ENTREVUE D'BRFURT — NAPOLÉON EN ESPAGNE
Les échecs éprouvés par les Français en Espagne avaient eu par toute l'Europe un immense retentissement. Le charme était comme rompu. Cette partie que les gouvernements monarchiques, même coalisés, avaient tant de fois perdue, une nation, même isolée, venait de la gagner. Aussi nos ennemis s'apprêtèrent-ils à tenter de nouveau la fortune des combats, et nos alliés, ou prétendus alliés, comprirent que le moment de la délivrance n'était plus éloigné.
De tous ces ennemis, les plus résolus et les plus implacables étaient les Anglais. Tout de suite ils se rendirent compte du parti qu'ils pouvaient tirer de la révolution espagnole. Ils ne se contentèrent plus cette fois de promettre des renforts et de n'envoyer que des subsides. Ils débarquèrent des approvisionnements, des armes et des soldats. Ils se montrèrent, en un mot, déterminés à défendre comme leur propre territoire le sol de la péninsule.
Les Allemands, les Prussiens surtout, n'auraient pas mieux demandé que de les imiter. Humiliés par l'Empereur, vexés et foulés par nos soldats, qui occupaient encore leurs principales villes, ils éprouvaient toutes les angoisses de l'occupation étrangère, et en souffraient étrangement. Aussi renonçaient-ils, sans en avoir con* science, aux mesquines rivalités d'État à État, aux rancunes surannées entre nobles et bourgeois. Un sentiment nouveau, celui de la patrie commune, gerniait confusément dans les esprits. Un professeur^
Maurice Aradt, donnait un corps à ces vagues aspirations en fondant l'Association de la Vertu ou Tugendbund, société secrète qui, dirigée par un comité central, se fractionna en comités locaux, se propagea rapidement, et se prépara en silence pour Theure du soulèvement national. Un grand ministre, qui fut en même temps un grand citoyen, Slein, prépara le relèvement de son pays en faisant disparaître les derniers vestiges du servage, et en appelant à la vie politique les masses populaires. Il organisa en même temps la résistance aux agents de l'administration française et essaya de rallier autour de la Prusse les haines patriotiques. Napoléon, entre les mains duquel était tombée une lettre, d'ailleurs fort compromettante, de Stein, exigea son renvoi immédiat. Il profita même de cette prétendue trahison pour imposer à la Prusse de nouvelles conditions fort dures pour le règlement définitif de sa dette et l'évacuation de ses dernières forteresses. Il poussa même l'abus de la force jusqu'à exiger que l'armée prussienne, pendant dix années, fût réduite au chiffre de 42 000 hommes. La Prusse courba la tète^ et Stein fut renvoyé; mais le traité fut éludé, car le ministre de la guerre, Scharnhost, bien qu'il n'eût ostensiblement que 42 000 soldats sous les armes, en eut en réalité près de 200 000, grâce à un roulement rapide, qui ne laissait les hommes sous les drapeaux que le temps nécessaire à leur instruction. En outre les Prussiens, exaspérés par nos exigences, devinrent les plus dangereux de nos ennemis, car ils faisaient en quelque sorte tous partie d'une vaste conspiration ourdie contre la France, et ils n'attendaient plus que le moment favorable pour se déclarer contre nous.
L'Autriche fut également poussée à bout par les exigences impériales, mais elle avait été beaucoup moins abattue par ses défaites que la Prusse, et se préparait plus ouvertement à la revanche. L'archiduc Charles avait réorganisé l'armée active, créé de puissantes réserves, et fait instituer dans tout l'empire des milices nationales. Son appel avait été entendu. Sans distinction de classes ou de nationalités, la population valide tout entière avait couru aux armes. C'était une véritable levée en masse. Grands seigneurs, fonctionnaires, archiducs ne prenaient même plus la peine de déguiser leurs sentiments. Un véritable mouvement national se produisait, par haine de la domination étrangère, dans ce vaste empire qui n'avait
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jamais été une nation. Napoléon, averti par ses ministres, protesta contre ces armements exagérés. Metternich, ambassadeur d'Autriche à Paris, répondit que l'Autriche usait de son droit en transformant ses institutions militaires. L'Empereur riposta en alléguant de prétendues violences exercées contre ses courriers, et la discussion prit tout de suite un caractère menaçant. La guerre était imminente, mais l'Autriche n'avait pas encore achevé ses préparatifs, etNapoléon,' préoccupé par les événements d'Espagne, voulait avoir le temps d'écraser les révoltés avant de se retourner contre les Autrichiens. Aussi bien, pour ne laisser aucun doute sur ses intentions, il s'emporta, dans une entrevue avec Metternich, à des menaces directes : € Encore des insultes semblables, lui dit-il, et la guerre est inévitable, car on peut nous tuer, mais non nous insulter impunément. Vous nous dites que vous avez une armée de 400 000 hommes. Vous voulez la doubler. A suivre votre exemple, bientôt il faudra armer jusqu'aux femmes. Dans un tel état de choses, la guerre deviendra désirable pour amener un dénouement. Un mal vif mais court vaut mieux qu'une souffrance prolongée. > A ces emportements Metternich, qui ne pouvait encore relever le défi, répondit par de vagues promesses; mais ce n'était que partie remise, et on le savait de part et d'autre.
A l'hostilité directe de l'Angleterre, de l'Espagne et du Portugal, aux défiances de la Prusse, aux armements mal dissimulés de l'Autriche, que pouvait opposer Napoléon? Ses alliés d'Italie, de Hollande, et de la Confédération du Rhin; mais étaient-ils bien solides? Les ressources de la France? mais la France elle-même ne commençait-elle pas à s'épuiser par ces guerres sans trêve et sans merci? Certes les apparences étaient brillantes encore, mais cette sourde résistance de l'Europe, ces haines cachées, ces explosions soudaines et mal étouffées n'étaient pas sans inquiéter l'Empereur. Il avait besoin, non seulement pour ses intérêts ultérieurs, mais pour maintenir les résultats acquis, d'une alliance sérieuse. Or il ne fallait compter ni sur la Prusse humiliée, ni sur l'Autriche affaiblie. Seule la Russie pouvait lui donner la sécurité qui lui manquait. L'alliance russe s'imposait comme une nécessité. Ce fut à la conserver et à la consolider que Napoléon dirigea tous ses efforts.
Le tsar Alexandre avait éprouvé de sérieux mécomptes après
Tentrevue de Tilsitt. Sans doute il avait été un instant comme grisé par la perspective indéfmie de conquêtes et de gloire qu'avait fait miroiter à ses yeux Napoléon, ce dangereux iascinateur; mais presque aucun de ses rêves ne s*était réalisé. L'empire turc était encore debout. Les Indes appartenaient encore aux Anglais. Seule la Suède avaitpayé pour tous, et le Tsar s'était emparé de la Finlande; mais cette acquisition, faite aux dépens d'un parent et d'un allié, n'avait pas été populaire en Russie. D'ailleurs l'alliance française ne plaisait que médiocrement aux Russes. Le sentiment national s'était prononcé avec énergie contre les complaisances du Tsar. Déjà même on commençait à parler du c grand remède asiatique y, dont on s'était servi contre Paul !•' et plusieurs de ses prédécesseurs, c N'avezvous plus de Pahlen, de ZubofT, de Benningsen? » demandait une lettre venue d'Allemagne et saisie par la police. Le Tsar n'ignorait pas les dispositions de ses sujets, mais, comme il voyait grandir les embarras de Napoléon, il voulut en profiter pour mettre à plus haut prix son alliance. En effet, par la force des choses, il était devenu comme l'arbitre de la situation, et le moment était venu pour lui de récolter ce qu'il avait semé à Tilsitt. Il annonça donc qu'il persistait dans sa politique, et fit même savoir à Napoléon qu'il désirait une entrevue avec lui pour régler diverses questions et s'entendre sur l'avenir. Napoléon ne désirait pour le moment qu'obtenir, grâce à la complicité russe, un répit de quelques mois qui lui permettrait d*écraser l'Espagne avant de se retourner contre l'Autriche. L'entrevue fut aussitôt résolue. Elle eut lieu à Erfurt, en octobre 4808. Pendant huit jours, entourés de princes et de rois, les deux Empereurs purent s'entretenir de leurs intérêts immédiats et régler le sort de l'Europe. Le roi de Prusse n'assistait pas à l'entrevue : il y était représenté par son frère Guillaume. L'empereur d'Autriche aurait désiré venir en personne, mais on ne tenaitpas à sa présence, et son représentant, le baron de Vincent, fut seul admis à offrir ses compliments. Napoléon déploya toutes ses grâces non seulement pour séduire Alexandre et l'attacher définitivement à sa fortune, mais aussi pour gagner Goethe, Vieland et les grands écrivains dont la littérature allemande recevait alors tout son éclat. Ses prévenances furent goûtées, mais les poètes et les littérateurs persistèrent à ne voir en lui que l'oppresseur de la patrie commune. Quant au Tsar,