CHAPITRE X
CAMPAGNE DJt 1813
Les Russes avaient suivi la retraite de rarmée française jusqu'à laVistuIe. Ils hésitèrent avant de franchir ce fleuve. Il ne manquait pas de généraux dans Tentourage du Tsar qui lui conseillaient de ne pas se lancer en avant. Koutouzolîet le chancelier RomanzoiT défendaient ce parti avec chaleur. Ils n'avaient pas de peine à démontrer qu'il fallait compter avec le génie de Napoléon et les ressources de la France. En s'éloignant de la Vistule, on s'écartait trop de la base des opérations^ et on s'exposait à toutes les aventures. En s'y concentrant, on demeurait invincible. Le Tsar hésitait. Ce fut l'Angleterre qui mit un terme à ses hésitations en lui promettant d'intervenir directement, comme elle l'avait fait en Portugal et en Espagne, et surtout en lui laissant espérer l'accession immédiate de la Prusse et l'accession prochaine de TAutriche à la coalition. Le Tsar se laissa persuader, et, le 18 janvier 1813, les soldats, poursuivant leur offensive, franchirent la Vistule.
De la décision qu'allait prendre le roi de Prusse dépendait l'issue de la guerre. Or ce prince, timide, irrésolu, instruit par les dures leçons de l'expérience, redoutait Napoléon, bien qu'il le détestât, et se croyait toujours au lendemain d'Iéna. Il n'aurait pas mieux demandé que d'attendre encore les événements avant de prendre une décision, mais l'opinion publique se prononçait avec une énergie passionnée contre la France. Même en présence de nos
soldats, les Prussiens ne cachaient plus leurs sentiments hostiles. « En traversant la vieille Prusse, écrivait le colonel Fezensac, il ne fut pas difficile de juger des dispositions des habitants à notre égard. C'était une curiosité maligne dans leurs questions; c'étaient des plaintes ironiques sur ce que nous avions souffert ou de fausses nouvelles sur la poursuite des Cosaques, que nous ne voyions jamais et que l'on nous annonçait toujours. Si un soldat s'écartait de la route, il était désarmé par les paysans et renvoyé avec des menaces et des mauvais traitements. Un ministre protestant alla même jusqu'à me dire que nos malheurs étaient une juste punition de Dieu pour a^^oir pillé et ravagé à notre passage la Prusse, dont nous étions les alliés. > « A Kœnigsberg, ajoute le capitaine Coignet, nous trouvâmes des factionnaires prussiens qui insultaient nos malheureux soldats sans armes : toutes les portes leur étaient fermées. Ils mouraient sur le pavé de froid et de faim. » Ces représailles étaient jusqu'à un certain point légitimes. Les Prussiens, en effet, plus que tous les autres Allemands, avaient eu à se plaindre de la France et de l'Empereur. Vaincus, humiliés, maltraités, ils avaient connu toutes les hontes et tous les désespoirs de l'occupation étrangère. Aussi avaient-ils amassé des trésors de haine. Les sociétés secrètes, et surtout le Tugendbund, redoublaient d'activité et répandaient partout l'esprit de sacrifice. La grande idée de l'unité et de la patrie allemande n'était plus une abstraction. Elle prenait vie dans les cœurs. Les principes et les sentiments qui avaient fait 1a grandeur de la France révolutionnaire se retournaient contre nous. Ce n'étaient pas seulement les jeunes gens des universités qui nîpétaient les chants enflammés d'un Kœrner ou d'un Schlegel, et qui se demandaient : « Où donc est la patrie de l'Allemand? Elle est partout où résonne la langue allemande » ; les bourgeois des villes et les paysans eux-mêmes rêvaient l'affranchissement de la patrie. « Réjouissez-vous et dansez, maître Beblovv, et vous aussi, cultivateur Krause, lisons-nous dans un roman de Freytag, car c'est vous et cent mille de vos semblables qui avez battu l'ennemi, et qui avez relevé la patrie de son abaissement. C'est vous, petites gens, c'est dans les étroites maisons des petites villes et dans les chaumières où vous avez vécu que s'est surtout trouvé tout ce qu'il y a eu de sain et de grand. »
Il était difficile à Frédéric-Guillaume de ne pas s'associer à ce mouvement national, qui conciliait ses intérêts et ses rancunes. D'ailleurs, s'il eût résisté plus longtemps, l'exaspération des haines nationales était poussée à un tel point que la dynastie aurait été comme balayée par le vent populaire. Il se décida donc à prendre la direction du mouvement. Au moment même où il protestait auprès de Napoléon de son respect pour l'alliance française, et désavouait le général York, il envoyait au Tsar un de ses confidents déguisé en marchand, Kneesebeck, et chargeait Stein, alors réfugié près d'Alexandre, de négocier l'alliance. Les négociations ne traînèrent pas. Le 28 février 1813, par le traité de Kalisch, le Tsar et le roi contractaient une alliance offensive et défensive et s'engageaient à ne pas signer de traité séparé. La Prusse n'en continua pas moins à négocier avec la France sur les bases de l'alliance, puis, tout à coup, lorsque ses armées furent en mesure d'agir, déclara la guerre (17 mars). Deux jours plus tard, le 19 mars, Alexandre et Frédéric signaient une nouvelle convention, à Breslau, par laquelle tous les princes allemands étaient appelés à concourir à l'affranchissement de la patrie, sous peine de dépossession de leurs États. La confédération du Rhin était déclarée dissoute. Un conseil était créé pour administrer les provinces conquises et pour organiser la levée en masse, car tous les hommes valides étaient invités à prendre les armes pour harceler l'ennemi, tuer les soldats isolés, et détruire les vivres. Peuples et souverains se trouvaient donc unis dans la même pensée de revendication. C'était une lutte sans trêve ni merci qui se préparait.
Alors éclata dans sa redoutable unanimité le grand mouvement de l'indépendance allemande, provoqué par les mauvais traitements etles insolences des Français, encouragé par les associations secrètes, et que devaient si habilement exploiter les souverains. Bien qu'au fond du cœur les rois et leurs ministres fussent très éloignés des sentiments révolutionnaires, ils se crurent obligés de recourir aux mots qui avaient si profondément retenti dans le cœur des Français aux grands jours de 1792. Ils promirent des libertés auxquelles ils étaient résolus de s'opposer. Ils promirent même des constitutions, dont ils étaient à l'avance déterminés à ne tenir aucun compte. « Allemands, s'écriait le général Wittgenstein, nous vous ouvrons les
rangs prussiens. Vous y trouverez le fils du laboureur à côté du fils du prince. Toute distinction de rang est effacée par ces grandes idées : le roi, la liberté, Thonneur, la patrie ! > — « A partir de 1812, disait un autre général, nos arbres généalogiques ne comptent plus pour rien. Les exploits de nos aïeux sont effacés par ravilissemenl de leurs descendants. La régénération de FAUemagne peut seule produire de nouvelles familles nobles, et rendre leur éclat à celles qui le furent jadis. » C'est ainsi qu'on retournait contre la France les armes que jadis nous étions seuls à manier. Napoléon représentait lancien régime^ et le vent qui soufflait de France était un vent de réaction.
Pendant que la Prusse s'efforçait de réparer ses hésitations par son ardeur et se lançait dans la lutte avec toutes ses ressources, rAutriche préparait sa défection avec un art consommé. Alors que Melternich déclarait à notre ambassadeur à Vienne, Otto, que « TAutriche restait inébranlable dans son système, que Talliance était fondée sur les intérêts les plus naturels, les plus permanents, les plus essentiellement salutaires; qu'elle devait être étemelle >, etc. ; alors qu'il s'engageait à « n'agir que comme il conviendrait a l'empereur Napoléon, à ne point faire un pas à son insu, et, si la*^ Ilusses se refusent â la paix, à employer contre eux toutes les forces de la monarchie », non seulement le cabinet autrichien signait avec la Russie un traité de neutralité qui devait être indéfiniment prolongé, mais encore encourageait Frédéric-Guillaume « à ne pas arrêter le noble élan qui Tavait porté à seconder les efforts de l'empereur de Russie pour le soutien de l'indépendance de l'Europe ». Bientôt même il adhéra secrètement à la convention de Breslau et commença une campagne diplomatique pour détacher de l'alliance française les souverains qui lui étaient restés fidèles. Au roi de Danemark il démontrait la nécessité de ne pas s'exposer à une nouvelle attaque des Anglais; à ceux de Saxe, de Bavière et de Wurtemberg il parlait de consolider leurs récentes acquisitions par un grand sen^ice en faveur de la cause nationale. Il essayait même d'ébranler la fidélité des rois parents de Napoléon, Jérôme de Westphalie ou Murai de Naples, « en se montrant à eux comme un ami de Napoléon, qui ne voulait rien que la paix, mais en les engageant à ne pas faire des armements inutiles qui rendraient l'Empereur moins traitable >-
S'il est vrai qu'en politique il ne faut considérer que les résultais, certes TAutriche prenait sa revanche. Vaincue sur le champ de bataille, elle ne l'était pas dans les manœuvres diplomatiques; mais cette habileté n'était acquise que par une honteuse duplicité. Manifestement elle voulait la guerre, mais ne se sentait pas encore prête et ne cherchait qu'à gagner du temps. De là ces protestations auprès de l'Empereur et ces intrigues auprès des alliés. En réalité elle attendait l'issue des premières batailles pour se déclarer et pour vendre son alliance.
Si donc l'Autriche garde encore une douteuse neutralité, et si les princes de la Confédération germanique n'ont pas encore consommé leur défection, tout se prépare dans le centre de l'Europe pour un soulèvement général contre la domination française, et voici déjà que les armées russe et prussienne, désormais unies, poussent devant elles les faibles débris que le prince Eugène s'efforce de maintenir dans de bonnes positions défensives : mais il est obligé de céder la ligne de l'Oder et de se retirer derrière l'Elbe (9 mars). Bientôt les alliés menacent de le tourner. Les Prussiens entrent à Dresde (26 mars), et la ville de Hambourg se met en insurrection à l'approche des Russes de Valmoden (12 mars). Le vice-roi se retire alors sur la Saale, et, pendant un mois, réussit encore à contenir l'ennemi. Il était néanmoins grand temps que les renforts arrivassent, car les alliés, dans leur premier élan, allaient se porter jusqu'au Rhin, et, dès 1813, commencer l'invasion.
Paris et la France étaient encore sous le coup de la consternation causée par la publication du 29* bulletin, lorsque, le 18 décembre 18J2, Napoléon arriva soudainement aux Tuileries. 11 se remit au travail avec une activité, une force d'esprit et une fertilité de ressources qui semblaient plus grandes que jamais. Ranimés par sa présence, les fonctionnaires le secondèrent dans l'œuvre difficile de la reconstitution de nos forces nationales, et l'impulsion fut telle que, dès les premières semaines de 1813, on commença à espérer que tout pouvait être réparé. A vrai dire, la grande armée n'existait plus. Pour combler les vides, il n'y avait que des conscrits, et même la plupart d'entre eux étaient-ils appelés par anticipation, avant l'âge fixé par la loi. Ces jeunes soldats, que soutenait seul l'honneur du drapeau, devaient pourtant ne pas être inférieurs à leurs aines,
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et, malgré quelques défaillances, ils allaient prouver une fois de plus quels étaient le courage inné et l'esprit militaire de la race française. Trois sénatus-consultes, rendus le 9, le H janvier et le 3 avril 1813, mirent à la disposition de TEmpereur 520000 nouveaux soldats, à savoir 100000 sur les conscriptions de 1809 à 1812, 260000 pris par anticipation sur la classe de 1814, et 160,000 sur celle de 1815. Il dirigea aussitôt sur les dépôts ces nombreuses recrues, et, comme il comprenait que des troupes aussi inexpérimentées ne pouvaient sans danger être conduites au feu, il rappela d'Espagne les cadres de 100 bataillons, 4 régiments de la garde et 2 de cavalerie. En outre, afin d'assurer le service à l'intérieur et de ménager, en cas de nouveaux malheurs, une suprême ressource, le Sénat vota l'appel de 180000 hommes appartenant au premier ban de la garde nationale, c'est-à-dire tous les hommes de j^ingt à vingtsix ans qui, faisant partie de la conscription, n'avaient pas été appelés à l'armée active. Enfin Napoléon, pour améliorer le service de la cavalerie, imagina d'appeler, sous le nom de gardes d'honneur, 10000 jeunes gens appartenant aux familles riches ou nobles, qui devaient s'habiller, s'équiper et se monter à leurs frais. Ces levées extraordinaires ne furent pas, il est vrai, toutes effectives. Bon nombre de réfractaires grossirent dans les bois ou sur les montagnes les bandes que poursuivaient péniblement les gendarmes. Il y eut même des résistances ouvertes, particulièrement parmi les gardes d'honneur qui se révoltèrent à Tours et faillirent tuer un de leurs généraux, Ségur; mais l'immense majorité des appelés obéit sans murmurer. Xon seulement l'Empereur put réparer numériquement les pertes de la dernière campagne, mais encore augmenter les cadres de l'armée. Chaque matin, dans la cour des Tuileries, il passait en revue quelqu'un de ces nouveaux régiments qu'il venait de créer par une sorte de miracle. Sa vue enflammait ces jeunes soldats, et leurs cris l'enivraient. Aux premiers jours on avait surpris en lui quelque défiance de l'avenir, mais, en voyant ces légions sortir de terre quand il frappait du pied, son imagination l'emporta de nouveau dans le monde des chimères, et il se crut appelé à de nouveaux triomphes. La défensive aurait pourtant convenu aux circonstances. Pour son malheur et pour celui delà France, Napoléon préféra sa tactique favorite et se prépara à rentrer en campagne.
Aux premiers jours d'aviil 181^, sans compter les armées d'Ësprgne et d'Italie et les garnisons qui gardaient encore les places de la Pregel, de la Vislule et de l'Oder, Napoléon pensait conduire au secours du prince Eugène 180 000 soldats et 350 canons. C'étaient de tout jeunes soldats, auxquels il fallait tout apprendre, même pendant la manhe. Leurs sous-officiers étaient médiocres, car ils étaient pour la plupart improvisés. Les ofli-
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