CHAPITRE Vin
KoutouzofT avait cédé à Napoléon le champ de bataille de la Moskova, mais il s'était retiré en bon ordre, écrivant au Tsar qu'il ne battait en retraite que pour sauver Moscou, et répandant partout le bruit de sa victoire. Il est vrai que ses soldats n'avaient pas été un seul instant mis en déroute. Le soir même de rengagement, ils avaient manifesté leur présence par des clameurs répétées. Le lendemain matin, ils avaient failli surprendre le quartier impérial, et la garde avait dû courir aux armes pour repousser leur attaque. A Mojaïsk, dès le 8 septembre, ils avaient résolument fait face en arrière et durement repoussé Murât, qui s'obstinait à les poursuivre. A Krymskoïé, le H septembre, ce fut au tour de Mortier d'éprouver un véritable échec. Sans doute les Russes reculaient, mais ils choisissaient leur heure, et leur ferme attitude démontrait qu'ils ne considéraient nullement la Moskova comme une bataille décisive.
Arrivé aux Fily, sur une des collines qui dominent Moscou, KoutouzofT assembla un conseil de guerre. Essayerait-il de sauver Moscou en sacrifiant les derniers soldats de la Russie, ou les réservcrait-il pour des jours meilleurs en abandonnant aux Français la ville sainte? Benningsen, Eugène de Wurtemberg, Ostermann, Yermoloffse prononçaient pour une nouvelle bataille. Barclay déclara que, quand il s'agissait du salut de la Russie et de l'Europe, Moscou n'était plus qu'une ville comme une autre. KoutouzofT écouta
tous les avis, mais sa résolution était déjà prise. Il était décidé k ne pas défendre Moscou, t L'abandon de la capitale, dit-il à ses lieutenants consternés, est un piège où la ruine de l'ennemi est infaillible. > L'événement lui donna raison, mais ce ne fut pas sans verser des larmes amères que l'armée défdtt par les faubourgs de la capitale pour prendre la route de Riazan, qui lui permettait de se placer sur le liane droit de Napoléon, d'attirer tes renforts du midi, et de bar-
reraux Français le chemin des provinces lesplus fertiles de l'Empire. Rostoptchinc avait été nommé gouverneur de Moscou. Avec un art infini il travailla l'opinion publique, et disposa tout pour un sacrifice suprême. Il avait d'abord essayé de donner le change à ses administrés en publiant des bulletins de victoires imaginaires. Tantôt c'était Wiltgenstein, tantôt Oslermann qui avaient fait mordre la poussière à des milliers de Français, i Je réponds sur ma tète que le méchant n'entrera pas à Moscou, écrivait-il dans une proclamation. En avant, la drouijnade Moscou. Marchons aussi et
nous serons 100000 braves. Nous prendrons avec nous l'image de la ofnère de Dieu d'Ibérie, 150 canons, et nous ferons Taffaire tous ensemble. » Même après Borodino, il affectait une confiance imperturbable. € Moscou est notre mère. Elle nous a abreuvés, nourris, enri- •chis. Au nom de la mère de Dieu, je vous convie à la défense des Xemplesdu Seigneur, de Moscou, de la Russie... Rassemblez-vous à l'instant sur les trois montagnes. Je serai avec vous. Nous exterminerons tous ensemble les envahisseurs. Gloire dans le ciel à ceux qui iront! Paix éternelle à ceux qui mourront! Punition au Jugement dernier à ceux qui reculeront. » Pendant qu'il enflammait ainsi le zèle des Moscovites, il expédiait sur Vladimir les archives et les trésors des palais et des églises. Il distribuait au peuple les trésors de l'arsenal, prenait ou cachait les pompes, et ordonnait d'incendier les magasins d'eau-de-vie et les barques chargées d'alcool. A-t-il, comme il s'en est vanté plus tard, ordonné l'incendie de la capitale? Rien n'est moins prouvé; mais il atout préparé. Quand les Français se présentèrent, tout ce qui pouvait quitter la ville avait émigré. Il ne restait plus que les pauvres et les malfaiteurs, auxquels Rostoptchine, en partant pour rejoindre l'armée, avait lui-même ouvert les portes des prisons.
Le 44 septembre l'Empereur n'était plus qu'à quelques lieues de Moscou. Il marchait lentement, car il s'attendait à une bataille; mais toutes les positions avaient été abandonnées, et Ton n'éprouvait pas la plus légère résistance.
Nos soldats arrivent à une dernière hauteur, le mont du Salut. Ils voient s'étendre à leurs yeux cette ville immense dont les clochers cl les coupoles étincellent au soleil. Saisis d'admiralion, ils poussent des cris de joie: Moscou! Moscou! et bientôt l'armée tout entière couronne les collines qui dominent la ville. « A la vue de cette ville dorée, lisons-nous dans les Mémoires de Ségur, de ce nœud brillant de l'Asie et de l'Europe, nous nous arrêtâmes saisis d'une orgueilleuse contemplation. Quel jour de gloire était arrivé î Comme il allait devenir le plus grand, le plus éclatant souvenir de notre vie entière! Nous sentions qu'à ce moment toutes nos actions devaient fixer les yeux de l'univers surpris, et que chacun de nos moindres mouvements serait historique. > Napoléon était accouru. II ne cacha pas sa joie. Ses maréchaux, qui, depuis la Moskova,
CAUPAGNB DE RCSSIE. — LA RETRAITE. V»
s'étaient éloigm's de lui, l'entourèrent enl'accablantde compliments, et rendirent hommage à sa fortune. Tout semblait oublié, misères passées et soufTrances présentes. L'armée n'avait plus qu'à étendre la main sur cette riche proie. Celte fois encore la victoire nous res^ lait fidèle.
Poussant devant eux les derniers bataillons russes, nos soldats
entrèrent â Moscou en chantant la Marseillaise. Napoléon gravit l'escalier rouge, et s'installa dans l'antique palais des Tsars, au Krem'r lin. Dès la première heure, des désordres éclatèrent et le pillagi! des maisons commença. Mortier avait été nommé gouverneur de la place. L'Empereur lui avait ordonné de faire observer une sévère discipline, mais la populace se joignit aux maraudeurs et d'énorme? ressources furent gaspillées avec une déplorable insouciance.. Le? incendies commencèrent en même temps. Dès le lendemain, 16 sep-
tembre, la ville, presque entièrement bâtie en bois, ne présentait plus qu'un océan de flammes. Partout les maisons s*écrouIaient en faisant jaillir des tourbillons de fumée et d'étincelles. Les plaques de tôle qui recouvraient les toits, subitement dilatées par la chaleur, étaientarrachéesàleurs ferrements et projetées à d'énormes espaces. On était perdu en s'aventurant dans certaines rues. La respiration manquait, la fumée étouffait, les débris écrasaient. On vit de pauvres femmes s'affaisser sur les pavés brûlants, et être aussitôt ensevelies sous les tisons et sous les cendres. Nos soldats essayèrent d'abord d'arrêter le désastre, mais ils ne purent sauver que des vivres et des richesses. Seules restèrent debout les églises, quelques monuments et environ un dixième des maisons. Menacé par les flammes jusque dans le Kremlin, qu'encombraient les caissons d'artillerie de la garde, Napoléon fut obligé de se retirer au parc Petrovsky, et encore faillit*il périr ea chemin.
Quel est le véritable auteur de l'incendie de Moscou? Sans doute on arrêta des incendiaires, qui prélendirent avoir reçu les ordres de Rostoptôhihe, et des commiteionsteilitaipestondamnërent à mort qualité céht&ffenlrelBur.'^LesRtifises ont également chferché à faire retomber 06 gra(àddésai»tre sur la sauvagerie de nos soldats, mais, en réalité, Moscou ia brûlé parce que cette ville, toute en bois, était abandonnée par ses habitants, et que dès lors elle était condamnée à l'încëndie, comme peuvent l'être des tas de copeaux sur lesquels tombent des étincelles. « Même en temps de paix, a écrit Tolstoï, lorsque des troupes viennent prendre leurs quartiers dans des villages, dans n'importe quel pays, le nombre des incendies se multipliera tout de suite en cet endroit. A plus forte raison^ quelles doivent être les chances d'incendie dans une ville déserte, construite en bois et occupée par une armée étrangère I L'incendie de Moscou est dû aux pipes, à la cuisine, aux bûchers et surtout à la négligence des soldats ennemis, et provient de ce que les habitants ont été remplacés par des étrangers. >
Après l'incendie le pillage, surtout des caves et des magasins restés intacts. Les Français se signalèrent par leur courtoisie et leur générosité. « Ils ne commettaient pas de dégâts inutiles, écrit un témoin oculaire, le général Volzogen. Leur politesse se manifestait au milieu même de leurs excès, et souvent elle présentait de bizarres
contrastes. Je déclare, pour rendre hommage à la vérité, que personne n'a reproché soit aux maréchaux, soit à Bonaparte lui-même, d'avoir détourné la moindre chose pour son compte personnel. » Nos alliés se distinguaient au contraire par leur brutale rapacité. « De leurs alliés que Dieu nous garde ! disait un marchand de Moscou. Nous les avions surnommés l'armée sans merci, parce qu'avec eux rien n'y faisait, ni prières ni larmes. On disait môme, dans le peuple, qu'ils étaient à l'épreuve des balles et que le diable les protégeait. Quand ce n'était pas en action, c'était en paroles qu'ils nous outrageaient. On ne comprenait pas ce qu'ils disaient, mais on sentait bien que c'étaient des insultes. » Entre tous se firent remarquer les Bavarois et les Wurtembcrgeois, car « ils faisaient le mal pour le seul plaisir du mal. Ils brisaient ce qu'ils ne pouvaient emporter et dont ils n'espéraient pas le débit ». Le désordre fut bientôt tel, que, même au camp impérial de Petrovsky, on voyait les soldats, affublés de costumes tartares ou chinois, vendre les dépouilles de Moscou aux juifs qui s'étaient abattus sur eux. Cet abominable traOc avait lieu presque sous les yeux de Napoléon, qui laissait faire et semblait approuver. On en arriva à organiser le pillage comme une opération régulière. Fezensac raconte dans ses Mémoires que, campé hors de Moscou, et prévoyant qu'il allait, lui et ses hommes, mourir de faim, il s'entendit avec un de ses collègues, le colonel du 18* de ligne, pour envoyer ses soldats par escouades prendre leur part de butin. « Au reste ce n'est qu'avec beaucoup de peine qu'ils pouvaient se procurer quelque chose. II fallait en revenant traverser le camp du 1*' corps, placé devant nous, et se battre avec leurs soldats et ceux de la garde impériale, qui voulaient tout enlever. »
A un tel régime, l'armée se déshonorait et se désorganisait. Pendant les trente-cinqjoursqu'ellerestaàMoscoUjlOà 12 000 soldats périrent de misère, et pourtant les magasins étaient encombrés et les ressources ne manquaient pas. Le corps bavarois acheva de s'y détruire. Il est vrai que les habitants, exaspérés par les mauvais traitements, se vengeaient sur les soldats isolés. Bon nombre d'entre eux furent assassinés et jetés dans les puits. Une marchande, Anna Grigorievna, interrogée à ce sujet, raconta qu'elle avait contribué à noyer plusieurs de nos soldats. Elle avait même à ce propos inventé une théorie du meurtre légitime. « S'ils
fI2 CAMPAGNES DU PREMIER EMPIRE.
s*avisaient de vouloir nous faire du mal, on savait les mettre &
la raison. Pas un ne sortait vivant. Cela faisait mal au cœur, mais avant tout on tient à sa peau. Si, après les avoir battus, on les avait relâchés, vous sentez bien qu'ils seraient partis furieux, et se* raient revenus en bandes pour nous exterminer jusqu'au dernier. Donc pas de pitié I A mort ! >
Plutôt que d'exposer ainsi ses soldats aux vengeances des Moscovites, plutôt que de les maintenir dans une inexplicable oisiveté et de leur donner de déplorables habitudes de dissipation et de débauclie, Napoléon aurait dû rentrer en campagne et surprendre KoutouzofT; mais l'incendie de Moscou l'avait comme stupéfait. Il se sentait impuissant contre tant de barbarie. Il avait d'abord pensé à marcher sur Saint-Pétersbourg, en ralliant sur son passage Macdonald et Oudinot ; mais tous ses lieutenants l'en dissuadèrent. « Mieux valait, disaient-ils, séjournera Moscou, où il y avait encore de grandes ressources. Mieux valait surtout négocier. > L'Empereur eut le tort de céder. Tout était préférable à Tinaclion, car chaque jour perdu à Moscou hâtait la ruine de l'armée. Napoléon avait comme le pressentiment de la faute qu'il commettait. Ce fut à contre-cœur qu'il envoya Lauriston à Saint-Pétersbourg adresser de nouvelles propositions de paix. Le Tsar n'avait plus qu'à laisser faire le temps.
Bien qu'il affectât une grande tranquillité d'esprit, et organisât des représentations théâtrales ou des concerts au Kremlin ; bien qu'il datât de Moscou son fameux décret sur la Comédie-Française ; Napoléon était comme dévoré d'inquiétudes. Il ne savait à quel parti s'arrêter. Tantôt il songeait à se déclarer roi de Pologne, et à démembrer la Russie occidentale, tantôt il voulait affranchir les serfs, soulever lesTatars de la Volga, ou même donner une constitution libérale, qui lui aurait concilié l'aristocratie russe. Aujourd'hui il portait toute son attention aux affaires d'Espagne ou bien & la guerre commencée entre les Etats-Unis et l'Angleterre, demain il s'occupait des mille détails de l'administration de son empire; mais, au fond du cœur, il comprenait que le danger grandissait d'heure en heure et qu'il n'aurait bientôt plus d'autre ressource que dans la retraite. Les Russes aiment à raconter qu'il monta un jour sur la tour d'Ivan au Kremlin pour examiner la route de Troïtsa. € C*est par là que j'irai I s'écria-t-il. Les chemins sont libres I Per-
sonne ne m'arrêtera ! > Au même moment il voit sortir de la porte du monastère un vieillard à cheveux blancs, la crosse d'or à la main, qui s'avance contre lui d'un air menaçant. Une foule innombrable Tentoure, poussant des cris furieux. L'Empereur effrayé s'enfuit en toute hâte. C'était saint Serge, c'étaient les fidèles martyrs qui lui défendaient de s'avancer plus loin. D'après une autre légende, très populaire en Russie, l'armée française aurait, à trois reprises, essayé de marcher sur la route de Troïtsa : à trois reprises se dressa devant elle une forêt gigantesque et touffue, où elle s'égara. Napoléon en effet ne devait pas dépasser Moscou, et l'heure de la retraite allait bientôt sonner.
Le Tsar ne daigna même pas répondre aux ouvertures de Napoléon et blâma Koutouzoffd'avoir consenti à des pourparlers. II avait décrété l'opoltchénié, c'est-à-dire la levée en masse, dans seize gouvernements, et les renforts arrivaient de tous côtés. « Nous ferons de la Russie une nouvelle Espagne ! » avait-il dit. En effet la guerre des partisans avait commencé. Des moujiks tombaient sur les fourrageurs, les tuaient à coups de fourche, les pendaient ou les noyaient. Dans le seul district de Borovsk, 3 500 de nos soldats furent ainsi tués ou pris. Un paysan de Pavlovo, Gérasime Kourine, leva une bande de 6 000 hommes. Dorokoff et un parti de Cosaques prirent d'assaut Vereïa. Sur les derrières de l'armée, le prince Kourakine, Seslavine, Dangdoff, Benkendorff enlevaient nos convois. Une femme Nadejda Dourova, prenait le fusil et donnait l'exemple aux hommes. Des Cosaques déguisés entraient déjà à Moscou. L'hésitation n'était plus possible. Il fallait ou rentrer en campagne, ou battre en retraite.
Les Russes n'attendirent pas. Ils reprirent l'offensive. Koutouzoff, profitant du désordre où Tincendie de Moscou avait mis les Français, s'était porté à leur insu, et sans être inquiété, sur la route de Kalouga, c'est-à-dire qu'il était passé du sud-est au sud-ouest de Moscou, et menaçait nos communications avec Mojaïsk. Murât, après dix joiirs de la plus singulière inaction, fut envoyé contre lui et le battit à Yinkovo (27 sept.), mais Koutouzoff s'arrêta dans le camp retranché de Taroutino, où son armée, appuyée sur les provinces du midi, reçut d'incessants renforts. Le 18 octobre il surprenait à son tour Murât à Vinkovo, et lui faisait éprouver un sérieux, échec. Au môme moment, aux deux extrémités de l'empire^ les
ai'mées russes reprenaient également l'offensive. Wittgenstein avait reçu des renforts, tout le corps d'armée de la Finlande qui avait débarqué à Riga pour se joindre à lui (4 septembre). Certain de ne plus être attaqué dans la direction de Saint-Pétersbourg, il descendit lentement au sud, refoulant devant lui les troupes épuisées de Gouvion Saint-Cyr, Oudinot et Macdonald. Son plan était de donner la main à Tchichakoff et Tormazoff, réunis, malgré la défaite du second par Schwarzenberg, à Gorodeczno (22 août), et de fermer la retraite à Napoléon poussé en queue par Koutouzoff. Si cette grande manœuvre réussissait. Napoléon serait comme enfermé entre trois armées, et réduit ou bien à capituler ou bien à s'ouvrir un passage qui lui serait vivement disputé. Ce fut en exécution de ce plan que Koutouzoff se jeta sur Murât et lui infligea la défaite de Yinkovo.
Il n'y avait plus de temps à perdre. Napoléon avait tout préparé pour la retraite. Les traînards avaient été ralliés à Moscou. Des masses d'approvisionnements étaient préparés à Smolensk, à Vitebsk, à Minsk, à Vilna. Victor en première ligne et Augereau en seconde ligne arrivaient avec des renforts. La Pologne et la Lithuanie étaient en armes. Les cohortes de la garde nationale se disposaient à passer le Rhin. La conscription de 181â était versée dans les dépôts. Rien encore n'était compromis, puisque, après tout, on avait toujours été victorieux, mais il fallait se hâter. Le plan de l'Empereur était de revenir à Smolensk, non par la route ruinée de Borodino, mais par celle de Kalouga, qui traversait un pays abondant et peuplé, et il voulait y arriver avant les froids. Il ne pouvait d'ailleurs se dissimuler que ses soldats étaient mal équipés. Aux premiers jours del'occupation française, les Russes avaient remarqué que les généraux aimaient i passer les troupes en revue, et qu'elles marchaient fièrement, allègres et étincelantes ; mais le séjour de la capitale avait été pernicieux pour elles. Sans doute les soldats se réunissaient encore à l'appel du tambour, mais ils étaient sales, déchirés, en bottes percées, et déjà mourant de faim et épuisés par le besoin. Il fallait à tout prix les arracher de ce lieu de perdition.
De Moscou à l'Elbe on peut distinguer dans la retraite comme trois périodes, marquées la première par une station à Smolensk, la seconde par une autre station à Vilna, et la troisième par un arrêt définitif sur les bords de l'Elbe. L'armée conserve d'abord un semblant
d'organisation, et s'ouvre péniblement mais glorieusement le chemin de la retraite. A la retraite succède la déroute. Nos soldats se défen> dent avec peine et ils n'échappent à une catastrophe que par le dévouement de ceux de leurs camarades qui sont restés serrés autour de leurs drapeaux. Puis c'est l'efTondrement. Ce qui reste de la grande armée ne présente plus qu'une colonne confuse et indisciplinée, non plus des divisions, ni même des régiments, mais des bandes qui se défendent à peine contre les Cosaques acharnés à leur poursuite. Même quand ils ont franchi la frontière russe, ils n'osent pas faire face à l'ennemi, et c'est en pleine Allemagne, abrités par d'imposantes forteresses et soutenus par l'espoir de prompts renforts, qu'ils se décident enfin à s'arrêter. Nous étudierons successivement ces trois étapes dans la voie douloureuse de l'expiation.
Laretraite commença dès le 13 octobre. Les hôpitaux et les convois furent d'abord évacués. Le prince Eugène prit ensuite le commandement de l'avant-garde et marcha sur Kalouga avantque Koutouzoiî fût instruit de sa marche. Du 14 au 19 octobre, 80 000 combattants sortirent de Moscou. L'infanterie était en assez bon ordre, mais la cavalerie ne comptait plus que 12 000 chevaux, fatigués et hors d'état de supporter une nouvelle campagne. L'artillerie, forte encore de 600 canons et de 2 000 caissons, manquait d'attelages ; mais ce qui alourdissait singulièrement la marche des soldats, c'était une vé^ ritable cohue de 50 000 non-combattants, prisonniers, employés, femmes, enfants, vivandières et maraudeurs, qui allongeaient sur toutes les routes une file interminable de voitures et d'équipages, chargés de vivres, d'habits et de butin. Mortier et l'arrière-garde occupaient encore le Kremlin, et déjà la retraite ressemblait à une déroute. Voici comment l'adécrite un témoin oculaire, le général, alors colonel, de Fezensac : « Les ténèbres de la nuit, le silence de la marche, les ruines encore fumantes que nous foulions sous nospieds, tout semblait se réunir pour frapper l'imagination de tristesse. Aussi chacun de nous voyait avec inquiétude commencer cette mémorable retraite. Les soldats eux-mêmes sentaient vivement l'embarras de notre situation.... Parvenu au haut de la colline, je contemplai longtemps ce spectacle, qui rappelait les guerres des conquérants de l'Asie ; la plaine était couverte de ces immenses bagages, et les clochers de Moscou à l'horizon terminaient le tableau. »
Napoléon avait ordonné de tout détruire et de tout brûler. Mortier exécuta ces ordres impitoyables. Les mines du Kremlin éclatèrent. Le palais de Catherine II sauta, ks portes du Sauveur et de la Trinité ainsi que la tour d*Ivan, furent lézardées par Texplosion et les murailles ouvertes en plusieurs endroits. C'était une vengeance inutile et mesquine qui appelait de cruelles représailles sur les blessés que Ton abandonnait. Dès le premier jour les distributions régulières firent défaut, et la maraude devint le seul moyen de subsistance. Aussi les paysans, exaspérés par les mauvais traitements, furent-ils impitoyables. De part et d'autre on commença à massacrer. Les prisonniers russes que nous emmenions avec nous furent les premières victimes. On assassina ceux qui ne pouvaient plus marcher. « Nous rencontrions sur la route leurs cadavres, qui, tous, avaient la tête fracassée. Je dois aux soldats de mon régiment la justice de dire qu'ils en furent indignés. Ils sentaient d'ailleurs à quelles cruelles représailles le spectacle de cette barbarie exposerait ceux d'entre nous qui tofeberaient entre les mains de l'ennemi. » (Fezensac.)
KoutouzofT n'apprit que le 20 octobre la retraite des Français, mais nos colonnes s'avançaient avec une telle lenteur qu'il arriva à Malo-Iaroslavets, sur la route de Kalouga, le 24 octobre, avant que le prince Eugène y fut parvenu, et put ranger son armée pour nous barrer le passage. Un affreux combat s'engagea dans les rues étroites de cette ville. A six reprises différentes nos divisions, emportées par un furieux élan, s'emparèrent de la ville malgré les feux plongeants des Russes, qui s'étaient établis sur les coteaux de la Lougea, et criblaient de boulets les ponts jetés sur cette petite rivière. Le brave Delzons tomba frappé de trois coups de feu. Les généraux Broussier et Pino réussirent enfin, dans un septième assaut, à se loger dans les ruines fumantes de Malo-laroslavets. C'est au milieu d'un incendie qui dévorait les blessés et calcinait les cadavres de 6 000 Russes et de 4 000 Français, que nos soldats bivouaquèrent le cœur serré, en pensant à la grande bataille du lendemain.
- L'Empereur était accouru pour féliciter les vainqueurs et pour reconnaître les positions occupées par l'ennemi. Le 25 au matin, il s'apprêtait à franchir à son tour la Lougea, lorsqu'il fut comme enveloppé par un tourbillon de cavalerie. C'étaient les Cosaques de
CAMI'AGNE DE RUSSIE. — LA RETRAITE. 217
Platoff qui avaient surpris nos avant-postes et se ruaient, sans se douter de la riche proie qui était à leur portée, sur i'état-major impérial. Généraux et officiers furent obligés de mettre le sabre à la main. Ils furent bientôt dégagés par les dragons de la garde; mais la surprise avait failli réussir. On voyait çà et là errer dans la plaine des centaines de chevaux sans conducteurs ; on entendait les cris des femmes et des enfants ; c'était le premier de ceshurrahs, comme les nommaient nos soldats, qui devaient, dans cette fatale retraite, nous causer tant d'ennuis et amener tant de désastres.
Après avoir reconnu le terrain, Napoléon assembla un conseil de guerre dans une chaumière du village de Gorodnia. Fallait-il persister à percer sur Kalouga au risque de perdre dans une grande bataille 15 ou 20 000 hommes? Fallait-il au contraire reprendre la route de Smolensk? Certes il était possible de gagner la bataille, si on la livrait; mais, à la distance où on se trouvait de la France, il importait de conserver les effectifs aussi nombreux que possible, et l'on savait d'avance que tous les blessés seraient abandonnés à la fureur vengeresse des paysans russes. D'autre part regagner la route de Smolensk, c'était se condamner à traverser un pays ravagé et ne présentant aucune ressource. C'était surtout avouer qu'on était battu et qu'on craignait de perdre ses communications. Le mieux aurait été, comme l'avait jadis conseillé Daru, de s'établir à Moscou et d'y prendre ses quartiers d'hier ; mais la presque unanimité des généraux se prononça pour un retour immédiat par la route de Smolensk. Le général Mouton, soldat ferme et résolu, qui ne parlait qu'à son heure, mais toujours avec la plus entière franchise, répondit à l'Empereur, qui le consultait, que Thésitation n'était pas permise, et qu'il n'y avait qu'à sortir au plus vite d'un pays où on avait eu le tort de s'enfoncer. Cette réponse ébranla Napoléon. Le temps était devenu froid et pluvieux. Tout prenait un aspect triste et sombre. Les Cosaques voltigeaient autour de l'armée. Ils venaient de surprendre Poniatowski et de lui infliger un échec à Médyn. Napoléon prit donc son parti et se décida à retourner directement par Smolensk. Ainsi que le remarque Tolstoï, il ressemblait à l'animal blessé qui se retourne contre les chasseurs, puis rebrousse chemin par la voie la plus dangereuse et la moins aisée, mais la plus connue, celle eu il retrouve une ancienne piste.
Le mouvement définitif de retraite commença le 2B octobre. La garde prit la tête : Napoléon et son état-major suivirent. Ce fut une faute. L'Empereur aurait dû rester à Tarrière-garde, non seulement parce que c'était le poste d'honneur, mais surtout parce qu'il aurait pu se rendre ainsi compte par lui-même de la situation et diriger en personne des mouvements toujours difficiles quand on est poursuivi par un^nnemi que rien ne rebute. Venaient, après Napoléon, Murât et Ney, puis le prince Eugène, et enfin Davout qui fermait la marche. Veillant à tous les besoins de ses hommes, faisant réparer les ponts, déblayer les passages, sauter les caissons de munitions qui n'avaient plus d'attelage, ce chef intrépide remplit sa mission avec un admirable dévouement. Il aurait voulu emmener avec lui tous les blessés, surtout ceux de Malo-Iaroslavets, mais ses propres blessés à lui étaient forcément abandonnés, puisqu'on n'avait plus rien pour les transporter, et il ne pouvait entendre sans douleur leurs supplications et leurs cris de désespoir. Ce n'était pas encore la déroute, puisqu'on avait toujours été victorieux, mais l'armée commençait à se désorganiser, et, si le maréchal n'avait maintenu la discipline avec sa rigueur habituelle, l'immense cohue des fuyards aurait déjà couvert les routes et encombré tous les passages.
En trois jours on arriva à Mojaïsk. Le temps, quoique froid la nuit, se maintenait beau pendant le jour. Les Russes ne nous suivaient qu'avec une extrême prudence. Aussi espérait-on gagner aisément Smolensk et y trouver enfin le repos et l'abondance. Le 29 octobre on traversa le champ de bataille de Borodino. Il était encore couvert de débris. Des cadavres à moitié rongés par les animaux encombraient le sol. Nos soldats s'approchaient-ils d'un des endroits où les victimes étaient tombées en plus grand nombre, des oiseaux de proie s'envolaient en poussant des croassements sinistres. Près de 2 000 blessés restaient encore à l'abbaye de Kolotskoï. Napoléon ordonna d'en charger les voitures et les fourgons, et le chirurgien Larrey recommanda à la générosité des ennemis tous ceux qu'il fut obligé d'abandonner. Le 31 Davout et l'arrière-garde quittaient à leur tour ces lieux sinistres, et allaient coucher àGjatsk. Il n'y avait eu jusqu*alors à repousser que des Cosaques, mais on allait bientôt se heurter à la grande armée russe.
Les Russes en effet, s'ils avaient laissé libre le chemin de4a retraite.
CAMPAGNE DE RUSSIE. — lA RETRAITE. tl9
n'avaient pas pour autant renoncé à la poursuite. S'il n'avait écouté que ses aides de camp et quelques-uns de ses généraux, entre autres Miioradovitch et Yermoloff, Koutouzoff non seulement nous aurait livré bataille au lendemain de Malo-laroslavets, mais encore ne nous aurait pas laissé un moment de répit; or le généralissime russe, convaincu qu'il était inutile de provoquer Napoléon et que le mauvais temps, la fatigue et la misère suffiraient pour réduire son adversaire, s'était obstinément refusé à une action générale. Il se contenta de nous faire suivre par de la cavalerie et de l'artillerie légère, et vint prendre position sur notre flanc gauche entre Gjatsk et Yiazma. Le 1" novembre, profitant d'un encombrement produit par le défilé des troupes et des bagages à Tsarevo-Zaîmitchi, il attaqua le corps du prince Eugène et réussit à couper la route de la retraite entre ce général et Davout. Le danger était grave, car toute notre arrière-garde pouvait être enlevée par l'ennemi, et Davout, pour se faire jour à travers les masses russes, n'avait plus sous ses ordres que 15,000 soldats. C'est tout ce qui lui restait des 72 000 hommes qui avaient avec lui franchi le Niémen et des 28 000 qu'il avait encore à Moscou I Mais c'étaient des vétérans et ils étaient conduits au feu par Morand, Gérard et Compans. Ils ne se laissèrent pas déconcerter, bousculèrent les escadrons russes qui s'étaient déjà établis en travers de la route, et parvinrent à opérer leur jonction avec la grande armée. Koutouzoff irrité se départit de sa prudence ordinaire et se décida à livrer bataille (3 novembre).
Ce fut surtout un combat d'artillerie. Ney, Eugène et Davout défilèrent devant Koutouzoff comme sur un champ de manœuvre : chaque division se déployait, faisait feu, et laissait la place à la division suivante, qui protégeait à son tour les colonnes en retraite. Les Russes n'osèrent pas aborder ce front imposant de vieux soldats. Il n'y eut d'engagement à la baïonnette qu'à Viazma. Le 57* de ligne, commandé par Morand, parvint, à force de charges répétées, à contenir les Russes et à protéger le passage. Dans ce glorieux combat nous n'avions perdu que 15 à 1 800 soldats, et les Russes au moins le double. L'honneur était donc sauf; mais les soldats de Davout, depuis qu'ils protégeaient la retraite, commençaient à se lasser de rester seuls exposés à tous les coups et à toutes les privations. Ils avaient déjà perdu près de la moitié de leur
éirectif, et Tarmée qui les précédait consommait et brûlait tout devant eux. Non seulement ils avaient à supporter tout le poids de la campagne, mais encore ils étaient réduits pour vivre aux expédients. Les officiers et les soldats, fatigués de ce rôle sacrifié, ne ménageaient plus Texpression de leur mécontentement. Leurs propos furent rapportés t Napoléon. L^Empereur, fort irrité luimême, et tout heureux de Toccasion qui se présentait d'exhaler sa fureur, enleva le commandement de Tarriére-garde à Davout, qu'il accusait à tort de lenteur, et le donna à Ney. Davout était Thomme du devoir. Il ne daigna pas se défendre, mais il repoussa les injustes reproches que Napoléon adressait à ses soldats, et il le fit avec une fermeté qui l'honore. L'Empereur ne lui pardonna pas cette attitude. Il ne pouvait frapper un officier qui avait toujours fait son devoir, mais dès lors il le tint dans une demi-disgrâce, et ne lui confia plus que des commandements secondaires.
Le 5 novembre Napoléon arriva à Dorogobouj . Le prince Eugène le rejoignit le 6, les autres chefs de corps le 7 et le 8. Le froid avait jusqu'alors été vif mais supportable. Tout à coup le 9 novembre, des torrents de neige, poussés par un vent violent, couvrirent le sol. C'était le général Hiver, comme disaient les Russes, qui entrait en campagne, c Tout alors est confondu et méconnaissable, a écrit le général de Ségur dans ses MémoireSy les objets changent d'aspect; on marche sans savoir où l'on est, sans apercevoir son but; tout devient obstacle. Pendant que le soldat s'efforce pour se faire jour ail travers de ces tourbillons de vents et de frimas, les flocons de neige, poussés par la tempête, s'amoncellent et s'arrêtent dans toutes les cavités; leur surface cache des profondeurs inconnues qui s'ouvrent perfidement sous nos pas. Là le soldat s'engouffre, et les plus faibles, s'abandonnant, y restent ensevelis.... Bientôt la neige pénètre au travers des légers vêtements et de la chaussure déchirée. Les habits mouillés se gèlent sur le corps et roidissent les membres. Un vent aigre et violent coupe la respiration. Les malheureux se traînent encore, en grelottant, jusqu'à ce que la neige qui s'attache sous leurs pieds en forme de pierre, quelque débris, une branche ou le corps d'un de leurs compagnons, les fasse trébucher et tomber. Là ils gémissent en vain; bientôt la neige les couvre; de légères éminences les font reconnaître. Voilà leur sépulture ! La route est
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toute parsemée de ces ondulations, comme un champ funéraire; les plus intrépides ou les plus indifférents s'affectent; ils passent rapidement en détournant leurs regards. Mais devant eux, autour d*eux, tout est neige. C'est comme un grand linceul dont la nature enveloppe Tarmée. Les seuls objets qui s'en détachent, ce sont de sombres sapins, ces arbres des tombeaux, avec leur funèbre verdurcet l'immobilité de leurs noires tiges et leur grande tristesse qui complète cet aspect désolé d'un deuil général, et d'une armée mourante au milieu d'une nature morte. »
Trois marches à peine séparaient Dorogobouj de Smolensk. Une fois à Smolensk,, on se flattait de l'espoir de trouver un abri, des vivres et des renforts. Seule cette espérance soutenait l'armée. Plusieurs milliers de soldats de tous les corps s'étaient déjà débandés. Ils a*avaient pa$ déserté, mais. le froid et l'inanition les avaient sépai^és de leurs colonnes. Incapables de les rejoindre, sans défense, sans chefs, n'obéissant plus qu'à l'instinct de la conservation, ils marchaient tantôt isolés, tantôt par bandes; mais leur nombre grossissait d'heure en heure. C'était un véritable troupeau humain qui suivait péniblement et machinalement Tinterminable route de Smolensk. Tous ceux que retenaient encore les liens de la discipline et le respect du drapeau auraient immédiatement rompu leurs rangs et grossi la cohuç des traînards, s'ils n'avaient été soutenus par la pensée de trouver bientôt à Smolensk la fin de leurs souffrances. On comptait les lieues ! on comptait les heures ! Chaque village pointant à rhorizon était salué par les cris sortis de cent mille poitrines : Smolensk I Smolensk! Jamais port après la tempête ne fut plus vivement désiré. Hélas! toutes ces espérances allaient être déçues! tous ces rêves allaient s'évanouir ! Smolensk ne sera que la première grande étape de la retraite.
Napoléon lui-même comptait s'arrêter à Smolensk pour s'y refaire grâce aux énormes approvisionnements qu'il avait ordonné d'accumuler dans cette ville, et pour y opérer sa jonction avec d'imposants renforts. Le maréchal Victor et tout son corps d'armée qui arrivait d'Allemagne ;Saint-Cyr, Oudinot, Macdonald et les troupes qui sous leurs ordres avaient refoulé les Russes sur la route de Saint-Pétersbourg; Schwarzenbcrg et les soldats qui avaient contenu Tchichakoff, tous ces généraux devaient, dans la pensée de l'Empereur, se
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concentrer à Smolensk et combler les vides de la grande armée. MaiSy avant même qu'il fût arrivé à Smolensk, de fâcheuses nouvelles, symptômes menaçants d'une catastrophe prochaine, assaillirent l'Empereur. Ses lieutenants avaient été battus, et, à Paris mîme, un audacieux général, Malet, avait failli renverser le gouvernement et rétablir la république.
Dans le bassin du Dnieper, Schwarzenberg, au lieu de reculer sur Minsk et de se lier par conséquent à la grande armée, avait repassé le Bug et battait en retraite sur Varsovie. Cette manœuvre était si peu justiGée qu'on Ta considérée comme le premier acte de la défection autrichienne. Elle découvrait en effet le flanc droit de Napoléon et permettait à TchichakofT ou de marcher directement contre lui, ou de donner la main à son collègue Wittgenstein en fermant le chemin de la retraite à la grande armée. D'un autre côté, sur la Dvina, Wittgenstein, renforcé par tout le corps d'armée venu de Finlande sous les ordres de Steinghel, avait réussi à rejeter Macdonald sur Riga et avait forcé Saint-Cyr à évacuer Polotsk après un violent combat sous les ruines de cette ville (19 octobre). Victor, à la nouvelle de ce double recul, avait été obligé de sortir de Smolensk et de se porter à Taide de Saint-Cyr, celui de ses deux collègues qui était le plus sérieusement menacé. Il avait en effet opéré sa jonction avec les troupes découragées de Saint-Cyr, mais Smolensk* n'en était pas moins sans garnison, et les deux armées russes de Tchichakoff et de Wittgenstein étaient sur le point de se donner la main sur la haute Bérésina et de nous fermer la retraite. Napoléon avait compté sur la concentration de ses forces à Smolensk : il les trouvait au contraire dispersées et c'étaient les Russes qui, par trois voies difTérentes, Koutouzoff sur ses derrières, Tchichakoff et Wittgenstein sur ses flancs, menaçaient Smolensk. Le premier de ces généraux occupait déjà les routes de Roslov et de Mstislavl, et menaçait Orcha et Borisov; le second attaquait Minsk, et le troisième Vitebsk. Le danger était donc immense, et Jes Français, s'ils s'attardaient, allaient être pris entre trois feux.
L'Empereur ne pouvait plus songer à prendre ses quartiers d'hiver à Smolensk, car il y aurait été bientôt assiégé et forcé de capituler. D'ailleurs, même s'il l'eût voulu, il aurait été difficile de prolonger son séjour dans cette ville. Les vivres et les approvisionnements
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avaient été gaspillés avec une folle insouciance. On avait, il est vrai, des spiritueux et des munitions de guerre, mais plus de grains, et ù peine de la viande. Les médicaments manquaient; les bois de chauffage également. A peine sept à huit jours de vivres restaient-ils dans lés magasins, et encore était-il à craindre que les premiers arrivants, dans leur égoïsme, ne les dissipassent sans songer à leurs camarades. Un dernier motif poussait encore Napoléon à quitter au plus vite cet empire où avait sombré sa fortune. Il savait que, profitant de son absence, un général prisonnier, Malet, avait été pendant quelques heures le maître de Paris. Aucun des fonctionnaires intéresses à la conservation de TEmpire n'avait protesté contre cette audacieuse usurpation. Malet s'était contenté d'affirmer la mort de Napoléon, et onTavaitcru sur parole. Aussi TËmpereur avait-il hâte de rentrer dans sa capitale pour ranimer les défaillances et conjurer la tempête qu'il avait si imprudemment déchaînée. Il décida donc que l'armée se contenterait de traverser Smolensk, et, sans dévoiler encore ses secrets desseins, annonça qu'on ne s'arrêterait plus qu'à Vilna.
Ce fut avec un profond désespoir que les soldats apprirent la détermination de l'Empereur, et encore ignoraient-ils qu'elle était imposée par la nécessité, et que si on s'attardait, le chemin de la retraite allait se trouver fermé sur la Bérésina. Recommencer ces courses interminables, sans abri le soir pour se reposer, sans pain pour se nourrir, presque sans munitions pour se défendre, harcelés par les Cosaques, sûrs, en cas de blessure, d'être achevés par les paysans ou dévorés par les loups, nos pauvres soldats perdirent courage, lisse sentirent perdus. Des désordres éclatèrent. Vpici ce qu'écrit un témoin oculaire, le colonel Fezensac : c Déjà Smolensk n'offrait plus qu'un amas de décombres. Les portes et fenêtres des maisons qui restaient étaient brisées, les chambres remplies de cadavres; on voyait au milieu des rues les carcasses de chevaux, dont toutes les chairs avaient été dévorées par les soldats et par quelques habitants confondus avec eux dans la même misère. Je n'oublierai jamais l'impression de tristesse que j'éprouvai la nuit, dans les rues désertes, à la lueur de l'incendie qui se réfléchissait sur la neige et contrastait singulièrement avec la douce clarté de la lune. » A vrai dire, la retraite était achevée à Smolensk : la déroute commençait»
Avant de se remettre en marche, et avec les soldats qui avaient conservé quelque force morale et le sentiment de la discipline, TEmpereur forma une armée de 40 à 50000 hommes, qu'il divisa en quatre corps, commandés par lui-même, par le prince Eugène, par Davout et par Ney ; mais chacun de ces quatre corps traînait après lui une masse confuse de 12 à 15000 individus de tous les rangs et de toutes les armes, blessés, malades, maraudeurs, qui, conduisant avec eux une multitude de voitures, encombraient les passages, dévoraient les vivres et jetaient partout une inexprimable confusion. On essaya de faire partir en avant de Tarmée le plus grand nombre de ces non-H^ombattants, mais, d'heure en heure, par suite de la fatigue, de la misère ou des feux ennemis, les rangs de Tarmée régulière s'éclaircissaient, et la file interminable des fuyards s'allongeait, noire et sombre, jalonnant son passage par des cadavres. « Je peux certifier, a écrit le capitaine Goignet, que la retraite de Moscou tenait plus de quarante lieues », et il ajoute : « Les routes étaient comme des miroirs. Nos soldats exténués n'avaient plus la force de porter leurs armes, le canon de leur fusil prenait après leurs mains par la force de la gelée, mais la garde ne quitta son sac et son fusil qu'avec la vie.... On marchait comme des prisonniers. Plus de discipline. Plus d'humanité les uns pour les autres. Chacun pour son compte. On n'aurait pas tendu la main à son père, et cela se conçoit. Celui qui se serait baissé pour porter secours à son semblable n'aurait pu se relever. Il fallait marcher droit et faire des grimaces pour empêcher que le nez et les oreilles ne se gelassent. > Napoléon, malgré le calme et la confiance qu'il affectait, était douloureusementému. On retrouve la trace de ses douleurs dans le fameux vingt-neuvième bulletin, dont la publication retentit comme un glas funèbre dans toute l'Europe, car c'était pour la première fois, et sans préparation, qu'arrivait la nouvelle officielle de nos désastres : « Cette armée, dès le 14 novembre, se trouvait presque sans cavalerie, sans artillerie, sans transports;... cependant il fallait marcher pour ne pas être contraints à une bataille que le défaut de munitions nous empêchait de désirer; il fallait occuper un certain espace pour ne pas être tournés et cela sans cavalerie qui éclairât et liât les colonnes. Cette difficulté, jointe à un froid excessif, rendit notre situation fâcheuse... L'ennemi, qui voyait sur les chemins les traces de cette affreuse
calamité qui frappait Tarmée française, chercha à en profiter. Il enveloppait toutes nos colonnes par ses Cosaques, qui enlevaient, comme les Arabes dans les déserts, les trains et les voitures qui s'écartaient. Cette misérable cavalerie qui ne fait que du bruit et n'est pas capable d'enfoncer une compagnie de voltigeurs, se rendit redoutable à la faveur des circonstances. Cependant Tennemi eut à se repentir de toutes les tentatives sérieuses qu'il voulut entreprendre. Il fut culbuté par le vice-roi, et perdit beaucoup de monde. »
Napoléon n'avouait qu'une partie de la vérité : à Krasnoïé, KoutouzoR manqua détruire la grande armée. On se rappelle que TEmpereur, afm d'introduire un peu d'ordre dans cet immense désordre, avait partagé la grande armée en quatre corps. Supposant que Koutouzoff, fidèle à sa tactique, n'oserait pas l'attaquer et se contenterait de le harceler, il avait échelonné ses quatre divisions. Partant de Smolensk le 14, il ordonna au prince Eugène de le suivre à un jour d'intervalle, et à Davout et àNey de ne se mettre en marche que le 16 et le 17. Il espérait que ses soldats se reposeraient ainsi les uns après les autres à Smolensk, et laisseraient aux non-combatlants le temps de s'écouler. Il avait compté sans les Russes. Koutouzoff, il est vrai, se souciait peu de s'exposer à une action générale, mais il n'avait pas renoncé & attaquer l'Empereur s'il le surprenait dans un passage difficile. Apprenant que l'armée française était comme séparée en quatre tronçons sur la route de Smolensk à Orcha, il résolut de profiter de cette fâcheuse dispersion pour couper et enlever une portion de nos soldats. Il laissa donc passer Napoléon et la garde, et s'empara du défilé de Krasnoïé, à mi-chemin entre Smolensk et Orcha. Napoléon se trouvait donc séparé de ses lieutenants, et les Russes pouvaient à leur choix ou bien tomber sur lui, ou bien attendre Eugène, Davout et Ney, qui se présenteraient les uns après les autres et pourraient être successivement détruits. Jamais encore pareil danger n'avait menacé nos infortunés soldats.
Le 16 novembre Eugène se heurta contre les Russes. Il n'avait avec lui que 6 000 soldats, escortés par environ 12 000 traînards. Un de ses lieutenants, Ornano, essaya de passer et fut repoussé. La division Broussier le remplaça, mais elle fut écrasée par l'artillerie russe. Percer la muraille de fer que nous opposaient les ennemis
semblait impossible. Déjà un des aides de camp de KoulouzolT avait sommé le prince de se rendre. Eugène le renvoya avec dédain, mais il n'en était pas moins réduit à toute extrémité. Ce n'est que par un subterfuge et grâce au dévouement de la division Broussîer qu il réussit à s'échapper. Laissant en face de l'ennemi les braves soldats de son lieutenant, il fitdéfileren silence par des cheminsde traverse.
et en se couvrant par quelques plis de terrain, le reste de ses divisions, et, profitant des ténèbres de la nuit, parvint à rejoindre l'Empereur à Krasnoïé. Dins cette fatalejournée nous avions perdu près de 3 000 de nos meilleurs soldats, et le danger n'était pas conjuré, puisque Davout et Ney étaient encore en arrière. Napoléon pouvait, il est vrai, s'esquiver et continuer la retraite : il n'y pensa même pas, et, plutôt que d'abandonner ses lieutenants, résolut de livrer bataille et, s'il était nécessaire, de dépenser tout ealière
Wr CAMPAGNES DU PREMIEK EMPIRE.
cette garde qu'il avait ménagée avec tant de soin depuis Borodino.
Davout avait entendu le canon toute la journée. Il avait précipité sa marche pour soutenir le prince Eugène, dont il comprenait la périlleuse situation, mais il n'arriva que pour recueillir les débris de la division Broussier, à peine 400 hommes sur les 3 000 qu'elle comptait encore en sortant de Smolensk. Le maréchal forma aussitôt le projet de s'ouvrir un passage à la baïonnette. Le 17 novembre, aux premières lueurs du jour, il fondit sur l'ennemi en colonnes serrées, et réussit à se rapprocher de l'Empereur, qui, de son côté, se porta de sa personne au-devant de son lieutenant et le dégagea : mais, apprenant qu3 le gros des forces russes se portait sur Liady pour lui fermer le retour, il se retira plein de douleur, car il abandonnait Ney, qui allait se trouver isolé au milieu des Russes, et marcha sur Orcha. La double bataille deKrasnoïé nous coûtait 5000 morts ou blessés, sans compter 7 à 8000 traînards, que les Russes, dans leurs bulletins emphatiques, transformèrent en prisonniers recueillis sur le champ de bataille. Nous avions en outre perdu une quantité de canons et de bagages, et le corps entier du maréchal Ney était coupé du reste de Tarmée.
Conformément à ses instructions, Ney avait quitté Smolensk le 17 novembre au matin, après avoir fait sauter les murailles de la ville. Plein de sécurité, car, s'il s'attendait à des attaques de flanc, il ne supposait pas que l'armée russe tout entière lui barrerait le passage, il cheminait sur cette route fatale de Krasnoïé. Il avait bien entendu le canon toute la journée, mais il ne s'en étonna pas, et se prépara à franchir l'obstacle, comme devaient l'avoir fait ses collègues. Le 18 au matin il arrivait à Krasnoïé et se heurtait à l'armée russe tout entière, rangée en bataille et couverte par une formidable artillerie. Il n'avait que 7000 combattants sous ses ordres. C'était une héroïque folie que d'attaquer avec cette poignée d'hommes toute une armée. Il l'essaya pourtant, car il lui fallait à tout prix percer cette barrière humaine, et d'ailleurs il s'attendait à une diversion de l'Empereur sur les derrières de Koutouzoff. Le général Ricard commença l'attaque. Il fut ramené avec une perte effroyable. Ney veut alors forcer l'obstacle par un choc désespéré de toutes ses troupes. Nos soldats réussissent en effet à pénétrer dans Krasnoïé, mais ils sont foudroyés par cent pièces de canon et rejetés duns les
ravins de la Losmina. Il n'y avait plus qu'à se rendre ou à se faire tuer inutilement.
Ney forma la résolution d'attendre la fin dli jour hors de la portée du feu, puis de profiter de la nuit pour passer le Dnieper sûr la glace et s'échapper par la rive drpite. Les Russes, ne soupçonnant pas ce hardi projet, le laissèrent se retirer, persuadés qu'il se rendrait le lendemain. Ils lui envoyèrent même un parlementaire, lui promettant à lui et aux siens les conditions les plus honorables. Ney, qui ne voulait pas laisser pénétrer ses desseins, le retint prisonnier. Dès que la nuit fut tombée, il partit avec tous ceux qui conservaient encore un peu de ressort. C'était une entreprise désespérée.
On marchait au hasard, caries chemins étaient cachés par la neige, et on risquait de tomber à chaque pas dans les bivouacs ennemis. Un petit ruisseau servit de guide. On cassa la glace pour retrouver la pente des eaux et on suivit son cours. Quand on arriva au Dnieper, à Sirokovotiz, le fleuve était gelé, pas très solidement, mais assez pour passer avec précaution. En eflet les soldats réussirent à le franchir. Ils eurent même le bonheur de faire passer quelques canons avec leurs caissons; mais il fallut abandonner bagages et voitures (19 novembre).
On étaitencore à quinze heures d'Orcha et le pays était inconnu. Pas de cavalerie pour éclairer la roule, pas de canons pour soutenir la retraite. Les Cosaques avaient signalé notre fuite. Déjà les plus hardis d'entre eux tourbillonnaient sur nos flancs. Ilsétaient repoussés, mais revenaient toujours à la charge. Vers la fin du jour ils étaient si nombreux que, pour leur échapper, Ney se jeta dans les bois qui bordent le Dnieper. Les Cosaques nous y avaient devancés. On s'égara ou plutôt on n'avança qu'au hasard. Vers minuit on finit par se réunir autour d'un village où l'on trouva quelques vivres. Platoff et ses infatigables cavaliers étaient déjà sur nos traces. On repartit à deux heures du matin, le 20 novembre, afin de parcourir les quelques lieues qui restaient à faire avant d'arriver à Orcha. Vers le milieu du jour on eut à traverser une vaste plaine. Platoff nous y attendait. Il avait amené sur des traîneaux quelques pièces de campagne, et il lança contre nous des nuées de Cosaques. Ney forme ses troupes en carrés, place dans l'intérieur de ces carrés quelques trai-
nards qui ont suivi la colonne, et repousse les charges réitérées de ces irréguliers, qui auraient voulu tuer ou prendre un maréchal de France. Sur le soir on arriva au village de lokubov. Les soldats étaient épuisés. Ils n'avaient plus la force de soutenir leurs armes. Tout à coup on voit paraître des colonnes de troupes. Etaient-ce les Russes? tout était perdu. Etaient-ce les Français? on était sauvé. C'étaient le prince Eugène et Mortier, qui couraient au secours de leur camarade et l'embrassèrent avec effusion. Ney par cette étonnante retraite avait en effet sauvé l'honneur de l'armée. Une ramenait, il est vrai, avec lui que 12 à 1500 hommes, incapables de rendre aucun service avant de s'être remis de leurs fatigues surhumaines, mais il avait fait expier à l'ennemi les cruels avantages de ces derniers jours, et la grande armée se trouvait de nouveau réunie.
10 à 12000 soldats avaient péri dans les combats livrés autour de Krasnoïé. 7 à 8000 traînards et d'énormes bagages avaient été laissés en arrière et tombèrent aux mains de l'ennemi. Il ne restait plus à Orcha que 24 000 combattants et à peu près autant de traînards. C'était à peu près la moitié de tout ce qui était sorti de Moscou, le huitième des 420000 hommes qui avaient passé le Niémen en juin. Certes le désastre était immense, mais il aurait pu être plus grand encore, et Koutouzoff avait laissé échapper l'occasion de nous anéantir.
Napoléon essaya une fois encore de profiter de la réunion de toutes ses forces à Orcha pour réorganiser l'armée. 11 ne put y réussir. Les soldats débandés s'étaient créé des habitudes à part, dont il était impossible de les faire revenir. Ils avaient formé de véritables associations, profitant des escortes pour leur sécurité, mais refusant de rester au corps et ne se servant de leurs armes que contre les Cosaques ou même contre leurs camarades. Ces indisciplinés n'obéissaient plus qu'à l'instinct delà conservation. L'Empereur renonça à les incorporer. Il borna ses efforts à retenir sous lesdrapeaux la garde impériale et les débris des divisions qui avaient encore gardé quelque cohésion. Il ordonna aussi de brûler toutes les voitures qui ne contenaient pas de blessés et n'appartenaient ni au génie ni à Tartillerie. Cettehalte d'Orchapermitde reprendre haleine, mais la discipline n'y gagna rien, et il fallut bientôt recommencer la retraite, car on apprit coup sur coup de désolantes nouvelles.
Schwarzenberg avait laissé passer TchichakofT, et ce dernier s'était aussitôt porté sur la haute Bérésina. Le général Dombrowski avait essayé de Tarrêter, mais il ne disposait que de forces insufiisantés et avait dû battre en retraite. TchichakofT, s'était alors jeté sur Minsk et s'était emparé de cette ville, où nous avions réuni des approvisionnements considérables. C'était une suprême ressource qui nous échappait encore. Au même moment, Victor et Oudinot, après avoir attaqué Wittgenstein i Smoliantsy, avaient été obligés de se replier sur Tchereïa en découvrant la ville de Vitebsk. Wittgenstein y courut et s'en empara. C'était encore une des places sur lesquelles comptait Napoléon pour se ravitailler, en sorte que tout nous manquait u la fois. Le plus grave était que les deux généraux vainqueurs allaient se donner la main sur la Bérésina et nous couper la retraite, pendant que Koutouzoffavec la grande armée russe pressait nos derrières, et nous rejetait sur ses lieutenants. Tout semblait perdu. Si l'Empereur ne prévenait pas la jonction imminente des trois armées russes, et s'il ne s'ouvrait un passage par la force, il n'avait plus qu'à capituler.
Napoléon ne perdit pas courage. Il ordonna à Victor de rester en face de Wittgenstein et de le contenir en le menaçant d'une attaque directe de la grande armée contre lui. Pendant ce temps Oudinot se portera à Borisov, le grand passage de la Bérésina, y donnera la main à Dombrowski, et s'efforcera de reprendre Minsk. Napoléon se réservait alors de rallier Victor, de rejoindre Oudinot, d'opérer sa jonction avec Schwarzenberg, et d'accabler par une victoire foudroyante une ou deux des armées russes qui les suivraient. Cette combinaison pouvait tout sauver : elle échoua par un hasard malheureux. Tchichakoif s'empara de Borisov malgré Dombrowski et nous barra le passage de la Bérésina. A ce moment Wittgenstein s'efforçait de rejoindre son collègue, et Koutouzolf nous pressait en queue; c'est-à-dire qu'on se trouvait resserré sur un espace de quinze lieues, et sur une seule route, où trois armées ennemies allaient se réunir poumons écraser. Jamais, dans le cours de sa carrière militaire, Napoléon ne s'était trouvé exposé à pareil danger. Il y fit face avec un calme extraordinaire. Négligeant Koutouozff, qui ne s'avançait qu'avec une extrême circonspection, il ordonne à Victor de contenir à tout prix Wittgenstein, et lance Oudinot
contre Tchichâkoff afin de reprendre le pont de Borisov (22 nov.). Oudinot le rencontre en eflel marchant tranquillement au-devant de Wittgenstein ; il le culbute etreprend Borisov, mais les Russes brûlent le pont en se retirant. Nous n'avons plus devant nous qu'une rivière dégelée, charriant d'énormes glaçons, et d'un moment à l'autre Tchichakoff peut nous barrer le passage, pendant que Wittgenstein et Koutouzoffnous attaqueront sur le flanc gauche et en queue.
Dans cette situation périlleuse, avec son calme et son activité ordinaire, Napoléon essaya de sauver l'armée et y réussit. Un hasard venait de faire découvrir un gué. Le général Corbineau, poursuivi par des Cosaques, s'était lancé dans la Bérésina et avait été assez heureux pour la franchir à Stoudianka, petit village en amont de Borisov. Napoléon ordonna aussitôt à Oudinot de faire en aval de Borisov des démonstrations pour laisser croire à Tchichakoff qu'il veut marcher sur Minsk. Victor se jettera au même moment contre Wittgenstein, sans se préoccuper de Koulouzoff, dont on connaît la lenteur, et on profitera de celte double attaque pour construire deux ponts à Stoudianka. La rivière à franchir était fangeuse. Elle avait, avec les marais qui la bordent, près de 300 mètres de large, et il était ù craindre que les coureurs de Tchichakoff, maîtres de la rive opposée, n'empêchassent les travaux. Napoléon envoya en avant quelques escadrons, portant en croupe des tirailleurs, et, sur des radeaux, toute la division Dombrowski. Ces troupes protégèrent la construction des ponts. On manquait d'outils et de matériaux. Par bonheur le chef des pontonniers, le général Eblé, avait consené quelques caisses d'instruments, et les maisons de Stoudianka fournirent les poutres et les chevalets dont on avait besoin. Surexcités par l'exemple de leur général qui, malgré son grand âge, s'était jeté à l'eau pour les diriger, les travailleurs ne cessèrent pas un instant, la journée et la nuit du 25 novembre et toute la journée du 26, de se dévouer au salut de l'armée. Le froid était redevenu très vif. L'eau gelait autour de leurs épaules et de leurs jambes, et les glaçons leur causaient de vives douleurs, mais ils ne se plaignaient même pas, tant leur ardeur était grande. A peine les ponts étaient-ils achevés qu'Oudinot et tout son corps d'armée passaient de l'autre côté de la Bérésina, et s'emparaient du chemin de Zembin pour faire face à Tchichakoff, qui avait été trompé par notre fausse attaque sur Borisov,
CÀHPA.GNE DE RCSSIE. — Ll RETRAITE. 133
'mais qui, prévenu par ses éclaireurs, accourait pournous disputerle passage. Ney passaensuile avec 6 000 hommes environ pour soutenir son collègue. Napoléon était resté h Stoudianka. Il s'employait à faire
défiler tous ceux qui arrivaient; mais la multitude des traînards, ayant trouvé un asile danslesmaisonsàdemi ruinées de Stoudianka, résistaient aui prières et aux menaces, et, comme frappés de démence, s'obstinaient & rester en deçà du fleuve. Le danger était pourtant immense. Le bruit de la canonnade se rapprochait. Les trois armées
russes allaient se rejoindre en passant sur le corps de la grande' armée. D'ailleurs, la construction des ponts était défectueuse. A chaque instant ils s'enfonçaient sous le poids des voitures; on n'avait pas eu le temps d'équarrir les bois formant le tablier, et, bien qu'on eût comblé les creux avec de la mousse et du chanvre, les chevaux enlevaient cette litière avec leurs pieds, et les ressorts des voilures imprimaient un mouvement d'ondulation, sous lequel fléchissaient les chevalets. Les pontonniers n'avaient pas pris de repas depuis trois jours, mais, à la voix de leur chef, ils se rejetaient à l'eau, el, sans murmurer, reprenaient leur ingrate besogne. Il était temps néanmoins de profiter du répit que nous laissait la fortune pour transporter au delà du fleuve tous ceux qui marchaient encore.
Dans la matinée du 27 novembre Napoléon traversa les ponts avec la garde et le quartier général, et s'établit à Zarnicky, derrière Oudinot. Toute la journée il resta à cheval, accélérant la marche des divers détachements de l'armée. Eugène elDavoul franchirent à leur tour le terrible passage. Ils emmenaient avec eux tous ceux qui persistaient à se tenir avec leurs officiers autour de leurs drapeaux, et ils étaient peu nombreux, car, depuis les affaires de Krasnoïé, la désorganisation avait fait d'effrayants progrès. Ce n'étaient pas seulement les maraudeurs ou les malades qui restaient en arrière. Eux-mêmes, les hommes de bonne volonté, lorsque, pour une cause ou pour une autre, ils s'arrêtaient un instant, ne pouvaient plus rejoindre leurs corps, et, dès lors, faisaient partie de l'immense troupeau des noncombattants.
La journée du 28 s'annonçait comme devant être la plus difficile. Ni Victor, ni les traînards, n'avaient encore passé les ponts, et les généraux russes accouraient pour nous assaillir en même temps sur les deux rives. Tchichakolf avec environ 35000 hommes se chargeait d'attaquer les Français en face et de rejeter dans la Bérésina à tous ceux qui l'avaient déjà traversée. Wittgenstein, avec des forces peu près égales, promettait de peser avec toutes ses forces sur Victor afin de l'acculer au fleuve. Koutouzoff était encore en arrière, mais il avait détaché une avant-garde de 40000 hommes, avec les plus entreprenants de ses lieutenants, Platoff, YermolofT, Miloradovitch, qui devaient coopérer à l'attaque générale. C'étaient donc, sans compter l'armée de Koutouzoff, environ 75000 hommes qui allaient
se ruer sur 28 à 30000 soldats, alourdis par 40000 traînards, et pendant la difficile opération du passage d'une rivière.
Les Russes débutèrent par un succès. Une des divisions de Victor, la division Partouneaux, avait été laissée à la garde de Borisov. Entourée par toute Tarmée deWittgenstein, elle essaya de se fairejour jusqu'à Stoudianka, mais elle fut arrêtée dans sa marche par plusieurs milliers de traînards, qui se précipitèrent dans les rangs et empêchèrent toute manœuvre. Partouneaux s'avança néanmoins têle baissée, décidéà s'ouvrir un chemin ou à périr. 4 000 soldats ne pouvaient l'emporter contre des forces décuples. Il ne resta bientôt plus que quelques centaines d'hommes debout autour de leur général. Sommé de se rendre, il continua de combattre. Ce ne fut qu'après plusieurs heures d'une héroïque résistance que, pour épargner la vie de ses derniers soldats, Partouneaux consentit à capituler. Un bataillon de 300 hommes parvint seul à gagner Stoudianka.
Au même moment la canonnade s'engageait à la fois sur les deux rives : Oudinot contre Tchichakoff et Victor contre Wittgenstein. Napoléon courait d'un point à l'autre, et les généraux russes, intimidés par sa présence, n'agissaient qu'avec une extrême circonspection. Sur la rive droite la victoire fut complète. Grâce A la vaillance d*Oudinot, de Ney et de leurs lieutenants. Maison, Legrand, Claparède, Dombrowski ; grâce à une charge impétueuse de nos derniers cavaliers, les cuirassiers de Doumerc, les Russes de Tchichakoff furent enfoncés. Ils perdirent 3 000 morts ou blessés et laissèrent entre nos mains 3000 prisonniers. Le chemin de la retraite était ouvert : nous n'avions plus qu'à nous y engager; mais il fallait auparavant rallier Victor, qui, sur la rive gauche, avait à lutter contre Wittgenstein et à contenir Koutouzoff, dont les premières troupes accouraient au bruit du canon; il fallait aussi protéger le passage de la multitude des traînards qui ne s'étaient pas encore arrachés aux délices de leur halte dans Stoudianka. Victor ne pouvait mettre en ligne que 8 à 10000 hommes. Heureusement il occupait la chaîne des hauteurs qui suivent la rive droite de la Bérésina, et, malgré son infériorité numérique, il repoussa toutes les attaques. Les Russes s'obstinèrent et se lancèrent à plusieurs reprises à l'assaut des hauteurs. Ils furent toujours ramenés avec des pertes effroyables, 6 à 7000 d'entre eux furent tués ou blessés. Sur ce point la victoire
était donc aussi complète que sur l'autre, et, sans la masse des traînards, aucune catastrophe n'aurait eu lieu.
Au bruit du canon, les non-combattants s'étalent en effet décidés à secouer leur torpeur et à sortir de leurs abris. Comprenant enfin le danger, ils coururent aux ponts afin de les franchir. Les Russes avaient réussi à établir une batterie qui atteignait les ponts. Leurs boulets, tombant au milieu de cette masse compacte, y creusaient d'affreux sillons. Une inexprimable confusion s'empara de ces infortunés, malgré les efforts d'Eblé et de ses soldats. De guerre lasse, un grand nombre de fuyards se jetèrent dans la rivière pour essayer de la pas- ^ ser à la nage, mais l'eau était trop froide et la plupart d'entre eux se noyèrent. D'autres s'accrochèrent à des glaçons flottants, mais qui se rompaient sous leur poids, et ils furent entraînés par le courant. Toute la journée l'encombrement fut tel qu'il ne s'écoula pas la moitié de ceux qui, sans se presser, auraient pu profiter des ponts. Sur le soir, lorsque Victor reçut l'ordre dépasser à son tour, en emmenant toute son artillerie, ce fut un horrible spectacle. Il fallut tout d'abord pratiquer une sorte de tranchée à travers les cadavres et les débris. Sauf les blessés et deux canons, Victor réussit néanmoins à passer. Lorsque après lui le général Eblé essaya de faire comprendre aux traînards qui s'obstinaient à rester à Stoudianka, qu'ils n'avaient plus que quelques heures devant eux pour franchir la Bérésina, il ne parvint pas à réveiller ces obstinés, engourdis par le froid et par la neige. Le 29 novembre, à neuf heures du matin, voyant que les Russes arrivaient et qu'ils allaient enlever les ponts, il se décida aies brûler. 8 à 10000 hommes restaient encore. Les Cosaques fondirent à coups de lance sur ce bétail humain qui s'efforçait, mais trop tard, d'échapper à une captivité qui équivalait à la mort.
La grande armée, une fois encore, était donc sauvée. Certes le passage de la Bérésina nous avait coûté bien cher, mais, dans notre malheur, n'était-ce pas une véritable victoire que d'avoir échappé à trois armées, de les avoir refoulées, et d'avoir franchi ce fleuve à demi gelé sous les feux de l'ennemi?
Tout cependant n'était pas encore fini. Il fallait marcher toujours, au moins jusqu'à Vilna^ et se presser, car la route, construite au milieu de forêts marécageuses, était établie tantôt sur des lits de
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fascines, tantôt sur des ponts en bois de plusieurs centaines de mètres. Si les Cosaques qui avaient pris les devants mettaient le feu à ces fascines ou à ces ponts, nous étions encore arrêtés. Par bonheur ils ne songeaient qu'au butin. Ils perdirent leur temps à assiéger dans une grange, à Pietchenitz, le maréchal Oudinot, gravement blessé, n'ayant qu'une escorte de 50 hommes, et réduit pour se défendre à décharger ses pistolets par les ouvertures pratiquées dans les murailles de sa chaumière. Grûceà cette incurie de l'avantgarde russe, Ney put franchir ce dangereux passage, et arriva à Molodetchno, où il attendit le reste de l'armée. Le froid avait augmenté de rigueur. De 10 à 12 degrés le thermomètre était descendu à 18 et 20. Aussi les hommes pouvaient-ils à peine se tenir debout, et le nombre augmentait incessamment de ceux qui renonçaient à rester dans le rang et à conserver leurs armes. Le froid descendit même jusqu'à 24 degrés. Ce fut le moment le plus cruel de la retraite : € Qu'on se représente des plaines à perte de vue couvertes de neige, écrit le colonel Fezensac, de longues forêts de pins, des villages à demi brûlés et déserts, et, à travers ces tristes contrées, une immense colonne de malheureux, presque tous sans armes, marchant pêle-mêle et tombant a chaque pas sur la glace auprès des carcasses de chevaux et des cadavres de leurs compagnons. Leurs figures portaient Tempreinte de l'accablement ou du désespoir, leurs yeux étaient éteints, leurs traits décomposés et entièrement noirs de prasse et de fumée. Des peaux de mouton, des morceaux de drap leur tenaient lieu de souUers, ils avaient la tête enveloppée de chiffons, les épaules revêtues de couvertures de chevaux, de jupons de femme, de peaux à demi brûlées. Aussi, dès que l'un d'eux tombait de fatigue, ses camarades le dépouillaient avant sa mort pour se revêtir de ses haillons. Chaque bivouac ressemblait le lendemain à un champ de bataille, et l'on trouvait morts à côté de soi ceux auprès desquels on s'était couché la veille. »
L'Empereur supportait avec une énergie extraordinaire les angoisses et les souffrances de cette terrible retraite. Il marchait au milieu de sa gardOi calme, impassible, tout prêt à se porter au feu quand sa présence était nécessaire. Il ranimait les défaillances et encourageait ses lieutenants. Il ne pouvait cependant fermer les yeux aux scènes lugubres dont il était le témoin forcé; mais,
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quelles que fussent ses préoccupations intérieures, il n'en laissait rien paraître. Il se contentait d'enregistrer ce qu'il voyait. Voici les dernières lignes du fameux vingt-neuvième bulletin qu'il- rédigea quelques jours après le passage de la Bérésina, à Molodetchno, le 3 décembre 1817 : < Notre cavalerie était tellement démontée que l'on a dû réunir les officiers auxquels il restait un cheval pour en former quatre compagnies de cent cinquante hommes chacune. Les généraux y faisaient les fonctions de capitaine et les colonels celles de sous-oflicier. Cet escadron sacré, commandé par le général Grouchy, et sous les ordres du roi de Naples, ne perdait pas l'Empereur dans tous ses mouvements. La santé de S. M. n'a jamais été meilleure. »
Ce calme n'était qu'apparent. En réalité l'Empereur était dévoré d'inquiétude. Il sentait s'écrouler sous lui Téchafaudage qu'il avait si péniblement construit. 11 aurait voulu rentrer à Paris, où sa présence était nécessaire pour imposer silence aux mécontents, mais d'un autre côté pouvait-il abandonner les soldats qui l'avaient suivi si loin, et qui, pour lui et rien que pour lui, venaient de passer par tant d'épreuves?
Ney avait remporté à Molodetchno un éclatant succès contre les Russes (4 décembre) et il avait assuré pour quelques jours la tranquillité de la retraite. Aussi bien, si nous avions souffert, les Russes n'avaient pas été épargnés par l'hiver, et ils ne nous suivaient plus que mollement. Seuls les Cosaques s'acharnaient comme des oiseaux de proie, mais ils n'étaient que gênants. Napoléon crut que le moment était venu pour lui de quitter l'armée, et d'abandonner à ses lieutenants la direction de la retraite. On était alors arrivé à Smorgoni. On n'était plus qu'à quelques journées de marche de Vilna, où nous attendait une armée de renforts, et où, depuis plusieurs semaines, on entassait des approvisionnements. En arrière étaient les immenses ressources de Kœnigsberg et de Danzig. Il semblait facile de prendre des quartiers d'hiver. Napoléon exposa ses raisons à ses généraux, laissa le commandement en chef avec des instructions minutieuses à Murât, et partit en secret pour Paris (5 décembre).
Ce départ imprévu consterna l'armée, et, de fait, c'était une grave faute militaire. Si l'Empereur s'était résolument installé à Vilna
avec les débris de la grande armée, il aurait bien vite rallié 30 à 40000 traînards, qui auraient été de nouveau incorporés. L'armée de Schwarzenberg était intacte, le corps de Macdonald Tétait également, Augereau arrivait de Berlin avec 30000 hommes environ. Grenier amenait d'Italie 18 000 excellents soldats; il aurait été possible de reconstituer avec tous ces renforts une véritable armée, et, dùt-on rétrograder jusqu'à la Vistule, de continuer la lutte. Les Polonais ne demandaient qu'à se lever en masse, et telle était encore l'impression de terreur qui régnait en Europe que ni les Autrichiens ni les Prussiens eux-mêmes n'auraient osé nous abandonner. Mais le départ de l'Empereur, l'incapacité de Murât et surtout le froid, qui descendit jusqu'à 30 degrés, achevèrent la ruine de l'armée. Il n'y eut plus ni opérations militaires, ni discipline, ni drapeaux, ni liens sociaux. Chacun ne songea qu'à sauver sa vie. On se rua en cohue sur la route de Smorgoni à Vilna, en jetant ses armes pour arriver plus vite, c On marchait serrés les uns contre les autres, dans un silence de stupéfaction, dans une tristesse profonde, ne disant mot, ne regardant rien, se suivant les uns les autres, et tous derrière l'avant-garde. » (Thiers.)
La misère était si grande et la température si rigoureuse qu'une division de renfort, envoyée de Vilna au-devant de la grande armée et composée de jeunes gens très capables de se bien battre, mais n'ayant pas encore subi les souffrances qu'enduraient depuis sept semaines les malheureux revenus de Moscou, la division Loyson, périt presque tout entière. Voici comment un officier russe a parlé de ces derniers jours de la retraite : « La route que nous parcourions était couverte de prisonniers que nous ne surveillions plus et qui étaient livrés à des souffrances inconnues jusqu'alors. Plusieurs se traînaient encore machinalement le long de la route avec leurs pieds nus et à demi gelés ; les uns avaient perdu la parole, d'autres étaient tombés dans une sorte de stupidité sauvage et voulaient malgré nous faire rôtir des cadavres pour les dévorer. Ceux qui étaient trop faibles pour chercher du bois s'arrêtaient auprès du premier feu qu'ils trouvaient. Là, s'asseyant les uns sur les autres, ils se tenaient serrés autour de ce feu dont la faible chaleur les soutenait encore, «t le peu de vie qui leur restait s'éteignait en même temps que lui. Les maisons et les granges auxquelles ces malheureux
avaient mis le feu étaient entourées de cadavres; car ceux qui s'en approchaient n'avaient plus la force de fuir les flammes, et bientôt on en voyait d'autres avec un rire convulsif se précipiter volontaire^ ment au milieu de l'incendie, qui les consumait à leur tour. >
Le 9 décembre se précipitèrent dans Vilna comme une troupe de sauvages affamés les débris de nos régiments. Les magasins furent aussitôt pillés, et Vilna en quelques instants parut une ville saccagée. Tous les efforts de Murât échouèrent pour remettre un peu d'ordre dans ces bandes indisciplinées. 11 eût été facile d'assurer quelques jours de repos à ces malheureux épuisés : il aurait suffi d'appeler à soi lecorps d'armée de Schwarzenberg, qui venait d'infliger de sanglants échecs au russe Sacken ; mais on lui avait laissé croire que Napoléon revenait de Moscou victorieux, et, comme de juste, Schwerzenberg était resté dans ses cantonnements. Aussi les Russes profitèrent-ils de cetle incurie pour nous attaquer. Koutouzoff, qui avait repris le commandement général des trois armées, s'avança par Minsk, pendant que Wittgensteip nous attaquait par la rive droite de la Vilia et Tchichakoff par la route de Smorgoni. Il aurait été facile de résister à Vilna, car ce n'étaient que des Cosaques qui engagèrent le combat, mais personne ne commandait, et Murât, chargé d'une responsabilité qui l'écrasait. Murât, mentant à son passé héroïque, venait de s'enfuir par la route de Kovno, sous prétexte de diriger la retraite. Sans le maréchal Ney qui courut aux remparts avec les débris de la division Loyson, et donna le temps à la foule de s'écouler, toute la grande armée aurait été prise : mais 15000 malades ou blessés restèrent dans la ville, et ils y furent presque tous massacrés. Les juifs se signalèrent par leur cruauté. Leurs femmes écrasèrent à coups de talon ou jetèrent par les fenêtres des hommes qui avaient parcouru l'Europe en triomphe, et dont elles embrassaient les mains avec des effusions de reconnaissance quelques mois auparavant.
Ce n'était rien encore. A deux lieues de Vilna, à la montée de Ponary, rendue inaccessible par le verglas, les fuyards se trouvèrent arrêtés. Aucune voiture ne put franchir cet obstacle. On dut en abandonner près de quatre mille, et, avec elles, le trésor de l'armée, et les derniers trophées de Moscou. Plusieurs milliers de prisonniers furent encore ramassés par les Cosaques. Par bonheur ils songèrent
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au pillage plutôt qu'à profiter de notre détresse, mais, s'ils avaient été mieux dirigés, c'est au bas de cette sinistre montée qu'aurait agonisé la grande armée.
Vingt-six lieues séparent Yilna de Kovno. 25 à 30 000 fuyards, dont 6000 à peine pouvaient tenir un fusil, traversèrent le Niémen, et se jetèrent sur la route de Kœnigsberg. Ce fut encore le maréchal Ney qui protégea leur fuite. Un fusil à la main, à la tète de quelques centaines de braves, il sortit le dernier de cette terre fatale où restaient morts ou prisonniers à peu près 350000 hommes. Aussi bien, sur environ 7 000 hommes que la vieille garde comptait au début de la campagne, il n'y en avait plus que i 47i debout le âO décembre, et sur ce nombre, 500 à peine capables de tirer un coup de fusil. La jeune garde n'existait plus. Tel corps d'armée avait pour ainsi dire disparu. Fezensac, colonel du 4* de ligne, avait, lorsque son régiment franchit le Rhin, 2 150 hommes sous les armes. Il reçut à Moscou 400 hommes de renfort, à Smolensk 400 autres et à Yilna 50. De ces 3000 hommes, 200 à peine revinrent avec lui. De ses 109 officiers, 49 seulement furent épargnés, et parmi eux 35 étaient blessés. Qu'est-il besoin de prolonger cette énumération ? La plus imposante et la plus nombreuse des années régulières avait franchi le Niémen en juin 1812. Six mois plus tard quelques milliers d'infortunés, hâves, déguenillés, se traînant à peine, repassaient le Niémen. Tous leurs camarades étaient restés sous la neige, ou bien, sous le fouet des Cosaques, ils maudissaient lambition du chef qui les avait entraînés à la plus dramatique des catastrophes dont l'histoire ait gardé le souvenir.
Ce ne devait pas être encore la fin de leurs misères. KoutouzolT avait de tous côtés lancé ses lieutenants à la poursuite des Français: TchichakofT et les Cosaques, à la suite de Ney et de Murât sur la route de Kœnigsberg ; Wittgenstein à Gumbinnen contre Macdonald, fort aventuré à Riga, et Sacken contre Schwarzenberg qui, en apprenant lès désastres de la Bérésina et de Vilna, s'était repliô sur Bélostok. C'est alors que commencèrent les défections et les trahisons qui allaient achever la ruine de la France.
Le général prussien York donna le signal. 11 commandait les auxiliaires prussiens qui formaient l'arrière-garde et presque tout le corps de Macdonald. Les Prussiens n'attendaient qu'une occasion
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pour rompre leur alliance forcée : ils la saisirent. Ils ne purent se résoudre à aider leurs oppresseurs contre ceux qui se présentaient à eux comme des libérateurs. Dès le 3 décembre York conclut avec les Russes une convention par laquelle ses soldats devaient être cantonnés *sur la frontière et y rester neutres pendant deux mois. Quelques jours plus tard, le 30 décembre, à Taurogen, York se décida à passer dans les rangs de Tennemi. Il est vrai qu'il ne voulut pas livrer Macdonald aux Russes, et l'avertit pour qu'il se mit en sûreté. Ce n'en était pas moins une défection, et Macdonald, réduit à 5 ou 6 000 hommes, dut repasser en toute hâte le Niémen. Le roi de Prusse était alors entre nos mains. Nos généraux pouvaient se venger sur lui delà défection de son lieutenant. Aussi s'empressal-il de le désavouer. Il ordonna en même temps la levée d'un nouveau contingent, et déclara qu'il persistait dans Talliance française. On feignit de le croire, mais, à peine libre, le roi courait à Breslau :'i la rencontre des Russes, et appelait aux armes toute la population virile de ses États.
Couvert par les places de la Vistule, de la Baltique et de l'Oder, qui étaient toutes entre nos mains; ayant à sa disposition les énormes approvisionnements entassés à Kœnigsberg, à Elbing, à Marienbour^ , à Danzig; certain de recevoir de prompts renforts, Murât, s'il avait été le Murât des campagnes d'Italie ou de Prusse, aurait pu prolonger la résistance et donner à l'Empereur le temps de le secourir. Il perdit la tète. Il abandonna sans tirer un coup de fusil la Prusse Orientale, et chercha un refuge derrière la Vistule. Quelques jours plus tard, voulant, disait-il, sauver son royaume de Naples, il précipitait la retraite jusqu'à Posen et s'enfuyait, laissant le commandement à un homme qui du moins sauva l'honneur du drapeau, au prince Eugène (16 janvier 1813). Ce dernier aurait voulu so piaintenir contre les Russes, mais le mouvement de retraite était trop prononcé. Il ne put s'arrêter que derrière l'Oder, et se contenta de laisser de fortes garnisons dans les citadelles qu'il laissait en arrière. C'est ainsi que s'entassèrent à Danzig, à Plock, à Zamos(;, l'i Modlin près de 40U00 hommes de toutes nations et de toutes armes, qui devaient nous faire défaut à l'heure de nos désastres suprêmes.
Deux nouvelles défections, celle de Bulowà Stettin, qui donna tout son corps d'armée à VVittgenslein, celle de Schwarzenberg, qui
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abandonna Varsovie et conclut une trêve avec les Russes (22 janvier); forcèrent le prince Eugène à reporter plus loin encore sa ligne de défense. Menacé sur ses deux flancs, il jeta des garnisons a Stettin, u Custrin, à Glogau, à Spandau, mais ne s^arrêta plus que sur TElbe (février 1813), où le rejoignirent enfin des renforts, AusSîtôt, tirant de ses derrières des armes, des chevaux, des munitions, pressant l'arrivée des régiments qui commençaient à sortir de France, il fit face en arrière, et, à la tête d'une armée faible encore, mais qui du moins était une armée régulière, le centre à Leipzig, la gauche à Magdebourg, la droite à Dresde, il attendit de pied ferme l'attaque des alliés (mars 1813). La campagne de Russie était terminée. Dans quelques semaines allait s'ouvrir la campagne de Saxe.