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CHAPITRE IV

Le traité de Presbourg avait enlevé à TAutriche quatre de ses provinces et le quart de sa population. Ce fut une dés fautes les plus graves commises par Napoléon que de ne pas profiter de la victoire pour anéantir cette puissance ou pour se rattacher à tout jamais en lui rendant cequ'èlle avait perdu. Réduite au rôle d'État secondaire, humiliée, menacée même dans son existence nationale, l'Autriche n'était plus qu'une ennemie cachée, et c'était pour elle en quelque sorte une nécessité de position que d'épier l'heure de la revanche. Aussi bien Napoléon ne l'ignorait pas, et il semblait avoir pris à tâche de la pousser à bout par ses exigences intempestives. Il l'avait forcée à entrer dans le blocus continental, il avait disposé sans la consulter du Portugal, de l'Espagne, de l'Italie, de la Turquie même, et il affectait de l'exclure de toutes les grandes questions européennes. Il n'avait piême pa^ voulu recevoir à Erfurt l'Empereur, qui lui avait manifesté le désir d'assister à l'entrevue. Enfin, lorsque l'Autriche, pour se soustraire à tant d'humiliations, commença ^es armements, il lui intima l'ordre de les cesser.

L'Autriche hésita. Nouer contre la France une nouvelle coalition paraissait bien hasardeux. La Russie était liée à la France depuis Tilsitt et surtout depuis Erfurt : il ne fallait pas songer à son concours. La Prusse était couverte de soldats français. Les princes de la confédération du Rhin n'étaient que des vassaux déguisés. La

Hollande, la Suisse, Tltalie étaient à notre discrétion. Seule TAngleterre paraissait disposée à continuer la lutte, mais elle n'interviendrait que par ses subsides. C'est au Portugal et à l'Espagne qu'elle réservait ses hommes et ses généraux. Le roi de Suède, il est vrai, n'avait pas encore renoncé à la lutte, mais il était bien éloigné. Si pourtant l'Autriche, malgré les dangers auxquels elles'exposaiten affrontant seule la puissance napoléonienne, se décida à entrer en campagne, c'est qu'elle comptait sur toutes les nations mécontentes et avait pour auxiliaires secrets à peu près tous les souverains. En outre le blocus continental avait lésé bien des intérêts, la captivité du Pape avait alarmé bien des consciences, la tragédie de Bayonne avait effrayé bien des souverains. En France même on était mécontent, et des intrigues intérieures prenaient l'apparence d'une conspiration. Réunir tous ces intérêts privés et commerciaux, rassurer les consciences, montrer aux souverains que la France était la grande ennemie, enfin et surtout se souvenir qu'après tout on était une grande nation, qu'on disposait encore de ressources énormes, et que tout valait mieux que la continuation de ce qui existait, telles furent les espérances de l'Autriche : elles faillirent se réaliser.

Napoléon, de son côté, se préparait à la lutte dont il prévoyait la prochaine explosion. 11 avait obtenu du Tsar non seulement la promesse de ne pas venir au secours de l'Autriche, mais encore l'assurance d'un concours armé. Il avait arrêté la Prusse dans ses préparatifs militaires. Les princes de la Confédération du Rhin avaient été invités à tenir sur le pied de guerre tous leurs contingents. La garde avait été brusquement ramenée d'Espagne en France, ainsi que presque tous les régiments de cavalerie, plus utiles en effet dans les larges plaines du Danube que dans les sierras de la péninsule. 240 000 conscrits avaient été appelés qui vinrent s'ajouter aux armées d'Italie et d'Allemagne; mais ces forces étaient encore disséminées sur d'énormes espaces, et, si le cabinet de Vienne savait agir à temps, il pouvait se jeter au milieu de nos soldats dispersés, etles écraser les uns après les autres. Tout le monde en Autriche comprenait la nécessité d'une prompte résolution. N'était-il pas évident qu'il ne fallait pas laisser à Napoléon le temps d'anéantir les Espagnols et d'achever ses préparatifs ? Mais il est dans les traditions autrichiennes de ne se décider que lentement. L'Autriche laissa passer

di CAMPAGNES DO PREMIER EMPIRE.

loccasion favorable, et Napoléon était à peu près en mesure de soutenir le premier choc lorsque enfin François-Joseph se décida a donner Tordre d'entrer en campagne.

Un incident sans importance précipita la crise. Un courrier français avait été arrêté à Braunau. Napoléon fit aussi tôt saisir sur toutes les roules les courriers autrichiens. Metternich demanda ses passeports. Le 10 avril 1809 Tarchiduc Charles franchissait Tlnn avec toute son armée, pendant que le Tyrol s'insurgeait pour chasser les garnisons bavaroises. L'archiduc avait sous ses ordres immédiats 175 000 hommes de bonnes troupes, solides, commandées par d'énergiques lieutenants, lliller, Bellegarde, Rosemberg. C'est lui qui devait frapper le grand coup en se jetant au milieu de nos corps alors dispersés. Quatre attaques secondaires avaient été résolues et quatre armées organisées pour les soutenir : celle du Tyrol sous Jellachich avec 25 000 hommes, celle d'Italie sous l'archiduc Jean avec 50 000 hommes, celle de Dalmatie sous Giulay avec 20 000 hommes, celle de Galicie sous l'archiduc Ferdinand avec /lOOOO hommes. En outre, 150 000 miliciens étaient tenus en réserve près de Vienne et en Hongrie, mais comme une ressource désespérée. Napoléon, de son côté, avait rapidement organisé trois corps d'armée : le premier, sous Davout, avec45 000 hommes, devait se concentrer vers Bamberg; le second, sousMasséna, avec 45000 hommes, devait marcher sur Augsbourg, et le troisième, sous Lefebvrc et Vandamme, avec 36 000 Bavarois et Wurtembergeois, devait se relier aux deux autres. Berthier avait le commandement provisoire de ces trois armées, et il devait, en cas d'attaque imprévue, les concentrer sur le Danube entre Augsbourg et Donawerth. Napoléon avait pourvu aux théâtres secondaires de la guerre en donnant 45 000 hommes au prince Eugène contre Tarchiduc Jean, 18 000 hommes à Poniatowski contre l'archiduc Ferdinand, et 15 000 à Marmont contre Giulay.

Si le généralissime autrichien, lorsqu'il franchit l'Inn, le IC avril, avait profité de la dispersion de nos soldats pour se jeter au milieu de leurs cantonnements, il pouvait espérer de foudroyants succès. Davout était alors à Ratisbonne et Masséna à Augsbourg. Les Bavarois et Wurtembergeois étaient très exposés à Ingolstadt et à Neustadt. Nos renforts n'étaient pas encore arrivés et nous étions étendus sur

une ligne de vingt-cinq lieues. 11 était relativement aisé de percer cette ligne au centre, et d'écraser successivement toutes nos divisions, trop éloignées pour se soutenir. En effet, dans la journée du 16 avril, Tarchiduc força le passage de linn à Landshut, en battant les Bavarois de Deroy. Il pouvait en deux marches se porter sur le Danube, s'y établir entre Davout et les Bavarois, et les vaincre l'un après l'autre. Heureusement pour nous, il était irrésolu et timide. Il redoutait une de ces surprises foudroyantes dont Napoléon était coutumier. Il craignit de s'engager dans le pays couvert, coupé de bois et de marais, qui sépare Tlsar du Danube, et au milieu de corps ennemis dont il ne connaissait pas l'exacte position. Au lieu de s'avancer avec toute son armée, qui aiuait formé une masse accablante et irrésistible, il la poussa dans trois directions différentes, par les trois routes qui partaient de Landshut : Uiller sur Mainbourget Siegcnbourg en face des Bavarois, Bellegarde sur Ratisbonne contre Davout, et lui-même sur Rohr par la chaussée du centre. On eût dit qu'il voulait observer plutôt que combattre.

Napoléon, averti par le télégraphe de l'irruption des Autrichiens dans nos lignes, était aussitôt jjarti prendre le commandement en chef de l'armée. Autant les mouvements des Autrichiens avaient été lents et mal combinés, autant les manœuvres de l'Empereur furent rapides et précises. Comprenant la nécessité d'une concentration, il ordonna à Davout de quitter Ratisbonne et de marcher sur Neustadt, en lui promettant d'aller à sa rencontre avec les Bavarois et deux divisions de renfort commandées par Lannes. Pendant ce temps Masséna se portera d'Augsbourg sur Landshut, et menacera le flanc et les derrières des Autrichiens (18 avril). Davout avait en quelque sorte deviné les intentions de l'Empereur. 11 avait laissé un régiment à la garde de Ratisbonne, et s'était mis en marche par le défilé d'Abach. Cette manœuvre, qu'il opérait en vue de la masse des Autrichiens, était fort dangereuse, car elle pouvait être interrompue d'un moment à l'autre; mais l'archiduc ne la devina pas. Au lieu de barrer le passage à Davout, il s'était jeté sur la droite et avait gagné Ratisbonne. Un seul de ses corps, celui de Ilohenzollern, se heurta entre Saalhaupt et Tengen contre les divisions Saint-IIilaire et Priant. Ce fut le premier engagement sérieux de la guerre. 11 est connu sous le nom de bataille de Tann. Les Autrichiens furent

repoussés, et Davout put opérer sa jonction avec les Bavarois à Abensberg (19 avril).

Les Autrichiens non seulement avaient perdu les avantages de Toffensive, mais encore c'étaient eux qui maintenant étaient dispersés, tandis que l'armée française se concentrait d'heure en heure. En liice de Davout et de Lannes, désormais réunis, et de Masséna qui était déjà arrivé à Pfaffenhofen, les Autrichiens étaient comme séparés en quatre groupes : Hiller à Mainbourg, Tarchiduc Louis à Siegenbourg, Tarchiduc Charles à Ratisbonne et Ilohenzollern à Hausen. Napoléon profita de ce désordre. Il laissa Davout en face de Tarchiduc Charles, ordonna à Masséna de contenir Ililler et se jeta en personne contre l'archiduc Louis, à la tète des contingents allemands, qu'il électrisa par ses paroles. Il l'écrasa dans une série d'engagements qui portent le nom de bataille d'Abensberg (20 avril), et, par cette attaque hardie, parvint à couper définitivement en deux l'armée autrichienne. La première moitié, sous Hiller et l'archiduc Louis, est rejetée sur Landshutet singulièrement compromise entre Masséna et Napoléon; la seconde, sous Ilohenzollern et l'archiduc Charles, est rejetée sur Ratisbonne et menacée à la fois par Napoléon et par Davout : en sorte que, en moins d'une semaine, et grâce aux deux batailles de Tann et d'Abensberg, la situation est en quelque sorte retournée. Ce ne sont plus les Autrichiens qui menacent à la fois toutes nos divisions; ce sont les Français qui ont enfoncé leur centre, et s'apprêtent à écraser leurs deux ailes.

Napoléon se dirigea d'abord contre Hiller et l'archiduc Louis. Masséna et Lannes l'attaquent à Landshut, lui enlèvent 10 000 hommes et tous ses bagages, et le poursuivent à outrance (21 avril). L'Empereur marche alors contre l'archiduc. Celui-ci venait de s'emparer de Ratisbonne, avait appelé à lui 20 000 hommes du corps de Bellegarde, et, désormais assuré de sa retraite, commençait à déborder, aux environs d'Eckmùhl, Davout et Lefebvrequi avaient été chargés de le contenir. L'Empereur arrive sur le champ de bataille vers les deux heures de l'après-midi, et enfonce l'ennemi, après lui avoir tué 5 000 hommes et fait 15 000 prisonniers (22 avril). Si Ratisbonne avait été encore au pouvoir des Français, l'archiduc était perdu. Mais il ne veut pas prolonger une résistance qu'il juge inutile, et repasse le Danube. Napoléon lui livre un dernier combat, et s'empare de la

ville, OÙ il enlève rarrière-garde, d'ailleurs peu nombreuse, que rarchiduc y avait laissée. C'est en donnant ses ordres pour forcer l'enceinte de la ville, qu'il reçut au cou-de-pied une balle morte; blessure légère, mais qui exalta l'enthousiasme des troupes (23 avril). Du 19 avril au 24> avril, cinq batailles rangées avaient donc été livrées, à Tann, Abensberg, Landshut, Ëckmûhl et Ratisbonne. Toutes les cinq avaient été pour la France des succès incontestés. Jamais encore le génie militaire de l'Empereur ne s'était révélé plus fécond en ressources. Jamais il n'avait mieux réussi à débrouiller une position diflicile. L'armée autrichienne était coupée en deux tronçons. Elle avait perdu sa ligne d'opérations, et le chemin de Vienne était ouvert. C'était une magnifique entrée en campagne. Il est vrai qu'en Italie, au Tyrol et en Pologne nous avions été moins heureux. En Italie le prince Eugène avait été surpris par l'archiduc Jean à Pordenone, battu à Sacile (16 avril), et rejeté sur l'Adige. Mais il reçut des renforts avec Macdonald pour conseiller, et les nouvelles d'Allemagne arrêtèrent bientôt l'élan des vainqueurs. Dans le Tyrol les montagnards s'étaient levés en masse, avaient massacré les détachements français et bavarois, et accueilli avec transport les Autrichiens de Jellachich. Mais le Tyrol n'était point placé sur la ligne directe de nos communications et pouvait être facilement entouré. D'ailleurs Napoléon envoya bientôt contre les insurgés Lefebvre et des forces écrasantes : cette insurrection ne fut donc jamaisqu'un épisode brillant, mais en dehors des hostilités générales. Quant à la Pologne, l'archiduc Ferdinand avait refoulé Poniatowski au delà de la Yistule, mais son succès même l'avait entraîné trop loin. C'était toujours dans la vallée du Danube que devaient se livrer les combats décisifs.

• L'archiduc s'était d'abord enfoncé en Bohême, espérant attirer l'Empereur à sa suite, et opérer sa jonction avec sonlieutenant Hiller. Napoléon, persuadé que la paix ne se signait que dans les capitales, se contenta de le faire observer d'abord par Davout, puis par Bernadotte, cl, avec le gros de l'armée, courut sur la route de Vienne. Notre avant-garde, commandée par Masséna, se heurta contre le corps de Hiller, qui avait reçu des renforts, et s'était porté à Ebersberg sur la Traun, avec l'espoir que l'archiduc l'y rejoindrait. Masséna pouvait tourner la position, mais cette manœuvre exigeait un certain temps,

et il redoutait l'irruption subite de rarchiduc. Il ordonna donc d'emporter les positions d'Ebersberg, bien qu'elles fussent très fortes et garnies d'une puissante artillerie. Les divisions Cohorn et Legrand réussirent à s'en emparer, mais après un combat acharné, où les combattants et les habitants furent écrasés sous les débris de la ville incendiée. « Jamais scène de carnage, lisons-nous dans les Mémoires de Ségur, n'offrit aux yeux de Napoléon un aspect aussi révoltant. Les premières victimes, les moins malheureuses, avaient été blessées et noyées au passage des longs ponts; le reste au delà, dans la ville prise et reprise, et dans un chemin creux qui en débouche, avait été abattu par le feu dominant de l'ennemi, puis achevé à coups de baïonnette, et brûlé dans l'incendie des maisons, puis écrasé par notre propre artillerie, qu'il avait fallu pousser en avant pour faire cesser le massacre. Quand l'Empereur y arriva, la place, les rues et ce chemin creux surtout lui montrèrent le hideux spectacle d'un amas boueux de sang et de chair humaine brûlée, broyée, sans forme aucune, d'une odeur infecte, et où les pieds des chevaux s'enfonçaient horriblement. 11 fallut se servir de pelles pour déblayer le passage de ces débris informes d'officiers et de soldats hachés, écrasés, consumés pêle-mêle, et les enterrer. Saisi d'horreur à chaque pas, l'Empereur consterné ne pouvait retenir son afQiction : il la laissait éclater tantôt en reproches, tantôt en exclamations douloureuses! Mais telle était alors la passion de la gloire, l'entrain des esprits et l'ivresse de la victoire, qu'à l'un de ses cris de détresse un soldat corse resté debout répondit : € Bah ! allons toujours ! il en reste bien assez de nous pour vaincre une fois encore ! »

Hiller avait perdu 7000 hommes à la bataille d'Ebersberg. Il se retira péniblement sur l'autre rive du Danube, et rejoignit enfin l'archiduc, qui s'avançait par Zweltl (3 mai). Les deux moitiés de l'armée autrichienne avaient enfin opéré leur jonction, mais au prix de quels sacrifices! et la route de Vienne était ouverte. L'armée française se présenta devant la capitale autrichienne le 10 mai 1809. La vieille cité avait encore l'enceinte bastionnée qui jadis avait repoussé les assauts des Turcs, mais d'énormes faubourgs avaient été bâtis, qui facilitaient les approches des assaillants. En outre l'archiduc Maximilien, chargé de la défense, ne pouvait disposer que d'une quinzaine de mille soldats réguliers. La partie était à l'avance

perdue. Après un bombardement de quelques heures, se voyant menacé de perdre ses communications, il évacua la ville, où nos soldats firent leur entrée triomphale (13 mai).

Napoléon résolut d'en finir avec l'archiduc Charles, dont il n'était plus séparé que par le Danube. Le passage d'un fleuve aussi important, défendu par une armée aussi nombreuse que l'armée autrichienne, eût été impraticable s'il n'eût été facilité par une multitude d'iles, qui, en amont et en aval de Vienne, divisent ses eaux, en sorte que le fleuve présente, au lieu d'un courant rapide et resserré, un assez grand nombre de bras qu'il est relativement facile de traverser. Deux de ces îles, la Schwarze Lacken et la Lobau, la première en face de Nussdorf, la seconde en face d'Aspern et d'Essling, semblent surtout favorables à un passage. Napoléon essaya d'abord de s'emparer de la Schwarze Lacken, mais les deux bataillons qu'il y jeta furent enlevés par l'archiduc. Il concentra alors tous ses moyens d'action sur la Lobau. C'est une île de 4 800 mètres de long, sur 4000 mètres de large, séparée de la rive droite par un bras de 1 700 mètres de largeur, et de la riye gauche par un bras de 140 mètres seulement. Napoléon s'en empara et établit en toute sécurité un pont sur le bras le plus large. Il ne lui restait plus qu'à passer le bras le plus court, et, grâce à Lobau qui servirait à ses troupes de station et de place d'armes, il pouvait espérer que le passage s'opérerait sans plus de difficultés que pour une rivière ordinaire. En efifet, dans l'après-midi du 20 mai, apprenant qu'une division autrichienne avait été signalée à Lintz sur nos derrières, ce qui semblait indiquer que l'archiduc avait divisé ses forces, l'Empereur, malgré les menaces d'une crue du Danube, qui commençait à ébranler le grand pont, fit jeter en quelques heures un pont de bateaux sur le petit bras, et le corps de Masséna prit aussitôt position sur la rive gauche, ouvert par les deux jolis villages d'Aspern et d'Essling. On n'apercevait alors que des patrouilles de cavalerie autrichienne qui battaient la vaste plaine du Marchfeld. L'inaction de l'archiduc est inexplicable. Pourquoi n'essaya-t-ilmême pas de nous disputer le passage? Comment laissa- t-il nos soldats transformer en citadelles Aspern et Ëssling? Pourquoi ne profitat-il pas de notre infériorité numérique pour écraser nos premières divisions? II le pouvait d'autant plus facilement que, dans la nuit du

CAMPAGNE CONTRE L'AUTRICHE. tOl

20 au 21 , le grand pont se rompit une première fois sous la poussée des eaux, que la réparation demanda du temps, et que pendant plusieurs heures nos soldats restèrent isolés et singulièrement aventurés sur la rive gauche du fleuve.

L'archiduc ne se décida à attaquer que très tard dans la journée du 21 . Nos communications étaient alors rétablies, mais nous n'avions encore en ligne que 30000 hommes environ, commandés, il est vrai,

par des chefs intrépides, licilement supporter le choc nous. Cette infériorité nous mières heures de la journée L'un d'entre eux, le futur c Les cinquante pièces de nous sans que nous puissions de fusil. Qu'on se figure les

et Lannes, mais qui pouvaient difde 70000 soldats et le feu de 300 caréduisait à la défensive. Aussi les prefurent-elles pénibles pour nos soldats, capitaine Coignet, écrivait plus tard '• canoD des Autrichiens tonnaient sur faire un pas en avant, ni tirer un coup angoisses que chacun endurait dans une

pareille position. Nous avions quatre pièces de canon devant nous et deux devant les chasseurs pour répondre à cinquante. Les boulets tombaient dans nos rangs et enlevaient des files de trois hommes à la fois, les obus faisaient sauter les bonnets à poil à vingt pieds de haut. Sitôt une file emportée, je disais : « Appuyez à droite, serrez « les rangs! » et ces braves grenadiers appuyaient sans sourciller et disaient en voyant mettre le feu : < C'est pour moi. — Eh bien, « je reste derrière vous : c'est la bonne place, soyez tranquille. » Nos pièces n'avaient plus de canonniers pour le service. Le général Dorsenne les remplaça par douze grenadiers, et leur donna la croix, mais tous ces braves périrent près de leurs pièces. Plus de chevaux ! Plus de soldats de train I Plus de roues ! Les affûts en morceaux, les pièces par terre comme des bûches ! Impossible de s'en servir. Il arrive un obus qui éclate près de notre bon général et le couvre de terre. Il se relève comme un beau guerrier : « Votre général n'a point de mal. « Comptez sur lui. Il saura mourir à son poste. »

Enfin les Autrichiens, nous croyant ébranlés par cet ouragan de fer et de feu, se lancent à l'attaque d'Aspern. Masséna les y reçoit avec une froide intrépidité, et leur fait subir des pertes énormes dans cet espace resserré, où tous les coups sont mortels. Dans une seconde attaque les Autrichiens font plier la division Molilor et emportent le village. Masséna le reprend et lance sur leurs flancs les* cavaliers de Marulaz, qui s'ouvrent de sanglantes trouées. Au même moment Lannes, enfermé dans Essling avec la division Boudet, soutenait les assauts furieux de Rosenberg. L'archiduc, repoussé sur ses deux ailes, fait alors avancer contre notre centre HohenzoUern et Lichtenstein. Les cavaliers de Bessières essayent en vain de les arrêter. Une mêlée confuse s'engage, mais peu à peu nous perdons du terrain et nous sommes refoulés sur le Danube. Bellegarde et Ililler profitent de ce moment d'hésitation pour se lancer une troisième fois contre Masséna, et réussissent, après une lutte acharnée, à lui enlever la moitié du village d'Aspern. La nuit tombait alors sur le champ de bataille, mais l'avantage semblait se dessiner en faveur des Autrichiens. D'ailleurs la crue du iDanube augmentait et nos ponts sur le fleuve étaient fort menacés. Les habitants de Vienne avaient, dans leur patriotisme, détaché les bateaux amarrés à leurs quais, détruit leurs moulins et lancé à la dérive de lourds madriers^

qui| poussés par un. irrésistible courant, se heurtaient contre les bateaux qui servaient de piles à nos ponts improvisés et menaçaient de les détruire. Si Tarchiduc s'était obstiné dans la lutte et avait continué le combat, il aurait probablement jeté nos troupes dans le Danube, mais il n'avait pas cette ténacité qui commande à la victoire. Il ordonna de suspendre les feux.

Pendant la nuit passèrent les quatre divisions du corps deLannes, deux divisions de cavalerie et toute la garde, mais le grand pont se rompit de nouveau, et presque toute notre artillerie ainsi que le corps de Davout restèrent en arrière sur la rive droite. Nous étions néanmoins plus forts que la veille, et Napoléon n'était plus réduit à l'immobilité qui nous avait été si funeste quelques heures auparavant. A la vue des feux ennemis formant, comme la veille, un vaste demi-cercle autour d'Aspern et d'Essling, il prend la résolution de percer au centre cette ligne trop étendue pour être bien solide, et charge Lannes de cette manœuvre décisive. Lannesen effet débouche entre les deux villages, marche droit sur Breitenlee, où se trouve l'archiduc, renverse à demi HohenzoUern, et force l'archiduc à appeler à lui ses réserves et à marcher lui-même au feu un drapeau à la main. Tout à coup il s'aperçoit que non seulement il n'est plus soutenu, mais encore qu'il est menacé sur ses flancs. Napoléon venait en effet d'apprendre que le grand pont s'était rompu pour la troisième fois. Il ne pouvait donc plus compter sur le corps de Davout, et il était obligé de rester sur la défensive. La manœuvre de Lannes devenait inutile et dangereuse. Aussi reçut-il l'ordre de battre en retraite sur Essling. Serré de près par les soldats que tout à l'heure il chassait devant lui, exposé aux feux convergents d'une artillerie dont les coups deviennent de minute en minute plus redoutables, Lannes se replie pas à pas, et ne se laisse pas entamer; mais la bataille redevient ce qu'elle était la veille, purement défensive.

En effet, derrière les maisons croulantes d'Aspem et d'Essling s'engagent de furieux combats. Les Autrichiens sentent la nécessité d'un assaut victorieux pour saisir la victoire. Les Français savent qu'ils sont perdus s'ils reculent avec un grand fleuve à dos. Essling est cinq fois pris parles Autrichiens et repris par les Français. Morts et mourants s'entassent dans un affreux désordre. Rosenberg, par un

terrible retour, réussît à arracher ce villajife aux débris de la division Boudet et aussitôt s'y retranche; mais le général Mouton conduit en personne les fusiliers de la garde contre cette citadelle improvisée, et réussit à la reprendre. Ce dernier succès décourage Tennemi. 11 ne se retire pas et continue à nous couvrir de ses feux, mais il n'ose plus renouveler ses tentatives. Nos soldats de leur côté restent l'arme au pied en leur présence, mais ne répondent plus que faiblement à l'artillerie ennemie, car ils craignent de manquer de munitions. Un des derniers coups de canon de la journée nous inflige une perte cruelle : Lannes a les genoux fracassés par un boulet.

Pour la seconde fois le jour finissait sans que la bataille fût achevée. Il n'y avait ni pour les uns ni pour les autres de résultat marqué, mais Napoléon n'avait pas forcé le passage. Sans doute il n'était pas vaincu, mais ne pas vaincre était pour lui le plus grave des échecs. Pour cela même qu'il était obligé à un mouvement rétrograde, tout se trouvait remis en question. Il aurait pu s'obstiner, et, pour la troisième fois, offrir la bataille aux Autrichiens. Peut-être même aurait-il réussi, comme autrefois à Arcole, mais une défaite aurait été irréparable, et il aima mieux se préparer à une nouvelle action. 11 ordonna donc d'évacuer la rive gauche et fit repasser toutes ses troupes dans l'Ile Lobau. Masséna reçut le commandement de ce poste d'honneur. Davout campa sur la rive droite, il devait donner la main à l'armée du prince Eugène, qui accourait d'Italie. Bernadotte et Lefebvre gardèrent le cours du Danube depuis Vienne jusqu'en Bavière. Ainsi couvert de tous les côtés, ayant ses approvisionnements assurés grâce au voisinage de la capitale toujours entre ses mains, Napoléon pouvait attendre ses renforts et se disposer à une autre bataille.

A la nouvelle des sanglantes journées d'Aspern et d'Essling, les Autrichiens crurent au retour prochain de la victoire. Dans le Tyrol les paysans, excités par les moines, reprennent les armes sous la conduite du capucin Gospinger et de l'aubergiste Hofer, et souillent leurs premiers succès par d'affreuses représailles. Les Hongrois vont grossir les rangs de la milice, et, comme au temps de Marie-Thérèse, des milliers de Croates s'enrôlent parmi les cavaliers de l'archiduc. Nos alliés eux-mêmes sentent ébranler leur fidélité déjà fort douteuse. Ainsi que l'a écrit le comte Beugnot : « En dépit de mon

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bulletin, la bataille d'EssIing f\it tenue pour une défaite, etTébranlement devint général en Allemagne. La Prusse crut qu'elle allait être délivrée aussi promptement qu'elle avait été asservie. Il n'y eut pas jusqu'au Danemark qui prit une attitude hostile, sans qu'on pût en rendre raison autrement que par l'assiduité des intrigues anglaises. La Suède n'était pas mieux disposée, et les princes de la Confédération du Rhin, dont les soldats grossissaient nos légions, caressaient la pensée d'être bientôt délivrés de leur rude protecteur. Si, dans ce moment de crise, entre Essling et Wagram, la Russie eût fait un signe, on ne sait pas ce qui serait arrivé, mais tel était encore l'ascendant attaché à la personne de l'Empereur qu'après la journée d'Essling et dans la périlleuse position de l'ile Lobau, seul il suffisait à balancer la fortune. »

Si les gouvernements n' osaient encore se prononcer, quelques insurrections partielles avaient déjà éclaté. Dès le 3 avril, un ancien ofûcier prussien, le lieutenant von Katt, avait essayé de surprendre Magdebourg. Le 20 avril quelques milliers de paysans westphaliens, dirigés par le colonel hessois Dœrnberg, avaient paru à l'improviste devant Cassel, mais ils avaient été promptement dispersés par le roi Jérôme. A la même date le major prussien Schill, des hussards de Brandebourg, sortait de BerUn à la tête de 500 hommes de son régiment, et appelait ses compatriotes aux armes. Désavoué par le roi, poursuivi et traqué comme une bête fauve, il se réfugia dans Stralsund, dont il voulait, disait-il, faire une nouvelle Saragosse, mais il fut tué dans une sortie, et les débris de sa bande furent traités comme des brigands et jetés dans des bagnes français. Un prince, un chef de bandes secrètes, le duc de Brunsw ick-Œls, organisa une légion, qu'il nommait des hussards de la mort, et entra à Dresde et à Leipzig. Vainement poursuivi, il errera dans l'Allemagne du nord, et finira par se réfugier dans l'île de Ileligoland avec les 1 800 hommes qui formaient sa petite mais vaillante armée. Assurément nul de ces partisans n'avait été, même un instant, dangereux; mais n'était-ce pas un singulier symptôme des haines nationales que cette impunité relative dont ils jouissaient, et que la connivence des autorités locales qui, tout en affectant de les condamner, leur venaient secrètement en aide? Napoléon ne s'y trompa point. Il comprit qu'en essayant de réveiller les passions nationales, ces imperceptibles adversaires étaient

ses plus dangereuxennemis : aussi Tut-il implacable dans la répression.

De nos prétendus alliés, il en est deux surtout qui, à la nouvelle d'EssIing, eurent comme la velléité de se retourner contre nous : la Prusse et la Russie. Il est certain que l'armée prussienne brûlait du désir de venger la honte dléna, et que la population tout entière n'attendait qu'un signal pour se soulever. C'est en Prusse surtout que le Tugendbund avait recruté de nombreux et fanatiques adhérents. L'empereur d'Autriche comptait si bien sur la coopération immédiate de la Prusse, qu'après Essling il envoya un de ses aides de camp, Steigentesch, à Kœnigsberg, où résidait encore Frédéric- Guillaume, pour le supplier d'entrer en ligne. Esprit faible et indécis, le roi, ainsi qu'au lendemain d'Austerlitz, laissa échapper l'occasion. Il se contenta de vagues promesses, et, comme l'envoyé autrichien le pressait, il laissa deviner son secret : « Frappez un coup encore, et je viendrai, mais je ne viendrai pas seul ! » C'est au tsar Alexandre qu'il faisait allusion. Le Tsar en effet était à peu près le seul dans tout l'empire russe qui voulût rester fidèle aux engagements d'Erfurl, et encore les trouvait-il bien lourds. A demi réconcilié avec l'Autriche à la suite de l'insurrection que nous avions provoquée en Galicie, il avait sans doute envoyé ses soldats combattre à côté des nôtres, mais les Russes ne voulurent agir que contre les insurgés galiciens et jamais contre les Autrichiens. « Le concert des Russes avec l'Autriche, a écrit un historien russe, était certain et prononcé. A proprement parler, il semblait que c'étaient les troupes polonaises qu'ils regardaient comme ennemies, et ils prenaient toutes les mesures pour faire échouer les efforts de leurs alliés, tandis qu'ils se prêtaient avec empressement aux vues des commandants autrichiens. »

Napoléon était au courant de ces sourdes menées. Il ne s'abusait ni sur les dispositions de ses ennemis, ni sur les sentiments cachés de ses prétendus alliés. « Les uns et les autres se sont donné rendezvous sur ma tombe, disait-il à son confident Savarv, mais ils n'osent s'y réunir. » Confiant dans son génie, il prépara une grande victoire, dont il comprenait la nécessité. Il lui fallut, avant toutes choses, réunir d'imposants renforLs, et attendre les nouvelles de ses deux ailes extrêmes, en Italie et en Galicie. Ces nouvelles furent bonnes. En Galicie Poniatowski avait refoulé l'archiduc Ferdinand.

CAMPAGNE CONTRE L'AUTRICHE. i09

En Italie le prince Eugène, bien conseillé par Macdonald, avait r.'paré son échec de Sacile. Il avait battu Tarchiduc Jean au Tagliamento, à Malborghelto et à Taarwis, et l'avait rejeté dans les Alpes Noriques. Il s'était emparé de Goritz, de Trieste et de Laybach (mai 18U9). L'archiduc se retira sur Gratz et appela à lui Jellachich et les soldats du Tyrol, mais Jellachich fut battu à Saint-Michel et presque entièrement détruit (25 mai). Forcé de reculer, il remonta la Raab jusqu'à Saint-Gothard et se rabattit sur Papa. Le prince Eugène était, pendant ce temps, arrivé jusqu'à Leoben, et il avait passé le Semmering, où il opéra sa jonction avec la grande armée. Aussitôt envoyé par Napoléon contre les corps autrichiens qui se maintenaient encore sur la rive droite du Danube, il marcha de Neustadt sur la Raab, et, le 13 juin, se trouva en présence de son adversaire d'Italie, Tarchiduc Jean, qui lattendait sous les murs de la ville qui a donné son nom au fleuve.

Certes la bataille pouvait être évitée. Si même l'archiduc Jean était resté fidèle aux instructions de son frère, il aurait aussitôt battu en retraite afin de le rejoindre à temps pour la grande bataille qui se préparait. Même en admettant qu'il fût vainqueur, cette victoire eût été sans résultat, puisqu'il ne pouvait espérer triompher de toute la grande armée, qui se serait portée au secours du prince Eugène ; mais l'archiduc Jean voulait à tout prix se créer une réputation militaire. Il résolut de nous attendre sur des positions d'ailleurs bien choisies, sa droite appuyée à la forte place de Raab, sa gauche couverte par des marais, et le centre protégé par la ferme retranchée de Kiesmegyer. Le combat s'engagea le 14 juin, jour anniversaire des victoires de Marengo et de Friedland. Les Autrichiens résistèrent avec énergie, surtout à Kiesmegjer, mais les généraux Seras et Roussel finirent par emporter d'assaut cette redoutable position, et l'archiduc fut obligé de nous céder le champ de bataille et de se retirer sur la rive gauche du Danube. Quelques jours plus tard Raab tombait entre nos mains. C'était, depuis Essling, notre premier grand succès. Il déconcerta nos ennemis et paralysa leurs mesures. En outre les abords de la Hongrie furent complètement dégagés, et Napoléon put appeler à lui non seulement l'armée victorieuse, mais encore les soldats que lui amenait du fjnd de l'Illyrie un de ses meilleurs lieutenants, Marmont.

MarmontétaitpartideZara avec une petilearméede 44 000 hommes. Il avait eu, dans cette marche longue et difficile, à batailler chaque jour contre les Croates de Stoïsevitch. Arrêté un instant par la nouvelle des succès de l'archiduc Jean, il avait bientôt repris l'offensive, et était arrivé jusqu'à Laybach en Carniole (3 juin). Le général Giulay avait été envoyé contre lui à la tête de 25000 soldats. Espérant lui fermer le chemin, il se jeta sur la ville de Gratz, alors occupée par un seul régiment. Ces braves luttèrent avec énergie toute une journée, et furent enfin dégagés. Aussitôt Marmont précipite sa marche, achève de disperser les troupes de Giulay, et arrive bientôt à Vienne, où il opère sa jonction avec la grande armée.

Napoléon n'avait pas attendu ses lieutenants pour se préparer à la bataille dont il avait besoin. Lobau avait été transformée en une immense citadelle. Quatre ponts avaient été jetés sur le grand bras du fleuve, qui défiaient par leur solidité les crues du Danube, et on avait poussé la précaution jusqu'à les protéger contre les brûlots ou les madriers par d'énormes estacades. Dans les canaux formés par les petites îles adossées à Lobau avaient été entassés les matériaux nécessaires pour jeter à la fois jusqu'à six ponts sur le petit bras du fleuve. De nombreuses batteries avaient été installées sur tous les points où l'on pouvait atteindre l'ennemi, et pour protéger le passage. Sur le saillant le plus avancé cent vingt pièces avaient été amenées, qui devaient, à un signal donné, brûler et raser en quelques instants le village d'Enzersdorf, où les Autrichiens s'étaient concentrés. Enfin on avait préparé de nombreuses chaloupes montées par les marins de la garde, et des bacs qui devaient transporter toute une division chargée de repousser les avant-postes ennemis. A vrai dire, l'obstacle du Danube n'existait plus, et on allait manœuvrer comme sur la terre ferme.

L'archiduc Charles n'avait pas essayé de troubler ou tout au moins de ralentir ces préparatifs. Il aurait pu, sinon rendre inaccessible, au moins restreindre l'espace où nous pouvions franchir le fleuve. Il préféra nous attendre sur des positions soigneusement étudiées. Persuadé que le passage s'effectuerait comme précédemment au nord de Lobau, il couvrit de redoutes les trois villages d'Aspern, d'Essling et d'Enzersdorf. Napoléon, pour le maintenir dans cette erreur, fit jeter deux ponts en face de ce village, mais, le 3 juillet, à minuit, et

par un affreux orage, la grande armée se trouvant tout entière réunie, soit à Lobau, soit sur la rive droite du Danube, cent vingt pièces d'artillerie tonnèrent à la fois contre Enzersdorf, et une fausse attaque dirigée contre Aspern-Essling attira de ce côté l'attention des ennemis. Pendant ce temps un pont était jeté en dix minutes à Test de rîle, et Favant-garde y courait. A deux heures du matin nous en avions quati'e; un peu plus tard, six. C'étaient six grandes routes par lesquelles nos soldats défilèrent toute la nuit dans un ordre parfait. Aux premiers rayons du soleil ils se trouvaienten ligne sur l'extrême gauche de l'ennemi : à droite Davout, au centre Oudinot, à gauche Masséna, doublés en quelque sorte par Bernadotte, Eugène, Marmont, et triplés par la garde et la grosse cavalerie. Les camps retranchés de l'ennemi étaient tournés, ses ouvrages de campagne inutiles, et il était obligé d'accepter le combat sur le terrain choisi par l'Empereur. L'ai'chiduc en effet se retira obliquement sur Wagram et reforma ses lignes derrière le ruisseau de Russbach. Les Français le suivirent après avoir occupé sans résistance Aspern et Essling. La journée était déjà fort avancée. Napoléon s'imagina qu'une attaque brusquée à l'improxiste sur le centre ennemi, qu'il jugeait peu solide, lui procurerait des avantages immédiats, et il lança Oudinot, Bernadotte et Eugène contre le plateau de Wagram, mais ils se heurtèrent contre des obstacles inattendus et furent repoussés. Ce n'était qu'une échauffourée, mais elle était inutile. La grande bataille fut remise au lendemain.

La plaine dans laquelle les deux nations allaient jouer leurs destinées se nomme le Marchfeld. Elle est bornée au sud par le Danube, au nord par un petit ruisseau, le Russbach, à l'ouest par des hauteurs boisées qui commencent à Florisdorf et se continuent par les monts de Moravie. Une première route longe le Danube. Elle est marquée par les villages de Kagran, Aspern, Essling et Enzersdorf. Une seconde route part de Kagran, traverse Breitenlee, et, à partir de Rachsdorf, se bifurque d'abord sur Glinzendorf et Neusiedel et en second lieu sur Leopoldsdorf. Une troisième route part de Florisdorf et traverse Léopoldau, Sùssenbrun, Aderklaa et Wagram. De ces trois routes la première était restée entre les mains des Français, la troisième entre celles des Autrichiens, la seconde était disputée entre les deux.

Napoléon avait formé le projet de garder la défensive sur sa droite, commandée par Masséna et Bernadotte, et campée d'Aspern à Breitenlee, et de faire opérer un mouvement tournant sur sa gauche, commandée par Davout, dans la direction de Glinzendorf et Neusiedel. Il se réservait le commandement du centre. On eût dit que, rendu plus circonspect par son échec de la veille, il attendait les mouvements de l'ennemi avant de mieux prononcer les siens. L'archiduc Charles au contraire avait résolu une attaque sur toute la ligne, mais en concentrant ses efforts sur son aile droite, commandée par Klenau et Kollovrath, qui devaient de Sùssenbrun et de Kagran marcher sur Aspern et Essling, s'emparer de nos ponts et couper par conséquent notre ligne de retraite. Le centre à Wagram sous Bellegarde et Hohenzollern se conformerait aux événements. La gauche à Neusiedel sous Rosenberg défendrait le Russbach et tâcherait d'opérer sa jonction avec l'archiduc Jean, qui était attendu d'une heure à l'autre sur le champ de bataille. Comme la ligne autrichienne était fort étendue, ses feux devaient être fort meurtriers, attendu qu'ils étaient concentriques, mais, par cela même, les communications étaient plus diiïiciles, et elles pouvaientètre rompues sur un point ou sur unautre. L'armée française au contraire, plus compacte, plus unie, pouvait être, d'un instant à l'autre, portée sur un point unique, mais aussi les feux de l'ennemi devaient en éclaircir singulièrement les rangs pressés.

Le combat s'engagea de bonne heure à notre droite. Rosenberg attaqua prématurément Davout, mais il fut repoussé par le maréchal, qui était sur ses gardes, et ramené jusqu'à Xeusiedel. Davout profita aussitôt de ce succès pour commencer un mouvement tournant sur l'extrême gauche de l'ennemi. Au même moment Masséna était attaqué à notre gauche, vers Sùssenbrun, par Klenau et Kollovrath, qui débouchaient sur notre flanc, et profitaient de leur supériorité numérique pour le repousser d'Aspern et entrer à sa suite jusque dans Essling. Les Autrichiens, se glissant entre notre armée et le Danube, gagnaient du terrain, et étaient sur le point de nous tourner. Les habitants de Vienne, qui, du haut des remparts et des clochers de la capitale, suivaient anxieusement les péripéties du combat, croyaient la partie gagnée, et déjà faisaient retentir fair de joyeuses acclamations; mais Masséna ne se laissa pas décourager. Cet intrépide

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soldat avail fait une chute de cheval et était obligé de parcourir en calèche le champ de bataille, mais il se montrait sur les points les plus menacés, et son assurance ranimait les soldats ébranlés. Ils se savaient, eux et lui, au poste d'honneur et voulaient laisser à leurs compagnons d'armes le temps d'accomplir la grande manœuvre qui allait leur assurer la victoire.

Notre centre en elTet était jusqu'alors resté intact. Sans doule

Bernadotte avail été chassé d'AderkIaa par fiellegardc, mais il ne se retirait que lentement, et pendant ce temps Napoléon allait se jeter, avec toutes les forces qu'il avail jusqu'alors tenues dans l'immobilité, sur le centre autrichien, fort dégarni. Une énorme batterie de cent pièces de canon, commandée par Drouot et Lauriston, s'installe sur notre front, et, en quelques minutes, ouvre une large brèche dans les rangs autrichiens. Par cette brèche s'élance une colonne d'attaque commandée par Hacdoaaid. Les trois divisions Broussier,

Lamarqueet Seras, une partie de la garde et les cuirassiers de Nansouty en font partie. Tout plie, tout cède à cette masse irrésistible. D'un seul élan ils arrivent jusqu'à Siissenbrun, malgré les efforts désespérés de l'archiduc. Ce dernier donna aussitôt l'ordre à Klenau et à Kollovrath d'abandonner les positions conquises, ou sinon ils seront pris entre Macdonald, Masséna et le Danube. La droite autrichienne commence à regret son mouvement de retraite, mais elle^st suivie pas à pas par Masséna, qui donne bientôt la main à Macdonald. Les deux maréchaux continuent à pousser devant eux les masses ennemies, mais les Autrichiens couvrent habilement leur retraite par les feux bien dirigés de leur nombreuse artillerie.

Pendant ce temps Davout profitait de ce grand mouvement offensif pour franchir le Russbach, et attaquer Neusiedel à la fois de face et de front. Il s'emparait du village de Neusiedel malgré la résistance de Rosenberg et marchait sur Wagram, Cette position était enlevée après un dernier combat entre Oudinot et Ilohenzollern, et bientôt l'armée autrichienne tout entière battait en retraite. La poursuite était menée avec une grande mollesse, soit fatigue de nos soldats, soit manque de bons généraux de cavalerie. Murât était à Naples, Bessières étaitblessé et Lassalle tué. À peine quelques centaines de prisonniers, presque tous blessés, etquelques canons tombèrent entre nos mains. Les Autrichiens laissaient S5000 hommes sur le champ de bataille. Nous en avions perdu presque autant. Certes c'était une victoire, puisque les Autrichiens avaient été débusqués de toutes leurs positions, mais ce n'était pas un désastre pour les vaincus.

Vers le soir tout semblait terminé, lorsque parurent, à notre extrême droite, vers Leopoldsdorf, les éclaireurs de l'archiduc Jean. Une effroyable panique se répandit aussitôt parmi les vainqueurs. Aucun des deux archiducs n'était en mesure d'en profiter, et l'ordre fut bientôt rétabli; mais, si les renforts amenés par l'archiduc Jean étaient arrivés à temps, il est probable que cette irruption dans nos lignes aurait modifié les résultats de la bataille. Ainsi que le remarque Lanfrey, la grande armée commençait à ne plus avoir la cohésion, la discipline et la force de jadis. Les éléments de la décadence qu'elle portait en elle-même avaient déjà considérablement affaibli son unité < et ces ressorts d'une nature toute morale qu'on nomme les vertus militaires, c'est-à-dire l'abnégation, la constance, l'esprit

de désintéressement et de sacrifice unis au patriotisme. Il y avait toujours parmi nos soldats un grand courage individuel, et à certains moments un courage héroïque, mais ils n'avaient plus cette ardeur égale et soutenue qui anime, porte et entraine une armée, indépendamment du chef qui la commande ». Les contemporains avaient déjà remarqué ces symptômes de décadence. « Les hommes clairvoyants, instruits dans Part militaire, lisons-nous dans les ilfémoîr^s du comte Beugnot, avaient signalé quelque affaissement dans Tarmée française, et il semblait que l'Empereur en fût lui-même dans la confidence, puisqu'il demandait alors au développement d'une immense artillerie ce qu'auparavant il attendait avec sécurité de la force et la discipline de ses soldats. On disait assez haut en Allemagne : Passe encore pour cette fois-ci ; mais Napoléon n'y reviendra plus. » Les Autrichiens au contraire avaient fait d'incontestables progrès. Ils avaient de la solidité dans l'action, et, même vaincus, ne se laissaient plus entamer. Au lendemain de la bataille on ne savait pas encore à notre quartier général si l'archiduc avait pris la direction de la Bohême ou celle de la Moravie, et l'Empereur avait été obligé de disperser ses lieutenants : Masséna sur Ilollabrun, Marmont sur Znaïm, Davout sur Nikolsbourg. Il était lui-même resté à Wagram avec Oudinot et les réserves, et l'armée d'Italie couvrait Vienne avec les Saxons et les Wurtembergeois. Ce n'était point là un lendemain d'Iéna ou de Friedland. Les Autrichiens se retiraient, mais ils ne fuyaient pas.

Marmont eut l'honneur de frapper le dernier coup. Le 10 juillet il s'était fort étourdiment avancé jusqu'à Znaïm, au milieu des masses ennemies. Masséna et Davout étaient fort en arrière. Napoléon rédigeait ses bulletins de victoire et ne montrait pas son activité et sa prévoyance accoutumées. L'archiduc Charles, par un retour imprévu, pouvait nous faire payer bien cher notre imprudente sécurité. Marmont paya d'audace. Il prit l'olTensive, comme s'il n'eût formé que l'avant-gardc de la grande armée, et, s'il ne réussit pas à entamer les Autrichiens, au moins il se maintint sur ses positions et donna à Masséna le temps de le rejoindre. Le lendemain 11 juillet la bataille allait recommencer, lorsque la nouvelle de la signature d'un armistice arrêta le combat.

Les négociations s'engagèrent aussitôt, d'abord à Altenbourg, puis

à Schœnbrunn. Ce ne fut d'abord qu'un débat diplomatique, dont il était difficile de prévoir l'issue. De part et d'autre on se réservait. L'Autriche en effet n'était pas écrasée. Elle avaitencore de nombreux soldats sous les drapeaux. Ses alliés n'avaient pas posé les armes; ils continuaient même la lutte avec des chances de succès. A ce moment, Wellington, aidé par les Espagnols et par les Portugais, engageait dans la péninsule contre le roi Joseph et ses lieutenants une partie décisive. L'Angleterre préparait contre la France même un formidable armement, et l'on ne savait pas encore sur quel point de nos côtes débarquerait la nouvelle Armada. Enfin la Russie et la Prusse ne cachaient plus leurs sentiments de malveillance. Tout espoir n'était donc pas perdu pour l'Autriche, et une bataille sur les bords du Tage ou sur les côtes de France pouvait tout remettre en question. Avant de montrer comment furent déçues les espérances de nos ennemis, et comment l'Autriche fut obligée de prendre au sérieux les négociations d'Altenbourg, et de consentir à de pénibles sacrifices pour obtenir la paix, il nous faut suivre sur de nouveaux théâtres la fortune de nos armes et voir comment l'Angleterre essaya, mais en vain, une double diversion en Espagne et en France.

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