sacrifier à l'intérêt national leurs mesquines susceptibilités. Soult finit par annoncer qu'il rentrait en Andalousie, et Marmont, qui n'était plus assez fort pour attaquer Wellington, se retira dans ses cantonnements du Tage. Pendant ce temps les Anglais, qui venaient d'échapper au terrible danger de la concentration de nos meilleurs soldats, quittaient, sans être inquiétés, leurs positions de la sierra de Portalègre et rentraient en Portugal. L'unique résultat de la campagne, gi*âce à la fâcheuse rivalité de nos généraux, avait donc été le ravitaillement de Ciudad-Rodrigo et la levée du siège de Badajoz.
Pendant que nous perdions ainsi l'occasion de jeter les Anglais à la mer, un de nos généraux remportait de glorieux succès dans les provinces de l'est. Pourtant des guérillas, plus nombreuses et mieux organisées qu'ailleurs, couvraient le pays, et nos soldats n'y possédaient que les points qu'ils occupaient, mais le général Suchet était seul à exercer son commandement, et il était secondé par des lieutenants dévoués à sa fortune : aussi allait-il être vainqueur sur tous les points.
Suchet avait d'abord été dirigé sur Valence pour opérer une diversion favorable à la conquête de l'Andalousie. Il avait échoué sous les murs de cette place, car il ne disposait que de forces insuffisantes, et avait dû rentrer en Catalogne en se frayant un chemin pénible à travers des masses d'insurgés (1810). Bien résolu à ne plus s'aventurer en pays ennemi sans avoir assuré ses derrières, il voulut faire tomber toutes les places qui tenaient encore sur le bas Ebre, et se résigna à une guerre de sièges, longue, pénible, mais où il déploya d'admirables qualités, llemporta d'abord Lerida (13 mai 1810), puis Mequinenza (8 juin) et enfin Morella. Ces trois places lui servirent de base pour opérer à son gré ou contre la Catalogne ou contre Valence. Il se dirigea ensuite contre Tortosa. Après un siège
ti8 CAMPAGNES DU PREMIER EMPIRE.
de deux mois cette place capitula (2 janvier 181 i). Il marcha alors contre Tarragone, le dernier boulevard des Catalans. Sous les murs de cette place s'engagea une bataille de cinquante-quatre jours, pendant laquelle assiégeants et assiégés luttèrent d*héroîsme et d'obstination.
Tarragone est bâtie sur un rocher que baigne d'un côté la Méditerranée, de l'autre le Francoli. Elle est divisée en ville haute et en ville basse, la première défendue par de vieilles murailles romaines» et la seconde par une enceinte bastionnée. Au-dessus de l'amphithéâtre formé par ces deux villes, se dressait le fort détaché de rOlivo, qui dominait tout l'horizon de ses feux. 400 canons de gros calibre garnissaient ce triple étage de remparts. 18000 bons soldats, commandés par un vaillant général, Contreras, secondés par une population fanatique, et ravitaillés par la flotte anglaise, étaient prêts à soutenir l'attaque. Jamais siège ne s'était présenté dans de pareilles conditions. Suchet, qui considérait avec raison Tarragone comme le gage de la sécurité de la Catalogne et la clef de Valence, ne se laissa pas rebuter par ces difficultés. Bien secondé par ses lieutenants, Yalée et Rogniat, il s'empara d'abord du fort de l'OIivo, et commença les travaux d'approche devant la ville basse. Les défenseurs ne cédèrent leurs ouvrages qu'après une résistance désespérée. Il fallut emporter d'assaut le fort du Francoli, les bastions des Chanoines et de Saint-Charles et le fort royal. Renfermés dans la ville haute, les Espagnols luttèrent jusqu'à la dernière extrémité. Le 28 juin la batterie de brèche ayant enfm ouvert un passage dans les murailles de la haute ville, nos colonnes s'élancèrent à l'assaut. Après un horrible combat de rue en rue et de maison en maison, la garnison tenta de s'échapper du côté de la mer; mais le général Ilarispe lui barra le passage et força 8000 hommes à poser les armes. Nos soldats, exaspérés par leurs pertes, s'étaient répandus dans la ville et commençaient à la piller. Suchet les rappela au sentiment de leurs devoirs, et bientôt l'ordre se rétablit. Nous avions pris 400 canons, une énorme quantité de fusils, des munitions de tout genre et plus de 10000 hommes, mais 4500 de nos soldats étaient restés dans les tranchées ou sur la brèche.
La prise de Tarragone avait une grande importance, car l'insurrection catalane était désormais isolée et pouvait être écrasée.
At (Voir p. 130.)
tlO CAMPAGNES DU PREMIER EMPIISE.
En eflet Suchet courut aussitôt contre le chef des bandes insurgées, le marquis de Campo-Verde, s'empara du célèbre monastère de Montserrat, grand dépôt de munitions des Catalans» et rentra à Saragosse, où il trouva le bâton de maréchal, qu'il avait si bien mérité.
Napoléon aurait voulu profiter du découragement des Espagnols pour lancer aussitôt contre Valence les vainqueurs de Tarragone, mais Suchet, fidèle à ses habitudes de prudence, ne voulut s'avancer qu'après avoir assuré ses derrières par la chute de Figuîères, la dernière place forte des Catalans, et qu'après avoir organisé le service des vivres et des munitions de guerre. Aussi bien, en défalquant les garnisons qu'il était obligé de laisser dans les citadelles, il ne pouvait marcher qu'avec environ 22000 hommes, et c'était bien peu pour tenter la conquête de Valence, défendue par les Valenciens, par les insurgés de Murcie et par l'année de Blake. En outre il lui fallait prendre, en passant, les forts de Peniscola,d'Oropesa et de Murvicdro, qui commandaient à la fois la mer et la grand'route. Le 15 septembre l'armée française se mit en marche. Elle laissa de côté Peniscola et Oropesa, mais se trouva tout à coup arrêtée par Murviedro, ou plutôt par le rocher sur lequel s'élevait jadis Sagonte. 3000 soldats, avec des vivres et des munitions, occupaient ces vieilles murailles romaines et arabes. On ne pouvait les laisser sur ses derrières en allant attaquer Sagonte. Le 28 septembre, au milieu de la nuit, une escalade fut tentée. Par un hasard singulier, la garnison avait choisi la même heure pour exécuter une sortie. La sortie fut repoussée, mais la surprise était manqùée, el Suchet se vît obligé, bien à regret, de recourir à un siège en règle pour s'emparer Je Sagonte. Or il fallait creuser la tranchée dans un terrain fort dur et cheminer avec des sacs de terre vers des murailles et des tours si élevées que leurs défenseurs commandaient tous nos travaux d'approche. On n'avançait donc que lentement et en perdant beaucoup de monde. Le 18 octobre la brèche fut enfin déclarée abordable el l'assaut fut ordonné. Il fut repoussé avec de grandes |)ertes. Suchet désespéré s'apprêtait à battre en retraite, lorsque les Valenciens lui offrirent l'occasion de prendre sa revanche.
Encouragé par la résistance de Sagonte et désireux de porter secours aux défenseurs de la place, Blake venait en effet de s'appro-
cher pour livrer bataille à Suchet. Le maréchal fit aussitôt ses préparatifs de combat. Le 25 octobre Taction s'engagea. Grâce à une heureuse manœuvre du général Ilarispe et à la charge impétueuse du 13* cuirassiers qui rompit le centre ennemi, les Espagnols furent culbutés sur tous les points et laissèrent sur le champ de bataille un millier de morts et 5000 prisonniers. Cette défaite abattit le moral de Tarmée valencienne/ et détruisit la confiance que les Valenciens mettaient dans leurs murailles. Quant à Sagonte, comme elle avait perdu tout espoir d'être secourue, elle capitula, et le maréchal, désormais libre de ses mouvements, put marcher contre Valence.
Valence est bâtie sur le Guadalaviar. Sans parler de sa vieille enceinte, elle était encore protégée par une ligne continue d'ouvrages de campagne, hérissée de canons. Ses environs étaient coupés par une multitude de canaux d'irrigation, qui rendaient les approches fort difficiles. Suchet n'avait pas assez de monde pour entreprendre le siège régulier d'une ville défendue par toute une armée. Il se contenta d'investir la place, en attendant les renforts qu'il avait demandés. Napoléon, convaincu de l'importance de la prise de Valence, ne marchanda pas ces secours. De toutes parts ils affluèrent. Du fond de la Navarre, le général Reille reçut l'ordre d'accourir avec deux divisions. Marmont dut détacher de son armée deux autres divisions, commandées par Montbrun, qui se grossirent en chemin d'une troisième division, empruntée au roi Joseph. Soult lui-même dut porter jusqu'à Murcie un corps de l'armée d'Andalousie. Ces ordres furent ponctuellement exécutés. Vers les derniers jours de décembre, Reille arriva le premier avec 15000 soldats et 40 canons. Aussitôt Suchet passa le Guadalaviar et pressa le siège de Valence. Le général Blake, ne voyant rien de préparé pour une défense à outrance, abandonna les ouvrages extérieurs et se retira dans l'enceinte. Suchet se jeta alors sous les murs de la place et commença à la bombarder, moins pour la détruire que pour effrayer les habitants, car il ne tenait pas & recommencer une série de combats comme à Tarragone, et savait que les Valenciens, à l'exception de quelques fanatiques, croyaient avoir assez fait pour l'honneur du drapeau. En effet des pourparlers s'engagèrent, et, le 9 janvier 1812, l'armée de Blake, 18000 hommes, se constitua pri-
sonnière. La population accueillit avec calme l'heureux vainqueur, dont on vantait la sagesse, car elle commençait à se lasser d*une guerre qui ne profitait qu'aux Anglais. Suchel introduisit dans Tadministration de la province conquise la même régularité qu'en Aragon. Bientôt les esprits se calmèrent et une paix relative s'établit.
Aussi bien, aux premiers jours de Tannée 1812, une détente s'opérait. Les Espagnols n'ont jamais aimé les Anglais. lisse sentaient sacrifiés à leurs combinaisons égoïstes et s'alarmaient de l'anarchie interminable qui ruinait les ressources nationales. Peu à peu les idées françaises prenaient le dessus. Une conciliation semblait possible. Il est.de tradition dans la péninsule qu'elle a toujours été régénérée par des dynasties étrangères. N'était-ce pas un Flamand ce Charles I" quij au xvi* siècle, avait porté si haut le renom de l'Espagne? N'était-ilpas Français ce Philippe V qui avait ouvert à son pays d'adoption un siècle de prospérité? A la race déchue des Bourbons pourquoi ne pas substituer la race si vivante des Bonaparte? Un grand événement venait d'ailleurs d'inaugurer une ère nouvelle et faisait espérer à l'Espagne la fin de tous ses maux. Les Cortès de Cadix avaient .déclaré que la souveraineté résidait dans la nation. Elles avaient aboli la féodalité et préparé une constitution presque républicaine, qui fut proclamée le 19 mars 1812. C'étaient déjà les principes français qu'adoptait le peuple espagnol. Dès lors pourquoi ne pas charger un prince français de les appliquer? En effet des négociations secrètes s'engagèrent entre les Cortès et Joseph. Elles auraient peut-être abouti sans les désastres de la campagne de Russie et sans les succès inespérés que remporta Wellington^
Le généralissime anglais avait en effet profité de l'éloignement et de la dispersion des forcés françaises pour reprendre hardiment loffénsive. Il espéra qu'en attaquant avec toutes les forces dont il disposait les deux places fortes de Ciudad-Rodrigo et de Badajoz, elles tomberaient toutes les deux entre ses mains avant depouvoir être secourues. Ses calculs étaient justes. Ciudad-Rodrigo n'avait pour garnison que i 800 soldats, commandés par le général Barrié, ce qui était tout à fait insuffisant pour l'étendue des fortifications, et encore n'avaient-ils des vivres que pour quelques semaines. Wellington, ' qui avait conduit avec beaucoup de secret son parc de siège près de
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la frontière, la franchit le 8 janvier 1812, et se porta aussitôtcontre Giudad-Rodrigo, résolu à brusquer toutes les attaques. Comme il avait près de 40 000 hommes sous ses ordres, il ne lui fut pas difficile d'envelopper de ses tranchées la place tout entière, et d'enlever les ouvrages extérieurs. L'artillerie anglaise eut bientôt pratiqué deux brèches dans les murs de la place, car Wellington, afin de diviser l'attention des assiégés, avait résolu de les troubler par deux assauts livrés à la même heure. Quelle résistance un millier d'hommes pouvaient-ils opposer à toute une armée? Ils luttèrent pourtant jusqu'au bout, et ne posèrent les armes qu'après avoir épuisé tous les moyens de défense (19 janvier 1812).
C'était un grand succès pour Wellington. La Vieille-Castille se trouvait désormais découverte, et notre ligne de communication demeurait exposée aux tentatives d'une armée solide. Marmont avait espéré que Ciudad-Rodrigo tiendrait au moins vingt jours. Il avait rassemblé avec promptitude ses divisions éparses, mais le mouvement de concentration n'était pas encore achevé quand il apprit la capitulation. Il aurait voulu entrer en campagne tout de suite contre son heureux adversaire, mais il n'avait encore réuni que 40 000 combattants, et Wellington pouvait alors en mettre près de 60 000 en ligne. C'eût été plus que de l'imprudence que de l'attaquer avec une telle disproportion de forces. Il se résigna donc à rester sur la défensive et improvisa à Salamanque un vastecamp retranché, où il appela à lui toutes les troupes disponibles.
Pendant ce temps Wellington se préparait à renouveler contre Badajoz la surprise qui lui avait réussi à Ciudad-Rodrigo, dùt-il prodiguer le sang de ses hommes. Badajoz n'avait qu'une garnison insuffisante, 4000 soldats environ, bien commandés par le général Philippon, mais n'ayant de vivres que pour deux mois, et manquant de poudre et de munitions pour soutenir un long siège. Il est vrai que les défenses de la place avaient été améliorées, les forts extérieurs réparés et les fossés creusés. On avait également pratiqué des mines sous tous les forts afin d'en éloigner l'ennemi ; mais le bois manquait pour les palissades et le blindage, en sorte que la garnison allait rester à découvert sous les bombes et les obus. Il est étrange que le maréchal Soult, qui connaissait l'importance de la place, ne se soit pas efforcé d'augmenter ses ressources et surtout de renforcer
la garnison. Ce n'est pas ainsi qu'agirent les Anglais. Le 16 mars 1812 Wellington paraissait sous les murs de Badajoz avec au moins 50000 hommes et un immense matériel, bien résolu à profiter de son écrasante supériorité numérique pour livrer simultanément deux ou trois assauts, et venir à bout d'une garnison brave sans doute, mais pas assez nombreuse. Dès le premier jour la ville fut investie. Le lendemain la tranchée était ouverte. Le 31 mars les batteries de brèche commençaient leur sinistre besogne. Cinquante-deux pièces de gros calibre ouvrirent un feu épouvantable. Nos soldats firentdes prodiges d'héroïsme. Nos artilleurs restaient aux embrasures dé' truites de leurs canons, pendant que nos fantassins réparaient les brèches sous le feu de l'ennemi. Le 6 avril, à neuf heures du soir, Wellington ordonna l'assaut, ou plutôt le triple assaut. Le général Coleville s'achemina directement sur les brèches, la division Picton essaya d'escalader le château par un endroit dont on avait reconnu la faiblesse, et la division Leith tenta une autre attaque au sudouest. Près de 20 000 hommes montaient ensemble à l'assaut. La colonne Coleville fut accueillie par un feu meurtrier. Nos soldats avaient disposé dans les fossés un long chapelet de bombes et de boites à mitraille, qu'ils allumèrent au moment où les Anglais s'y pressaienten foule. Alors commença une série d'explosions formidables qui, se succédant de seconde en seconde, lançaient tourà tour la mitraille et la flamme. Près de 3 000 Anglais avaient déjà succombé, Wellington allait donner le signal de la retraite, lorsque tout à coup éclatèrent des cris de triomphe. Picton vient de surprendre le château. Soit trouble, soit trahison, les Hessois, préposés à sa garde, ont laissé envahir le réduit confié â leur loyauté. Au même moment Leith, trouvant le rempart abandonné, parvient à le franchiret prend à revers les défenseurs de la brèche. Alors une indicible confusion désorganise les braves soldats qui disputaient à l'ennemi les débris fumants de Badajoz. Ils essayent encore de rallierau fort Saint-Christophe, mais ils sont entourés et enfm obligés de poser les armes. Nous avions perdu près de 1 500 morts ou blessés, mais 6 000 Anglais étaient hors de combat, plus que Wellington n'en avait perdu dans aucune de ses batailles. Badajoz n'en était pas moins perdue, et l'Espagne ouverte aux Anglais.
Soult avait marché bien tard au secours de Badajoz. Il n'avait que
24000 hommes avec lui quand il arriva a Llerena, espérant y rencontrer Marmont. Vaine espérance. Marmont n'avait pas encore quitté son camp retranché de Salamanque. Soult ne pouvait, avec sa petite armée de secours, se heurter contre la grande armée anglaise. II ne put donc empêcher la chute de Badajoz. Au moins son collègue empêcha-t-il le vainqueur de poursuivre ses avantages. Réunissant toutes ses forces, Marmont se décida à tenter une diversion dans la province de Beîra. Il dispersa les bandes qui infestaient le pays; et refoula les détachements anglais qui gardaient la frontière de Portugal. Wellington, toujours prudent, suspendit sa marche et reprit la route du Portugal. Les deux places qui avaient coûté tant de sang et tant d'efforts, les deux principaux obstacles placés sur la route de3 Anglais, soit aunord, soit au midi, étaient donc entre leurs mains. Nous perdions ainsi les uniques trophées des campagnes de Portugal et d'Andalousie, et rien désormais ne pouvait retarder une marche offensive des Anglais.
C'était le moment où Napoléon s'enfonçait au cœur de la Russie, et entraînait à sa suite toutes les forces disponibles de la France. Bien persuadé que nos armées d'Espagne ne recevraient aucun renfort, Wellington jugea que l'occasion était favorable pour tenter dans la péninsule la grande attaque qu'il méditait. Il fit enlever par un détachement le pont d'Almaraz sur le Tage, le seul point par lequel pouvaient communiquer Soult et Marmont, puis, appuyé sur l'excellente base que lui donnaient Ciudad-Rodrigo et Badajoz, se disposa à prendre l'offensive au cœur même de l'Espagne. Marmont avait prévu que la grande attaque serait dirigée contre lui. Il avait demandé des renforts ; mais Soult avait persuadé au roi Joseph que Wellington avait pour objectif principal la conquête de l'Andalousie, et Marmont fut abandonné à ses propres ressources. Aussi n'avait-il que 30000 soldats environ à opposer au 50000 Anglo- Portugais de Wellington. Sans parler de la supériorité du nombre, toutes les chances étaient pour l'armée anglaise. Elle avait une bonne cavalerie ; les soldats de Marmont avaient à peine assez de cavalerie pour s'éclairer. Elle avait sa solde à jour ; nos hommes ne recevaient pas un sou. Elle avait des magasins en abondance et 6000 mulets de transport pour ses seuls vivres ; les Français ne vivaient qu'au jour le jour, et si, par hasard, ils avaient quelques ressources en
subsistances, ils les portaient sur leur dos. Les soldats de Wellington n'avaient qu'à marcher et à combattre. Pour ceux de Marmon! la bataille était une sorte de récompense et une trêve à leurs faligues. En outre le général anglais était informé de tout ce qui ^e passait, tandis que le général français n'était instruit que bien apn^s son adversaire, comme il le reconnaît lui-même dans ses Mémoires, de ce qui se passait à deux lieues de son quartier général. Enfin Wellington était libre de ses mouvements, et Marmont, obligé de se concerter avec ses collègues, dépendait de leur caprice ou de- leur inimitié. Dans de pareilles conditions il est extraordinaire que nos armées aient pu non pas être victorieuses, mais seulement soutenir la lutte.
Le 10 juillet toute l'armée anglaise se trouvait réunie entre la Coa et l'Agueda. Le 12 elle entrait en campagne. Le 16 elle arrivait devant Salamanque. Marmont avait évacué la ville, espérant qu'elle tiendrait quelques jours, et qu'il pourrait profiter de ce répit pour concentrer ses troupes. Salamanque n'était pas une place forle. Marmont avait seulement mis en état de défense trois couvents qui dominaient la ville, Saint- Vincent, Saint-Gaëtan et la -Merced. Un premier assaut des Anglais fut repoussé, mais, le 22 juin, le principal de ces édifices, celui de Saint-Vincent, 'ayant été brûlé par les obus, la garnison dut remettre ces citadelles improvisées.
Marmont s'était d'abord replié derrière le Douro. Il avait réuni toutes ses divisions et renforcé sa cavalerie. Tant qu'il avait compté sur les secours qu'il était en droit d'attendre et de l'armée du Nord, dirigée par le général Caflarelli, et de l'armée du centre, sous les ordres immédiats du roi Joseph, et de l'armée d'Andalousie, qui aurait pu si facilement tenter une diversion, Marmont avait résolu de garder la défensive; mais quand il apprit que Cafarelli, sous prétexte d'un débarquement des Anglais dans les Asturies, gardait toutes ses troupes, que Joseph ne bougeait pas de Madrid, et que Soult ne quittait pas ses cantonnements d'Andalousie, il se décida à marcher en avant. Il avait alors sous ses ordres près de 40 000 excellents soldats, sur lesquels les Anglais n'avaient pris aucun ascendant et qui reculaient à contre-cœur : aussi se flattait-il de l'espoir d'amener les ennemis, par une série d'habiles manœuvres, sur une position où il pourrait avec avantage leur disputer le terrain. II
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repassa donc le Douro (17 juillet) et força Wellington à rétrograder sur Salamanque. Près de Tordesillas, le 18 juillet, et au passage de la Guarera, le 20 juillet, nos troupes prirent le contact avec les Anglais et leur infligèrent des pertes assez sérieuses. Le 21, elles franchirent la Tormès, et prirent position en face de hauteurs, dites des Arapiles, sur lesquelles les Anglais s'étaient établis. Ce sont deux mamelons isolés, dont le plus rapproché de l'armée française, le grand Arapile, dominait le second. Marmont le fit enlever par un de ses lieutenants, le général Bonnet, et y établit une batterie. C'était une sorte de pivot, très solide, autour duquel Marmont résolut de manœuvrer pour menacer les communications de Wellington avec Ciudad-Rodrigo, et lui couper sa retraite vers le Portugal. Wellington avait imaginé une manœuvre analogue autour du petit Arapile; mais, toujours plein de prudence, il se disposait à battre en retraite, lorsqu'une faute stratégique lui donna une victoire inespérée.
Un des lieutenants de Marmont, emporté par son ardeur et voyant les Anglais se dérober devant lui, le général Maucune, crut le moment venu de se jeter sur eux. Wellington voulait bien se retirer, mais non pas fuir. Il accepta le défi qu'on semblait lui lancer, et ordonna de repousser l'attaque. Au même moment un autre de nos généraux, Thomières, était abordé par la cavalerie anglaise, et l:i bataille s'engageait sur le front des deux armées. Marmont n'aurait voulu commencer l'action que lorsque la plus forte de ses divisions, encore en arrière, celle du général Clauzel, serait arrivée sur le champ de bataille pour servir de réserve. Comprenant la nécessit*'^ de contenir l'impatience de ses lieutenants, il voulut aller lui-même réparer les fautes commises. A peine était-il monté à cheval qu'un obus lui fracassa le bras droit, et lui fit deux larges et profondes blessures aux côtés et aux reins. On le croyait perdu. Le général Bonnet prend aussitôt le commandement : il est blessé à son tour. Clauzel lui succède, mais il n'y a plus dans les manœuvres ni ensemble, ni direction. Les Anglais profitent du décousu de nos attaques pour enfoncer notre centre, mais ils échouent dans tous leurs assauts contre le grand Arapile, et ne peuvent entamer nos soldats, qui se retirent en bon ordre. Nouj avions 5 à 6 000 hommes hors de combat, et les Anglais à peu près autant; mais cette défaite entraînait pour les Français de graves conséquences, Nous avions
perdu toute chance de forcer les Anglais à rétrograder. Wellington était désormais le maître d'envahir la Castille. Il pouvait à son choix ou se porter sur Madrid ou poursuivre Clauzel. Nulle part il n'y avait une force capable de lui résister. La bataille des Arapiles était la première de ces grandes défaites qui préparaient et annonçaient la prochaine évacuation de la péninsule.
Quelques jours avant la bataille, le roi Joseph s'était décidé u sortir de Madrid pour aller au secours de Marmont, mais il avait négligé de l'avertir de sa prochaine arrivée : autrement le maréchal laurait attendu sur le Douro avant de marcher contre Wellington, lise trouvait déjà àVillacastin, au delà du Guadarrama, quand il apprit par de vagues rumeurs la funeste bataille des Arapiles. Il ne voulut pas rebrousser chemin, afin de donner à Clauzel le temps d'opérer sa retraite en bon ordre; et en effet sa seule présence ralentit la poursuit3 de l'armée anglaise, et permit à Clauzel de se reformer sous le canon de Burgos; mais, quand il apprit que Wellington, renonçant A Clauzel, se portait contre lui à la tète de l'armée victorieuse, il se hâta de rentrer dans sa capitale (9 août), profondément affecté et s'attendant à de nouveaux désastres.
La concentration de toutes les armiics françaises s'imposait, et elle ne pouvait être obtenue que par l'abandon de Madrid et l'évacuation de l'Andalousie. Le moment était d*autant plus mal choisi qu'une sorte de détente s'opérait alors dans les esprits, et que bon nombre d'Espagnols semblaient disposés à se rallier à Joseph, mais l'hésitation n'était plus possible, car Wellington était déjà arrivé à Valladolid et menaçait directement Madrid. Le roi Joseph ordonna donc à Soult d'évacuer l'Andalousie, et lui donna rendez-vous à Valence, où il se décida à chercher un refuge auprès de Such3t. Le 10 août commença la retraite. Près de 30000 Espagnols, compromis par leur dévouement à la nouvelle dynastie, les afrancesados, comme on les nommait, suivirent l'armée du centre dans son mouvement. On ne pouvait les abandonner à la férocité de leurs compatriotes, qui les auraient tous égorgés comme des traîtres. La retraite ne fut inquiétée par les Anglais qu'un seul jour, mais le général Treilhard, dans un brillant retour offensif, culbuta Tavant-garde ennemie à Majadahonda. Si l'on n'eut plus à redouter la poursuite des Anglais, on eut beaucoup à souffrir de la misère. Les habitants
étaient partout en fuite, les greniers brûlés ou vides, et les guérillas, qui suivaient la colonne, massacraient sans pitié retardataires et isolés. Aussi bon nombre d'afrancesados succombèrent-ils aux fatigues de la route. Par bonheur, Suchct était allé à leur rencontre, et, dès que la jonction fut opérée, il n'y eut plus rien à craindre.
Le maréchal Soult aurait bien voulu ne pas évacuer la riche Andalousie, qu'il s'était habitué à considérer comme son domaine particulier, mais les ordres du roi Joseph étaient impératifs. En cas de refus, son successeur avait môme été désigné. D'ailleurs il eût été plus qu'imprudent de rester seul exposé aux attaques de toutes les armées anglo-portugaises et espagnoles, qui auraient profité de l'isolement du maréchal pour envahir la province de tous les côtés à la fois. Soult se résigna donc à obéir. Il détruisit ou jeta dans la mer l'immense matériel si péniblement amassé dans les lignes de Cadix, forma un grand convoi de munitions, de vivres, de bagages, emmena tout ce qu'il pouvait transporter de malades et de blessés, et se mit en route vers Murcie le 25 août. La retraite fut pénible, moins pourtant que celle de Madrid. A la fin de septembre, Soult avait opéré sa jonction avec Suchet, et les deux maréchaux, avec leur collègue Jourdan et le roi Joseph, tinrent un conseil de guerre afin d'arrêter le plan des opérations nouvelles. Soult aurait voulu prendre le commandement suprême et agir à sa fantaisie ; ses collègues lui firent entendre raison. Après de longs débats, il fut enfin décidé que Suchet se maintiendrait à Valence, et que les deux armées du Centre et d'Andalousie, commandées par Jourrftin et par Soult, essayeraient tout d'abord de reprendre Madrid, puis de donner la main à l'armée de Clauzel.
WeUinglon était entré à Madrid en triomphateur dès le 12 août ; il s'était aussitôt logé dans le palais du roi, et avait autorisé les chefs espagnols à commencer la réaction. La plupart des Madrilèness'étaient accoutumés et presque soumis à la domination de Joseph. Il aurait fallu les rassurer. Deux chefs de bande, Carlos de Espana et l'Empecinado, prirent à tache de les épquvanteren annonçant de prochaines vengeances. Aussi la terreur régna-t-elle bientôt dans la capitale espagnole, et, comme les habitants de la banlieue n'osaient plus entrer en ville, la misère y fut bientôt aussi grande que lorsque le^
im CAMPAGI9ES DU PREMIER EMPIRE.
guérillas interceptaient l'arrivage des vivres. Wellington, au lieu de rappeler à l'ordre ses embarrassants auxiliaires, ne sut que déployer dans toute son ostentation la moi^ue britannique, et s'aliéna promptement les esprits. Aussi bien il comprit lui-même que prolonger son séjour à Madrid serait dangereux, car Clauzel avait réorganisé son armée. Il avait môme, en recueillant les garnisons éparses, repris la campagne et hardiment porté ses 30000 hommes sur le Douro, en présence de l'armée anglaise. Wellington répondit à ce défi. Laissant à Madrid un de ses lieutenants, Ilill, il repartit aus* sitôt pour la Vieille-Gastille, et, à la tête de 50000 hommes, marcha sur Burgos. Clauzel ne pouvait songer à l'arrêter. Il se replia successivement sur Valladolid et Burgos, et s'arrêta enfin sur TEbre. Avant de le poursuivre plus loin, Wellington résolut de s'emparer de Burgos. La résistance héroïque de cette ville, ou plutôt du château qui domine cette ville, nous permit de réoccuper Madrid et répara en partie les funestes conséquences de la défaite des Arapiles.
Le château de Burgos n'était qu'une vieille citadelle mauresque où s'étaient jetés le général Dubreton et 2 000 hommes, mais bien pourvus de vivres et de munitions et résolus à se défendre. Autour des murailles gothiques on avait élevé en hâte deux lignes de retranchements palissades et un ouvrage à cornes dit de Saint-Michel. Le général anglais crut pouvoir brusquer cette forteresse, mais il perdit beaucoup de monde dans des attaques imprudentes et dut se résigner aux lenteurs d'un siège en règle. Un premier assaut fut repoussé dans la nuit du 22 au 23 septembre; un second et un troisième, le 29 septembre et le 4 octobre. Le 8 octobre la garnison fil une sortie et bouleversa tous les travaux des assiégeants. Le 19 un assaut général fut tenté, mais la brave garnison reçut les assaillants à la baïonnette, les chargea avec impétuosité et les rejeta au delà de l'enceinte un moment conquise. Honneur à ces braves qui, pendant trente-quatre jours, à peine protégés par des palissades, arrêtèrent toute une armée, et, par leur résistance, donnèrent le temps à rarmée de Portugal de rentrer en ligne, aux armées du Centre et d'Andalousie de reprendre Madrid, et à toutes de se concentrer pour accabler Wellington !
En effet le général Clauzel avait reçu des renforts qui portaient son armée au chiffre de 35000 combattants, et le général Caffarelli s'ap-
FIN DE LÀ CAMPAGNE D'ESPAGNE. t*\\
prêtait à lui venir en aide avec les 10000 soldats de larméedu Nord, dont la présence aurait peut-être empêché la défaite des Arapiles. Par malheur, au moment de se mettre en marcfie à la tête de ces 45000 hommes, il avait tellement souffert de sa récente blessure, qu'il avait été obligé de remettre le commandement à un vieil officier de la République, le brave Souham. Wellington avait alors une grande partie à jouer. Il aurait pu se jeter sur cette armée à peine réorganisée, la battre, puis accabler les unes après les autres les armées du Centre, d'Andalousie, de Valence et, du coup, reconquérir l'Espagne. De telles manœuvres convenaient peu à ce génie f^oid et circonspect. Il préféra lever le siège de Burgos, serré de très près par le général Maucune, et ordonna à son lieutenant llill de le rejoindre à Salamanque, s'il croyait ne pouvoir défendre Madrid contre les deux armées qui se dirigeaient sur cette capitale. Hill ne pouvait tenir tête à la fois à Jourdan et à Soult. Il battit en retraite. Le 2 novembre les Français rentrèrent à Madrid. Ils y furent bien reçus, caries Madrilènes s'étaient vite fatigués de Toulrecuidance anglaise et de la violence des guérilleros. Le roi Joseph, instruit par le malheur, ne s'attarda pas dans les délices de sa capitale reconquise. Dès le 4 novembre, poussant devant lui les régiments de Hill, il rentrait en campagne avec les armées du Centre et d'Andalousie. Il opérait rapidement sa jonction avec les troupes de Souham, et près de 90000 hommes se trouvaient réunis entre ses mains, irrités des succès qu'on avait laissé remporter aux Anglais et tout disposés à les leur faire expier.
Wellington n'avait que 60000 soldats, dont 40000 Anglais h leur opposer. Jamais il ne s'était trouvé dans une situation plus critique. Le H novembre les deux armées se rencontraient sur le champ de bataille des Arapiles. Jourdan proposait de profiler du trop grand déploiement des lignes anglaises, pour essayer de percer leur centre et d'écraser soit Hill, trop éloigné du gros de l'armée anglaise, soit Wellington, qui cherchait à assurer sa route de retraite. Le succès de l'opération paraissait immanquable. Souham, Drouet, tous les autres généraux ne demandaient qu'à l'exécuter. Soult proposa et fit prévaloir un autre plan. Il aurait voulu tourner la position de Salamanque, et, au lieu d'aborder de front l'armée anglaise, en passant à gué la Tormès, la forcer à décamper en menaçant ses
t6! CAMPAGNES DU CREMIER EMPIRE.
derrières. Jourdan et Joseph eurent la faiblesse d'abandonner leur premier projet, et ils chargèrent Soult d'exécuter sa propre idée. Ce dernier se laissa tromper par Wellington, qui profita d'un temps obscur pour décamper et se mettre en sûreté sous le canon de Giudad-Rodrigo. La colère de nos soldats fut grande. Ils comprenaient que l'occasion perdue ne se représenterait pas de sitôt, et que c'était un vrai triomphe pour Wellington d'avoir échappé au plus grave danger auquel général puisse se trouver exposé. Quelques milliers de prisonniers, des canons en mauvais état et des bagages à demi ruinés, tel fut l'unique résultat de cette formidable concentration de forces. Joseph aurait pu reconquérir TEspagne : il n'avait réussi qu'à rejeter Wellington dans son camp retranché du Portugal. Tant d'efforts aboutissaient à un piteux avortement, et Wellington terminait la campagne de 1812 avec la gloire d'une bataille gagnée et d'un désastre évité.
C'est au moment où Joseph, renonçant à poursuivre Wellington, plaçait ses trois armées en cantonnements, celle de Portugal en Castille, celle du Centre aux environs de Madrid, et celle d'Andalousie sur le Tage, entre Aranjuez et Talavera, et avouait ainsi au grand jour et son impuissance et la faiblesse de notre situation en Espagne; c'est au moment où l'Europe, étonnée et surprise de la résistance opposée à nos meilleurs soldats, commençait à espérer que tous nos efforts seraient neutralisés en Espagne; c'est pendant ce triste mois de décembre 1812 que Napoléon revenait presque seul à Paris pour y tenter un dernier effort et essayer de réparer les désastres de la campagne de Russie. Comment n'a-t-il pas eu rheureuse inspiration, dans ce moment de crise, de concentrer toutes ses ressources en renonçant à ses projets contre l'Espagne et le Portugal , et de rappeler au delà des Pyrénées des troupes excellentes, qui ne lui rendaient aucun service dans la péninsule et qui auraient pu lui assurer la victoire dans les plaines de la Saxe! L'Empereur n'y songea même pas, et, dans son immense orgueil, résolu à faire face à tous ses ennemis et sur toutes les frontières, ordonna à ses lieutenants de poursuivre leurs opérations en Espagne, pendant qu'il conduisait lui-même sur les rives de TElbe les derniers régiments de la France. Réunis et concentrés, nos soldats eussent été invincibles; séparés et divisés, ils allaient éprouver échecs sur
échecs, et être ramenés sur la frontière qui aurait été si facilement inexpugnable.
Ce fut en Espagne que nos revers commencèrent, et ce sont ces Espagnols et ces Portugais, si indignement trompés et maltraités par l'Empereur, qui, les premiers, envahirent la France.
Le roi Joseph, après avoir concentré autour de Madrid les trois armées du Centre, d'Andalousie et de Portugal, pouvait, s'il persistait à tenir dans ses mains les 88000 excellents soldats qui les composaient, tomber en masse sur les Anglais. Appuyé sur sa droite par l'armée du Nord sous les ordres de Clauzel, sur sa gauche et sur ses derrières par l'armée d'Aragon commandée par Suchet, sa situation n'aurait pas été mauvaise sans le contre-coup des événements de Russie. Encouragés à la résistance par nos désastres, les Cortès de Cadix avaient renoncé à toute velléité d'accommodement avec les Français. Elles avaient môme, malgré leurs répugnances, investi Wellington du commandement en chef des armées espagnoles, avec pleins pouvoirs, et s'étaient déterminés à un vigoureux effort pour la campagne de 1813. Wellington, de son côté, persuadé de la nécessité de profiter des circonstances pour tenter une attaque décisive, venait de se résoudre à envahir la Vieille-Caslille, à la tête de 100 000 hommes, pour faire tomber d'un seul coup l'établissement des Français. Le maréchal Jourdan avait deviné le projet de son redoutable adversaire, et il avait proposé au roi d'évacuer de nouveau Madrid et de se porter au-devant des Anglais, soit à Valladolid, soit à Salamanque, avec toutes les forces disponibles. Une grande bataille aurait alors décidé du sort de la péninsule, et Jourdan, avec les soldats éprouvés qu'il avait alors sous ses ordres, se faisait fort de la gagner. C'était évidemment la meilleure tactique à suivre. Si on continuait à éparpiller ses ressources, on éternisait la guerre et on s'exposait à un désastre. Par malheur Napoléon n(^ se rendait pas un compte exact de la situation. Partant d'une idée préconçue, celle de faire la part du feu et de ne plus garder en Espagne que les provinces de l'Ebre, et, d'un autre côté, fort impatienté par la présence de nombreuses guérillas dans le nord de TEspagne, il fonda sur cette double considération son plan de campagne pour 1813. Il prescrivit donc d'évacuer Madrid, car il ne tenait plus à la conservation de cette capitale depuis qu'il songeait à rendre la
couronne à Ferdinand VII, et de se porter à Valladolid pour tenir tète aux Anglais, mais en détachant une vingtaine de mille hommes qu'on prêterait à Clauzel pour Taider à détruire les bandes qui infestaient les provinces du nord. Napoléon espérait ainsi non seulement en imposer à Wellington, mais encore s'établir d'une façon définitive dans les provinces sur lesquelles il avait jeté son dévolu. Ces calculs étaient défectueux. Le général anglais profita de cet affaiblissement de nos forces pour nous attaquer, et les 20000 soldats prêtés à Clauzel ne suffirent pas pour réduire les guérillas du nord. Le temps seul pouvait avoir raison de cette Vendée espagnole.
L'Empereur îivait ordonné : il n'y avait plus qu'à obéir. Le roi Joseph quitta donc, non sans regret, la capitale qu'il ne devait plus revoir, et porta son quartier général à Valladolid. Il laissa pourtant à Madrid, pour continuer l'occupation apparente de la capitale, la division Levai. Trois des divisions de l'armée de Portugal rejoignirent Clauzel, et les armées du Centre et d'Andalousie, avec ce qui restait de l'armée de Portugal, prirent leurs cantonnements en Vieille-Castille. Cette fâcheuse dispersion de nos forces allait être la cause principale de la défaite de Vittoria.
Pendant que Clauzel s'épuisait en courses inutiles contre Porlier, Mina, Merino, Longa, Campillo et les autres chefs de bande qui, soutenus par les Anglais, éternisaient la guerre dans les provinces asturiennes et basques; pendant que se consumaient ainsi les forces des dernières troupes qu'on avait pu opposer à Wellington, ce dernier entrait en campagne A la tète de 48000 Anglais, 20000 Portugais et 24000 Espagnols (mai 1813). Notre armée d'Andalousie était alors dispersée de Madrid à Salamanque, celle du Portugal de Burgos à Pampelune. Avec un ennemi plus entreprenant nos divisions auraient été surprises et rejetées en désordre les unes sur les autres. Jourdan eut le temps de préparer et d'exécuter un mouvement général de retraite sur Valladolid, qui permit au général Levai de quitter Madrid et de rejoindre l'armée du Centre. Près de 55000 hommes furent assez rapidement concentrés; mais Clauzel restait toujours isolé, et, si les Anglais manœuvraient avec résolution, ils pouvaient ou accabler Clauzel, ou se jeter avec toutes leurs forces contre le roi Joseph. Ce fut pour éviter ce danger et aussi pour se
rapprocher de Clauzel que Joseph se décida à continuer la retraite et à se porter de Valladolid sur Burgos. C'était une seconde étape sur le chemin de l'évacuation : ce ne devait pas être la dernière.
On se demande avec étonnement comment un général aussi méthodique que Wellington n'a pas essayé de jeter le désordre dans nos colonnes, car leur marche, embarrassée par le matériel, par les malades et les blessés, par les afrancesados, était fort lente. Il est vrai que nous avions une cavalerie nombreuse et vaillante, et que, grAceà nos dragons, il n'y eut pas dans la retraite d'incident fâcheux. Ce qui est plus surprenant, c'est que non seulement Wellington n'a pas profité de sa supériorité numérique pour nous contraindre à une bataille qu'il savait inévitable, mais encore qu'il nous a en quelque sorte poussé sur nos renforts, au lieu de chercher à nous joindre. Peut-être, suivant sa tactique habituelle, ne voulait-il combattre que sur un terrain a sa convenance, ou bien ne cherchait-il simplement qu'à nous ramener sur les Pyrénées, espérant ainsi reconquérir l'Espagne sans combat.
Le 6 juin les Français arrivaient à Palencia, le 9 ils étaient h Burgos. Ils ne purent s'y arrêter que quelques jours, car les magasins considérables qu'on avait créés dans cette ville étaient déjà épuisés, et il fallait à tout prix rejoindre Clauzel. Il était relativement aisé, en faisant un détour sur l'Ebre, de lui donner la main en Navarre, mais cette marche découvrait la grande route de Burgos à Bayonne et permettait par conséquent aux Anglais de couper nos communications avec la France. Sur ce point les instructions de Napoléon n'avaient jamais varié : il avait recommandé de conserver à tout prix les communications directes avec la France. Joseph et Jourdan n'osèrent assumer la responsabilité de cette manœuvre décisive, qui aurait rendu possible la concentration de toutes nos armées, et leur aurait permis de se retourner contre les Anglais en leur présentant la bataille dans de bonnes conditions. Ils ordonnèrent de continuer la retraite directement sur Miranda et Vittoria. Ils firent donc sauter les fortifications de Burgos, qui nous avaient rendu tant de services Tannée précédente, ce qui semblait indiquer une retraite sans espoir de retour, et continuèrent leur mouvement rétrograde (13 juin). Le lendemain on arrivait à Briviesca, le 15 à Pancorbo, le 16 à Miranda. Les Anglais nous suivaient de près, et déjà leurs coureurs s'ef-
forçaient de gagner avant nous les défilés des Pyrénées, soit pour nous contraindre à une bataille générale, soit pour nous entamer avant que nous eussions gagné la frontière.
Le 19 juin au soir, les trois armées du Centre, d'Andalousie et de Portugal se trouvaient réunies à Vittoria. Elles pouvaient franchir les Pyrénées et rentrer en France par le col de Salinas, mais en abandonnant Clauzel, en exposant aux plus grands périls Suchet et Tarmée d'Aragon, et en refusant la bataille à ces Anglais que, quelques mois auparavant, on avait forcés à fuir devant Salamanque. L'honneur militaire et les nécessités de la situation défendaient donc de repasser les Pyrénées. Il était d'ailleurs peu probable que Wellington nous laissât paisiblement battre en retraite. Une grande bataille était inévitable. Elle eut lieu à Vittoria.
Le premier soin de Joseph aurait dû être de se débarrasser de l'immense convoi qui nous avait précédés à Vittoria. Blessés, malades, expatriés, il aurait fallu tout expédier par la route de Bayonne, qui était encore libre; mais on ne donna aucun ordre à ce sujet, et plusieurs milliers de non^combatlants obstruèrent et encombrèrent bientôt toutes les avenues. Ce fut le 20 juin seulement qu'on se décida à se délivrer de ce lourd convoi. Il fallait en second lieu avertir Clauzel de la décision qu'on venait de prendre et lui expédier des officiers sûrs, escortés au besoin de tout un régiment de cavalerie, pour lui indiquer le point précis de la concentration, mais on se contenta de lui envoyer des paysans mal payés et tout disposés à trahir. Il fallait enfin se mettre en mesure d'attendre Clauzel, cl, pour cela, reconnaître le terrain et prendre toutes ses précautions pour le bien défendre. Or Jourdan était malade et Joseph, qui ne voyait que par ses yeux, remit au lendemain 21 la reconnaissance des lieux. Il se flattait de l'espoir que les Anglais, avec leur circonspection ordinaire, ne nous attaqueraient pas de front et perdraient du temps en cherchant à nous déborder à travers les montagnes. Toutes ces fautes allaient être sérieusement punies.
Vittoria est bâtie au milieu d'une plaine que, de tous côtés, entourent de hautes montagnes, TArrato, la sierra de Andia et la chaîne à travers laquelle passe la route de Salvatierra à Pampelune. Une petite rivière, la Zadorra, arrose toute la plaine. A notre droite, au pied de l'Arrato, le général Reille avec ce qui restait de l'armée
de Portugal gardait les ponts de la Zadorra, à Durana, Gamorra- Mayor et Arriaga. Il avait pour mission d'empêcher un mouvement tournant des Anglais. A notre gauche, en face du défdé delà Puebla, sur la grande route de Miranda à Vittoria, campait l'armée d'Andalousie avec le général Gazan, soutenue en arrière par l'armée du Centre avec le général Drouet d'Erlon. Une éminence, le Zuazo, commande à la fois et ce défilé et la plaine. On avait négligé de l'occuper. Si on avait fait sauter les ponts de la Zadorra, si surtout on avait transformé le Zuazo en redoute, nos soldats auraient été à peu près inexpugnables et ils auraient pu tout à la fois attendre le général Clauzel et repousser toutes les attaques des Anglais. On ne prit aucune de ces précautions, et il était déjà trop tard lorsque, dans la matinée du 21 juin, le maréchal Jourdan, après avoir examiné le champ de bataille, ordonna au général Gazan d'occuper le Zuazo et au général Drouet d'Erlon de soutenir son collègue Reille en se portant au pont de Très Puentes sur la Zadorra. A ce moment débouchaient les Anglais : Graham à gauche avec les Espagnols et les Portugais contre Reille, Beresford au centre par le mont Arralo contre Drouet d'Erlon, et Ilill à droite contre Gazan. Ils nous surprenaient en flagrant délit de formation. Gazan n'eut pas le temps de rétrograder sur le Zuazo et fut obligé de combattre oii il se trouvait. 11 rhercha donc à déloger les ennemis de la sierra de Andia et à les chasser du défdé de la Puebla, mais il eut le tort de n'engager ses régiments que les uns après les autres et n'obtint aucun succès. Lorsque, après des ordres réitérés, il se décida à marcher avec toutes ses troupes, les Anglais profitèrent de ce mouvement pour forcer le passage de la Zadorra à Très Puentes, et menacer notn» centre. Un de nos généraux, Tirlet, parvient à ce moment a occuper le Zuazo, y installe une batterie de 45 canons, et couvre de mitraille les Anglais de Beresford à Très Puentes et ceux de Ilill à la Puebla. Si nous avions eu des réserves à notre disposition, les masses ennemies auraient alors été refoulées, et elles auraient éprouvé un sanglant échec; mais Gazan s'était trop écarté à la poursuite des Anglais vers la sierra de Andia; Reille luttait avec vigueur sur le Zadorra, mais avait lui-même besoin de renforts; Drouet était fort menacé au centre; et notre magnifique cavalerie était à peu près inutile sur ce sol coupé par des canaux, qui arrêtaient à chaque pas
l'élan des troupes à cheval : en sorte que Tavantage que nous venions de remporter au Zuazo restait stérile, puisque notre artillerie n'était pas appuyée. Joseph et Jourdan comprirent qu'ils ne pouvaient lutter plus longtemps contre des ennemis dont le nombre croissait d'instant en instant, et donnèrent le signal de la retraite.
Cette retraite fut désastreuse. Drouet, ne voyant plus Gazan à sa gauche, chercha à se retirer en s'appuyant sur la Zadorra. Il découvrait ainsi Vittoria. Les dragons anglais s'y précipitèrent. La ville était encore pleine de blessés et de malades. Un parc de résen'e de 150 canons n'avait pas encore été évacué sur Rayonne. A la vue des cavaliers ennemis, une panique indescriptible s'empara de tous ces non-combattants. Ils s'enfuirent, en poussant des cris de terreur, sur la route de Bayonne, mais ils y trouvèrent le général Reille qui luttait h outrance et couvrait cette route de feu et de sang. Ils se jetèrent alors par Salvatierra sur le chemin de Pampelune, el entraînèrent avec eux le général Tirlet qui, du moins, eut la présence d'esprit d'abandonner ses canons, qui ne pouvaient plus passer sur cette route encombrée, mais de sauver les hommes et les attelages. Sans l'indomptable énergie de Reille, qui, bien secondé par ses heutenan^^ Sarrut, Lamartinière, Tilly, Mermet, repoussa toutes les attaques de la cavalerie anglaise, et se relira en bon ordre par la roule de Salvatierra, la retraite se serait rapidement convertie en déroute. Xous avons perdu dans cette fatale journée près de 5000 morts et blessés, 15 à 1800 prisonniers, 200 canons, 400 caissons et un nombre infini de voitures. Joseph ne réussit pas à sauver la sienne, qui contenait tous ses papiers.
Pendant ce temps, que devenait Glauzel? Dès qu'il avait appris la marche de l'armée, il s'était porté sur Logrono, où il était arrivé le 20, mais il n'avait trouvé que des habitants froids et silencieux. Personne n'avait voulu le renseigner. Il se dirigea alors par Penacurada sur la sierra de Andia, conjecturant avec raison que Joseph était arrivé à Vittoria. Il y panint le 22, el put constater par luimôme notre immense désastre. Sans se troubler, il gagna les bords (le l'Ebre, et, puisque l'armée de Wellington le séparaitdes Pyrénées, il prit la hardie résolution de se porter sur Saragosse, afin de donner la main à Suchet, dont il doublerait ainsi les forces. C'était une sage résolution, la seule qui convînt aux circonstances. Exécutée avec ré-
solution, elle aurait entraîné pour la France d'heureuses conséquences; mais Clauzel fut rappelé en arrière et ne put exécuter son mouvement.
Les vaincus de Yittoria auraient pu se rallier à Pampelune. Adossés aux Pyrénées, renforcés par toutes les petites garnisons et par les dépôts du midi de la France, désormais assurés de leurs subsistances et de leurs approvisionnements, ils auraient pu tenir tête aux Anglais; car, si TEspagne était perdue, la frontière restait intacte, et il était facile d'y prolonger la résistance; mais nos soldats étaient démoralisés, nos généraux mécontents, et Napoléon, au lieu de les soutenir dans leur malheur immérité, ne sut que leur prodiguer les témoignages de son mécontentement. A la nouvelle des événements d'Espagne, il ordonna à Joseph de se rendre sur-le-champ dans sa propriété de Morfontaine et de n'y recevoir personne. Jourdan fut disgracié et remplacé par Soult, avec le titre de lieutenant-général et des pouvoirs extraordinaires. «J'ai trop longtemps compromis mes affaires pour des imbéciles », écrivait l'Empereur àCambacérès. Ce n'était pourtant pas à son frère qu'il aurait dû réserver ses emportements, ni même à Jourdan. L'un et l'autre n'avaient commis qu'une faute, celle d'avoir trop lidèlement exécuté ses instructions. Le vrai coupable en cette affaire n'était-il pas Napoléon lui-même, qui s'était obstiné à vouloir diriger de loin les affaires d'Espagne et qui avait à peu près abandonné son frère, sans secours, sans argent, exposé à la haine de ses sujets, à la désobéissance de ses généraux, à ses propres dédains, et cela au moment même où les Espagnols et les Portugais, renforcés par toute l'armée anglaise et conduits au feu par un général aussi prudent qu'heureux, renonçaient à leurs dissensions pour se ruer contre l'ennemi commun? Les peuples de la péninsule avaient été par lui froissés et maltraités; ce sont eux pourtant qui les premiers allaient porter la cognée au chêne majestueux qui naguère dominait la forêt et couvrait la terre de son ombre. Ils avaient été dédaignés comme de méprisables adversaires : ce sont eux qui les premiers allaient lui infliger l'humiliation d'envahir le sol national. Tant il est vrai que, tôt ou tard, les crimes sont punis, surtout ceux de lèse-nation.
Le premier soin du maréchal Soult, en prenant possession de son commandement, fut de réunir en une seule les trois armées du
Centre, d'Andalousie et de Portugal. Il les forma en simples divisions, à la tète desquelles il mit des généraux de valeur éprouvée, Rciile, Drouet d'Erlon et Clauzel. Ce dernier avait en effet été rappelé par lui, et avait réussi à rentrer en France par Jaca et Oloron, avec environ 1500U excellents soldats. Aussi bien, sous le rapport des qualités militaires, il était difficile de trouver de meilleures troupes, plus aguerries et mieux exercées que les vaincus de Vittoria. Endurcis par plusieurs années de campagnes et de privations, irrités par leurs malheurs, mais pleins de confiance en eux-mêmes, ces 70000 hommes seraient devenus, entre les mains du chef qui les aurait reconduits à la victoire, la première armée du monde. Soult était digne de les commander; mais il n'avait pas été accueilli avec confiance. On se défiait de ses projets ambitieux. On soupçonnait même sa fidélité politique : mais, en face de fennemi, tous ces dissentiments s^effacèrent. On se songea plus qu'à marcher contre les Anglais.
Wellington, môme après Vittoria, hésitait à envahir la France. Il avait peur de surexciter le sentiment patriotique et de retourner contre lui l'élan et la fureur qui avaient fait si grande la France de 1793. D'ailleurs il ne voulait pas s'exposer à un retour offensif de Napoléon, et, alors que la fortune des combats restait encore indécise dans les plaines de l'Elbe et de l'Oder, il lui répugnait d'affronter seul le colosse impérial. Il s'était donc contenté de mettre le siège devant Painpelune et Saint-Sébastien, et, sous prétexte de ne laisser derrière lui aucune place occupée par les Français, avait distribué ses troupes en cantonnements, à la fois pour couvrir le siège de ces deux places et pour repousser une attaque probable de Soult.
Ce dernier avait en effet résolu de reprendre l'offensive (24 juillet 1813). Il avait débouché par les vallées de Bastan et de Roncevaux, espérant dégager Pampelune. Le 27 et le 28 juillet, de sanglants combats s'engagèrent en avant de cette ville, surtout à Cubiry. Les Anglais perdirent 10 à 12000 hommes, mais ne furent pas débusqués de leurs positions. Le 29 il fallut rentrer de Navarre en France. La diversion n'avait pas réussi. Quelques semaines plus lard, afin de sauver Saint-Sébastien, où le général Iley, avec une garnison de 2500 hommes, soutenait un siège mémorable, Soult
fit une nouvelle tentative. Les Anglais, postés à Saint-Martial, ne se laissèrent pas entamer. Nous dûmes repasser la Bidassoa. Saint- Sébastien fut obligé de capituler (8 septembre). Si AVelIington ne s'était pas obstiné à réduire Pampelune, la frontière était désormais ouverte, et la France aurait été envahie dès le mois de septembre 1813.
Pendant ce temps le maréchal Suchet évacuait lentement lo royaume de Valence et la Catalogne (juin-juillet 1813); mais il choisissait son heure, ne perdait ni un homme ni un canon et repoussait les ennemis toutes les fois que, dans leur impatience, ils essayaient de Tentamer, comme il le fit pour les Anglais à Tarragone et pour les Espagnols au col d'Ordal; mais c'était pour l'honneur du drapeau qu'il luttait ainsi, car il n'ignorait pas qu'il ne pouvait se maintenir seul au delà des Pyrénées et que l'évacuation complète de l'Espagne n'était plus qu'une question de temps. Déjà même il s'était entendu avec Soult pour le rejoindre et pour livrer avec lui une dernière bataille à Wellington, mais ce projet ne fut jamais exécuté. De graves dangers menaçaient la France, et les soldats de Suchet furent appelés en toute hâte sur un autre théâtre d'opérations. La France était en effet envahie, non pas seulement sur les Pyrénées, mais aussi sur le Rhin. Il ne s'agissait plus de conserver des conquêtes, il fallait défendre la patrie elle-même.
Ce fut à ce moment, c'est-à-dire dans les derniers mois de 1813, que Napoléon, enfin convaincu de la nécessité de concentrer ses ressources militaires, prit la résolution d'en finir avec les affaires d'Espagne, en rendant la couronne à Ferdinand VIF. Il est certain que, si les 90 à 100000 soldats de Soult et de Suchet eussent été disponibles sur le Rhin et commandés directement par l'Empereur, jamais les alliés n'auraient approché de Paris; mais il ne suffisait pas de renoncer à l'Espagne et de repasser les Pyrénées pour que les Espagnols renonçassent à leur vengeance, et les Anglais n'étaient pas gens à prendre le congé qu'on leur signifierait sur un ordre parti de Madrid ou de Cadix. D'un autre côté, le roi dépossédé avait été par trop indignement traité pour qu'il ne prît pas ses précautions et au besoin n'imposât ses conditions. En effet, les négociations avec Ferdinand VII ne furent pas commodes. Le roi légitime d'Espagne, bien que soigneusement tenu au secret, comprit
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vite qu'on avait besoin de lui, puisqu'on s'adressait à lui, et déclara «{u'il ne pourrait traiter que réinstallé à Madrid. Dans la situation désespérée où se trouvait TEmpereur, il était difficile de ne pas accepter Tultimatum de Ferdinand VII. Un traité fut donc conclu à Valençay (19 décembre 1813), par lequel l'intégrité continentale et coloniale de l'Espagne était reconnue, les places espagnoles encore au pouvoir des Français restituées, les prisonniers rendus, et une amnistie générale proclamée. Ce traité ne devait jamais être exécuté qu'en partie, car il fallait quelesCortès le ratifiassent pour le rendre valable, et Wellington, sans plus se soucier des négociations entamées, allait celte fois prendre résolument l'oifensive, et contribuer pour sa large part à la chute de Napoléon.
Wellington était resté inactif en septembre et en octobre, pour réorganiser son armée. Au commencement de novembre il franchit la Bidassoa et força les Français à se retirer derrière la Nive. Sur les bords de cette petite rivière se livra une bataille de plusieurs semaines, où les Anglais perdirent 15000 hommes et les Franç4iis 10000, mais Wellington recevait des renforts continuels, tandis que Soult avait été forcé d'envoyer à Napoléon deux divisions d'infanterie et plusieurs brigades de cavalerie : aussi le général anglais résolut-il de profiter de sa supériorité numérique pour tenter une attaque décisive. Il s'y détermina d'autant plus volontiers que les alliés remportaient alors de grands succès en Belgique et sur le Rhin, et que les royalistes du Midi, encouragés par la présence du duc d'Angoulême, qui avait débarqué à Saint-Jean-de-Luz, préparaient au grand jour une révolution monarchique.
La ligne de l'Adour fut la première empoKée (janvier 1814). Après de nombreux combats sur la Joyeuse et la Bidouze, Soult abandonna Bayonne, où il avait improvisé un vaste camp retranché, et vint prendre position à Orthez, sur le Gave de Pau. Les Anglais
franchirent cette rivière et présentèrent la bataille à Soult (26 février). Elle fut vivement disputée, mais nous commencions à être débordés par le nombre toujours croissant de nos adversaires. Soult aurait pu sinon vaincre, au moins disputer le terrain pied à ' pied. Il préféra battre en retraite, parallèlement aux Pyrénées, afin d'opérer sa jonction avec Suchet : il abandonnait ainsi la grande ville de Bordeaux aux trahisons de l'intérieur. Les royalistes, et à
leur tête le maire Lynch, prièrent Wellington de se diriger sur leur ville, où ils étaient tout prêts à proclamer Louis XA^III. Wellington s'empressa de déférer à leurs vœux. Deux divisions anglaises furent donc détachées sur Bordeaux, et, au milieu des applaudissements d'une population fatiguée et ruinée par la guerre, la cocarde blanche fut arborée et Louis XVIII proclamé roi de France (12 mars 1814).
Cette trahison indigna l'armée. Soldats et généraux voulaient revenir sur la ville rebelle et la mettre à feu et à sang. Soult eut grand'peine à les retenir. Aussi bien il lui répugnait d'inaugurer la guerre civile, et, bien qu'intimement convaincu de la chute prochaine de l'Empereur, il voulait rester fidèle au drapeau national, et tourner contre les ennemis la fureur patriotique de ses soldats. Ce sont en effet ses régiments qui eurent l'honneur de tirer les derniers coups de fusil et de remporter la dernière victoire. Après la bataille d'Orthez ils avaient battu en retraite par Tarbes et Saint- Gaudens. A la fin de mars ils étaient arrivés à Toulouse. Les Anglais les avaient suivis dans ce mouvement de recul. Appuyé sur une grande ville, connaissant à merveille le terrain sur lequel il allait opérer, Soult résolut de s'arrêter à Toulouse et d'y livrer une bataille défensive.
Le 4 avril 1814, jour de la première abdication de Napoléon, le général anglais réussit à jeter un pont de bateaux à Grenade sur la Garonne, et transporta sur la rive droite du fleuve tout le corps d'armée de son lieutenant Beresford. Ils se trouvèrent tout à coup isolés et livrés à nos coups par une crue subite de la Garonne. Soult aurait pu profiter de la fausse position de ces 15000 Anglais pour les précipiter dans le fleuve. Il laissa échapper l'occasion et préféra attendre les Anglais sur les positions qu'il avait choisies et étudiées.
AVellington rejoignit son lieutenant, et, le 9 avril, à la tête de ses 60000 Anglo-Espagnols, attaqua les 36 000 Français qui restaient à Soult. Nos soldats, protégés par le canal du Midi et par les hauteurs fortifiées qui s'étendent de la Pujade au Calvinet, repoussèrent les attaques anglaises. Darricau, Ilarispe, Darmagnac se couvrirent de gloire par leur résistance acharnée. Un moment la victoire se déclara en notre faveur. Beresford avait essayé un mouvement tournant et nous prêtait le flanc. Il aurait sufli de se jeter en masse sur lui pour l'acculer à une petite rivière fangeuse, le Llers. Clauzel sup-
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pliait le maréchal de saisir Tà-propos, mais Soult se souvenait des fautes autrefois commises en quittant mal à propos des positions défensives pouraller à la rencontre des Anglais. Il manqua d*audace. Beresford put exécuter son mouvement et s'emparer des redoutes du Calvinet. Soult reconnut que la position n'était plus tenable et ordonna la retraite. Il aurait pu se replier sur Toulouse et s'y défendre à outrance, mais il ne voulut pas exposer cette grande ville aux plus cruelles extrémités, et se retira sur Carcassonne, où Suchet le rejoignit. Il avait perdu 3000 hommes, mais en avait tué 5000 aux Anglais. L'armée d'Espagne avait, comme toujours, mérité la victoire, mais ne l'avait pas remportée !
Quelques jours plus tard arrivait la nouvelle des événements de Paris. Soult et Suchet d'un côté, Wellington de l'autre suspendirent les hostilités, et les deux armées, en présence l'une de l'autre, attendirent la signature de la paix. C'est ainsi que se termina aux environs de Carcassonne cette lamentable guerre d'Espagne, engagée si malencontreusement, négligée à tort par l'Empereur, mal soutenue par ses lieutenants, féconde en péripéties dramatiques, et où tour à tour les vainqueurs et les vaincus s'honorèrent par un courage et une persévérance dignes d'une meilleure cause.