‹ Campagnes du premier empire: succès et reversChapitre 6 sur 15 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Depuis que Napoléon avait quitté l'Espagne, tout dans la péninsule était demeuré incertain et chancelant. Le roi Joseph se maintenait péniblement à Madrid, mais TAndalousie tout entière échappait à sa domination. La Catalogne et la Galice étaient en pleine révolte. Même dans les provinces que. Ton croyait soumises, paraissaient subitement des bandes insurrectionnelles qui se jetaient sur nos postes isolés et enlevaient toute sécurité à nos communications. Les Portugais étaient libres, et une grande armée anglaise se disposait, aidée par eux, à reprendre l'offensive. A vrai dire, notre domination dans la péninsule était toute nominale, et, malgré les pompeux bulletins de victoire, nous ne possédions en réalité que le sol occupé par nos soldats.

L'Empereur avait formé le projet, qui d'ailleurs s'imposait comme une nécessité stratégique, de conquérir le Portugal. Tant que ce pays, qui confinait aux plus riches parties de l'Espagne, ne serait pas conquis, nous ne pouvions espérer nous maintenir dans la péninsule. Tant que les Anglais auraient toute facilité de débarquer leurs renforts sur les côtes portugaises, la guerre s'éterniserait. Le maréchal Soult, un de ses plus habiles lieutenants, fut désigné par lui pour exécuter celte conquête. 11 devait avec quatre divisions marcher de la Gorogne sur Oporto et sur Lisbonne par la route la plus directe. Le maréchal Victor avait reçu l'ordre de le joindre

TALAYERA. - WALCHBKBN. — PAIX DE VIGHNE. IID

SOUS Lisbonne par Merida et Badajoz. Les deux maréchaux tourneraient ensuite toutes leurs forces contre l'Andalousie. Tant que cette grande opération ne serait pas terminée, les autres armées resteraient sur la défensive, Joseph avec Jourdan comme chef d'étatmajof, Sébastian! et Dessolles comme lieutenants, à Madrid,

Mortier et Suclieten Aragon, Ney en Galice. De nombreux détachements reliaient entre eux tous ces corps d'armée. On a calculé que toutes ces divisions, malgré les emprunts que leur avait faits Napoléon pour la (ïuerre du Danube, présentaient encore un effectif de 300 000 hommes; mais le chiffre des non-valeurs était considérable; il s'élevait au moins à la moitié. Ainsi Soult n'avait sous ses ordres que25 000combatUnUaulieude47000, etNeyl7 000au lieu de

37000. En outre les soldats étaient mécontents, fatigués et dénués de tout. Ils ne combattaient plus sous les yeux de l'Empereur, et ils étaient démoralisés par leurs habitudes de maraude et par la nécessité de se venger des atrocités dont ils étaient trop souvent les victimes de la part des habitants. Enfin il n'y avait pas d'unité dans le commandement. Joseph n'était pas obéi. Les maréchaux se jalousaient entre eux et n'étaient pas disposés à sacrifier leurs convoitises el leurs ambitions à l'intérêt commun. Soldats et généraux se considéraient comme sacrifiés à une besogne ingrate et sans gloire. Ils ne se battaient pi us par dévouement, mais par esprit de discipline militaire et par instinct de conservation. Aussi la guerre d'Espagne ne devait-elle être qu'une série d'entreprises avortées et décousues, de combats inutiles, et, à la fin, de désastres répétés.

Les premiers adversaires que Soult rencontra sur sa route furent le général espagnol La Romana, qu'il battit à Monterey, et le général portugais Svlveira, qu'il battit à Yillasa et à Ghaves (13 mars 1809). Une seconde armée portugaise était postée à Braga, sous le commandement de Bernardin Freire. Excitée par quelques meneurs, la populace massacra cet infortuné général pour le punir d'avoir évacué les positions du mont Adaufe, qu'il ne jugeait pas tenables, et qui furent en effet emportées par les Français après une heure de combat (20 mars). Soult se mit aussitôt en marche sur Oporto, mais avec une armée fort réduite par les détachements qu'il était obligé de laisser en arrière, et aussi par de fréquentes escarmouches. A Oporto, la population, excitée par son évêque, avait pris les armes et improvisé une longue ligne de fortifications qui allait du Douro à la mer. Sur l'annonce des malheurs de' Braga, elle avait massacré au hasard une vingtaine des citoyens les plus éclairés de la ville et traîné leurs cadavres dans les rues. Soult ne laissa pas le temps aux défenseurs d'Oporto d'organiser une seconde Saragosse. Il divisa son armée en trois corps : les deux ailes feraient de fausses attaques aux extrémités de la ligne fortifiée, et le centre pénétrerait dans la ville. Les Portugais se laissèrent tromper par ces démonstrations, et, pendant qu'ils couraient en désordre sur les deux points menacés, nos soldats entraient à Oporto, s'emparaient du pont de bateaux sur le Douro, el fermaient toute retraite aux fuyards. Ils furent impitoyables dans la répression, car ils avaient trouvé sur une des places

i^ CAMPAGNES DU PREMIER EMPIRE.

plusieurs de leurs camarades mutilés avec barbarie. Près de 800 Portugais tombèrent sur le champ de bataille ou se noyèrent dans le Douro (17-18 mars).

On était arrive aux premiers jours d'avril. Soult n'avait encore remporté que des succès. Solidement établi à Oporto, la seconde ville du royaume, il pensaits'y maintenir contre toute attaque venant du midi, mais il avait à peine franchi le quart delà distance qui sépare Lisbonne de la frontière espagnole, qu'il avait déjà besoin de s'arrêter quelques jours pour faire reposer ses hommes et réparer son matériel. Déjà se reformaient sur ses derrières les bandes qu'il avait battues à Chaves et à Braga. Déjà nos détachements étaient enlevés et nos communications menacées. On annonçaitque les Anglais marchaient à notre rencontre et il n'avait encore reçu aucune nouvelle du maréchal Victor. Certes il n'y avait pas de reproches à adresser à Soult : il avait fait tout ce que les circonstances permettaient de faire; mais, malgré ses succès, il était réduit à la défensive. Sans le concours de Victor, ses opérations ne pouvaient être et ne furent que stériles. Marcher seul sur Lisbonne eût été plus que de la témérité. Le maréchal se trouva donc arrêté dans sa victoire, et put dès lors prévoir le moment où il serait obligé de renoncer à son éphémère conquête.

Aussi bien, si Victor n'avait pas exécuté le mouvement convenu, c'est qu'il avait été, lui aussi, arrêté par d'insurmontables obstacles. Les armées espagnoles de la Manche et de TEstramadure, battues à Uclès et à Almaraz, s'étaient réorganisées. La première, sous Gartoajal, appuyée sur les défilés de la Sierra Morena, menaçait le Tage. La seconde, commandée par Gregorio de la Guesta, menaçait Madrid. 11 était difficile à Victor de s'avancer en Portugal tant que ces deux armées menaceraient son flanc et ses derrières. Il se décida donc à marcher contre La Guesta, pendant que son lieutenant Sébastiani marchait contre Gartoajal. Presque au même jour nos soldats remportèrent deux brillantes victoires. Le 28 mars, àMedellin sur le Guadiana, La Guesta perdait une dizaine de mille hommes, et à Giudad Real, le 27 mars, Gartoajal était battu, puis poursuivi jusque dans les défilés de la Sierra Morena. Il est vrai que les Espagnols, toujours battus, ne se décourageaient jamais. L'armée de la Manche, grâce aux prisonniers qui s'échappaient et aux insurgés qui la recru-

talent, comptait encore, quelques jours après le désastre de Ciudad Real, environ 30 000 soldats, et Victor, qui s'était pourtant avancé jusqu'à Merida, apprenait que le pays entier se soulevait sur ses derrières et que ses communications avec Madrid étaient menacées. Était-il prudentde sa part de s'avancer dans la direction de Lisbonne, comme le lui prescrivaient les instructions de l'Empereur? C'était s'exposer à un second Baylen, car depuis plusieurs semaines il n'avait reçu aucune nouvelle de Soult, et il n'osait s'aventurer avec une grande armée sur ses derrières; en sorte qu'il se trouva arrêté, bien que vainqueur, comme Soult l'était à Oporto, etqueles combinaisons de l'Empereur échouèrent, non par la faute des maréchaux chargés de les exécuter, mais par l'effet des circonstances.

Certes, si Napoléon s'était trouvé en Espagne, ou s'il avait délégué à un seul homme l'autorité nécessaire pour prendre une grande décision, il eût été facile soit devenir en aide à Soult en lui adjoignant tout le corps d'armée de Ney qui guerroyait assez inutilement en Galice, soit de secourir Victor en le renforçant du corps d'armée de Mortier, tout à fait inutile à Logrono et à Burgos; mais personne n'avait une autorité suffisante pour assumer une telle responsabilité. D'ailleurs les maréchaux se jalousaient et se souciaient peu de se secourir entre eux^ A ces déplorables incertitudes, à ces mesquines rivalités, les alliés opposaient, au moment même, de viriles résolutions. Un renfort de troupes anglaises venait d'arriver à Lisbonne, et à la tète des nouvelles et des anciennes troupes avait été placé un général unique, Wellesley, investi de l'autorité absolue. La régence de Lisbonne lui avait en outre donné lecommandement suprême sur toutes les troupes portugaises. Ferme et solide, plein de bon sens, ne s'attachant qu'aux choses pratiques, et dédaigneux des utopies, Wellesley était l'homme de la situation. A peine débarqué en Portugal, il comprit tout de suite que, des deux armées qui menaçaient le pays, il fallait négliger celle de Victor, qui étaitfort en arrière, etconcentrer ses efforts contre celle de Soult, encore campL^e à Oporto. Ilpritdonc la résolution de marcher contre Soult avec toutes les forces dont il disposait.

Le maréchal ne s'attendait pas à cette irruption dans ses lignes. Solidement retranché dans de fortes positions sur le Douro, il s'était habitué à considérer la province d'Oporto comme une conquête défi-

nitîve à organiser. Circonvenu par des flatteurs qui espéraient bâtir leur fortune en même tempsquela sienne, trompé par les prévenances intéressées des notables, n'alla-t-il pas jusqu'à s'imaginerque le Portugal pourrait être quelque jour transformé en une royauté vassale, dont il deviendrait le titulaire ! On connaissait au camp français les secrètes espérances de Soult. Quelques-uns de ses lieutenants les encourageaient. D'autres, et ils étaient les plus nombreux, restaient (idèles au drapeau, et même s'apprêtaient à recourir à la violence pour arrêter les coupables projets de leur chef. Wellesley était au courant de ces intrigues. Il en profita pour endormir le maréchal dans une trompeuse sécurité, en faisant à quelques ofTiciers français, qui eurent le tort d'entrer en relation avec lui, de faciles promesses. Pendant que Soult restait immobile dans ses cantonnements, et cherchait à provoquer, par voie d'adresses et de députations, une sarte de pronunciamiento à son profit, Wellesley marchait droit sur Oporto à la tête de 28 000 excellents soldats, et son lieutenant Beresford, avec 20 000 Portugais dirigés par des officiers anglais, essayait un mouvement tournant contre le défilé de Ghaves. Le 10 mai les Anglais surprenaient notre avant-garde à Alberganova, et se dirigeaient tout de suite contre Oporto. Il peut sembler extraordinaire que Soult, prévenu par ses éclaireurs, n'ait pas pris tout de suite ses dispositions pour défendre le passage duDouro, mais il comptait tellement sur la force de cet obstacle, qu'il se contenta de retirer sur la rive droite du fleuve les embarcations qui se trouvaient dans le voisinage immédiat d'Oporto. Wellesley occupe sans bruit le faubourg de la rive gauche, dissimule ses canons derrière les petites collines de la Sarea, et, témoin de la négligence singulière avec laquelle sont gardées nos positions, fait occuper par un bataillon une position avancée, au delà du fleuve, qu'on nommait le Séminaire. Il la transforme aussitôt en citadelle et la couvre de soldats. Au moment où nos sentinelles se décident enfin à donner l'alarnie, il est déjà assez fort pour résister dans cette nouvelle Lobau. En vain Soult multiplie ses attaques. De minute en minute le nombre des assaillants augmente. Les habitants commencent à prendre les armes et se joignent à eux. Deux des lieutenants de Wellesley, Murray et Sherbrooke, profitent de la confusion pour franchir le Douroà Avintas et à Yillanova. Bientôt nos soldats sont chassés de leurs positions.

et obligés de battre précipitamment en retraite, en confiant leurs blessés à la générosité du vainqueur.

La surprise d'Oporto pouvait devenir un désastre. Une seule roule en effet restait ouverte à larmée française, celle de la Tamega par Penafiel et Amarante; mais Beresford et les Portguais venaient de s'emparer de cette dernière ville et la route était coupée ; c'est-à-dire que Soult, de même que Dupont à fiaylen, était pris entre les deux armées de Beresford et de.Wellesley, etqu41 lui fallait ou s'ouvrir un passage à travers les soldats de Beresford, mais en ce cas Wellesley aurait le tempsde secourir son lieutenant, ou bien revenir à Oporlo, et défiler sous le feu de l'armée anglaise. Dans cette situation désespérée, Soult se retrouva le grand manœuvrier qu'il avait été jusqu'alors. Informé qu'un sentier conduisait de Penafiel à Guimaraens, sur les pentes de la sierra de Catalina, il sacrifie sans hésitation son artillerie et ses bagages et arrive à Guimaraens, où il rejoint ses deux divisionnaires Loyson et Lorge. Une fois à Guimaraens, il avait à choisir entre les routes de Bragaà gauche et de Chaves à droite, mais l'ennemi était déjà maître de Chaves, etBraga était sans doute coupé par Wellesley. Avec une décision qui l'honore, Soult impose à ses divisionnaires Loyson et Lorge le même sacrifice qu'au reste de l'armée, et s'engage par les gorges affreuses du Cavado sur une route intermédiaire qui doit le conduire à Orense; mais il lui fallut passer sur le corps des paysans en armes, et livrer des combats continuels avec les avant-gardes anglaises, et cela par un temps affreux qui changeait en torrent chaque ruisseau. Deux fois l'armée faillit être arrêtée aux passages du Cavado et du Miserella. Le 18 mai 1809 nos soldats arrivèrent enfin à Orense, mais nu-pieds, sans bagages et sans munitions. L'honneur du drapeau était sauf, et, par cette marche hardie, Soult avait réparé ses négligences, et montré qu'il était encore le tacticien d'Austerlitz. Le Portugal n'en était pas moins perdu, et le maréchal qui, deux mois auparavant, était entré en triomphateur dans ce pays, pouvait s'estimer heureux d'avoir échappé à son habile adversaire et de ramener les débris de son armée. Il les conduisit aussitôt à Zamora pour la réorganiser et pour se rapprocher de Madrid.

La retraite de Soult entraîna celle de Ney. Mécontent d'être laissé seul dans un pays sans ressources et sans vivres, harcelé d'ailleurs

par des bandes d'insurgés qui ne lui laissaient ni trêve ni repos, et craignant d'être acculé à la mer par les Anglo-Portugais, Ney se décida à évacuer la Galice, et même les grands ports de la Gorogne et du Ferrol, où il aurait pu organiser la résistance. 11 se retira à Astorga.

Gomme au lendemain de Baylen, les Français reculaient donc de tous les côtés, et Victor, au centre, allait se trouver exposé à la double attaque des Espagnols et des Anglo-Portugais. On a prétendu que Wellesley avait eu beaucoup de bonheur dans c^tte campagne. Il se peut qu'il ait été servi par la négligence de ses adversaires, mais son plan était réfléchi, et il fut exécuté avec une précision étonnante. G'était le futur vainqueur de Waterloo, qui se révélait avec ses qualités de prudence et de ténacité. Ainsi que Ta écrit Lanfrey : « Il n'y avait plus à s'y tromper, il nous était né un ennemi formidable, et l'Angleterre, qui pleurait encore Nelson et Pilt, avait retrouvé un homme ».

Après avoir rejeté Soult hors du Portugal et déterminé l'évacuation de la Galice par Ney, Wellesley prit une résolution hardie, celle d'une marche sur Madrid. Gommandant les troupes anglo-portugaises, il eût importé au succès de ses desseins qu'il eût aussi le commandement suprême des Espagnols, mais l'orgueil castillan ne s'accommoda pas de cette sorte d'infériorité. Il est vrai que la junte suprême de Séville mit à sa disposition toutes les ressources militaires du pays, mais La Guesta et Yenegas, les commandants de l'Estramadure et de la Manche, restaient les chefs immédiats de leurs soldats. Ge fut peut-être à ce manque d'unité dans le commandement que Wellesley dut la non-réussite de son plan. Il eut en outre à lutter contre des difficultés matérielles incessantes. Le pays épuisé ne présentait aucune ressource, et il ne trouvait ni les subsistances ni les moyens de transport qu'on lui avait promis. A peine avait-il dessiné son mouvement que ses troupes étaient réduites à la disette. Laissant en face des corps français épars sur le Douro son lieutenant Beresford, il partit d'Abrantès et arriva bientôt à Oropesa, où il opéra sa jonction avec les 38 000 hommes de La Guesta. L'occasion était excellente pour écraser les Français. Victor était alors réduit à ses seules forces, mais rien ne put décider La Guesta à engager le aombat. Victor put battre en retraite, sans être inquiété.

jusqu'à Tolède, où 11 fut rejoint par Sébastian! et par le roi Joseph. Il avait alors sous la main près de 45 000 hommes. Il pouvait donc tenir tête aux alliés, et attendre les renforts qu'on lui avait promis.

Du fond de TAutriche, à la nouvelle de Tévacuation du Portugal, Napoléon avait en effet deviné le plan de Wellesley et pris ses dispositions pour Tentraver. 11 avait donc ordonné à Victor de rester sur la défensive, et à Soult d'opérer un mouvement tournant qui l'amènerait sur les derrières de Wellesley. Trois corps étaient alors disponibles en Espagne, ceux de Soult à Zamora, de Ney à Astorga et de Moncey à Burgos. L'Empereur les réunit tous les trois, en donna le commandement à Soult, et lui prescrivit de se porter en toute hâte à Plasencia, surles derrières de Wellesley. Ce dernier, attaqué en face par Victor, en arrière par Soult, aurait alors été fort compromis, mais il fallait que les deux attaques fussentsimultanées. Il importait donc que Victor restât sur la défensive jusqu'à ce qu'il se fût aperçu, à l'hésitation de son adversaire, que Soult commençait son mouvement. Par malheur les communications entre nos divers corps d'armée étaient rares, difficiles même, et les deux maréchaux n'étaient avertis que trop tard de leurs manœuvres. En outre, par suite de la concentration entre les mains de Victor de toutes les troupes disponibles aux environs de Madrid, la capitale se trouvait découverte. Elle était directement menacée par l'armée de la Manche, commandée parYenegas,le successeur de Car toajal. Déjà même nos employés et nos rares partisans avaient transformé le Retiro en forteresse, et, avec une faible garnison de 4 000 hommes, 'commandés par Belliard, se préparaient à s'y défendre. Or, si Victor continuait sa marche rétrograde, il est probable que Venegas se porterait sur Madrid et l'occuperait. Le roi Joseph, qui n'avait pas oublié l'effet moral produit par l'évacuation de Madrid après Baylen, ne voulait pas s'exposer à un pareil désastre. De concert avec Victor, qui n'avait pas reçu de nouvelles de Soult, et n'apercevant aucun flottement dans la marche en avant de Wellesley, Joseph résolut donc, pour sauver sa capitale, de livrer une bataille. Ce devait être l'importante bataille de Talavera.

Fidèle à ses habitudes de prudence, et fort inquiet d'ailleurs sur les conséquences probables de la manœuvre de Soult, qui venait de

lui être signalée par ses éclaireurs, Wellesley s'était arrêté sur la forte position deTalavera, adossé aune chaîne de collines d'un accès diffîcile et qui se terminaient par un mamelon plus élevé que les autres. 11 y avait porté ses meilleures troupes et ses plus solides lieutenants, Sherbrooke, Ilill, Campbell, Mackenzie. A Talavera même, protégéspar des fossés, des abatis d'arbres ou des remblais de terre, étaient établis les Espagnols de La Cuesta, car Wellesley se méfiait de leur inexpérience, et savait que les levées insurrectionnelles, capables de résistance derrière des débris même improvisés, ne peuvent entreprendre en rase campagne de manœuvre sérieuse. 11 était donc fermement résolu à rester sur la défensive. Le maréchal Jourdan avait été nommé par Napoléon major général, mais son autorité était fort précaire. Avec son coup d'œil militaire, il reconnut tout de suite la force des positions anglo-espagnoles, et conseilla de ne pas attaquer. D'ailleurs il était nécessaire d'attendre que Soult eût exécuté son mouvement tournant. Le roi Joseph, inquiet pour sa capitale, et Victor, jaloux de ne pas laisser à son collègue l'honneur d'avoir déterminé la retraite des alliés, insistèrent sur la nécessité de livrer bataille. Jourdan se résigna.

Le 27 juillet les armées étaient en présence. La journée était déjà fort avancée, mais Victor, qui avait étudié le terrain et qui connaissait l'importance du mamelon situé à l'extrême gauche des Anglais, donna l'ordre de l'enlever. Si l'attaque réussissait, on pouvait espérer que les Anglais, tournés sur leur gauche, seraient obligés d'exécuter un changement de front et de combattre le fleuve à dos. La division liuflin s'élança à l'assaut des hauteurs, mais elle fut mal soutenue par les troupes de réserve et repoussée. C'était un premier échec de mauvais augure pour le lendemain.Wellesley connaissait en effet le point faible de sa position, et il était probable qu'on le trouvei*ait sur ses gardes.

Le 28 au point du jour, après une vive canonnade, Victor lança de nouveau contre le mamelon la division Ruflin, soutenue cette fois par la division Villate. Les réserves anglaises que Wellesley y avait dirigées pendant la nuit accueillirent nos soldats par des décharges meurtrières, et, pour la seconde fois, les forcèrent de reculer avec une perte de i 500 hommes. Ce second échec était beaucoup plus grave que le premier, car nos troupes commençaient à se décourager,

et Wellesley, désormais convaincu de Timportance du mamelon, ne cessait d'y envoyer des réserves.

Vers les deux heures de l'après-midi, le . combat, qui, d'un accord tacite, avait été suspendu, reprit avec une nouvelle violence. Victor avait cette fois résolu une attaque générale. Le corps de Sébastiani engagea l'action au centre, et fit de rapides progrès. Tout pliait devant nous, mais une charge énergique du colonel anglais Donellan changea brusquement la face des choses. Les Anglais ressaisirent la victoire qui leur échappait, etleur artillerie bien dirigée fit d'affreux ravages dans nos rangs. Au même moment Victor attaquait pour la troisième fois le mamelon, mais la cavalerie anglaise, par un effort désespéré, arrêta le mouvement. Un régiment de dragons, le vingt-troisième, emporté par son élan, traversa toute notre armée, mais fut sabré à son tour et complètement détruit, mais le mamelon restait intact, et les Anglais conservaient toutes leurs positions.

Victor n'avait pas été vaincu. Il aurait volontiers pour la quatrième fois ramené au feu ses intrépides soldats, mais 7 000 d'entre eux jonchaient le champ de bataille, et Ton venait d'apprendre que Venegas tentait une diversion. contre Madrid. Aussi le maréchal résolutil de battre en retraite, à la fois pour prévenir l'irruption de Venegas et pour donner à Soult le temps d'arriver à son aide. C'est ce qu'il aurait dû faire sans livrer de bataille et sans répandre tant de sang inutile. Quant aux Anglais, bien qu'ils aient campé sur le champ de bataille, leur victoire était si peu décisive que non seulement ils ne songèrent pas à nous poursuivre, mais encore abandonnèrent d'euxmêmes leurs fortes positions, en confiant leurs blessés à notre générosité. Soult venait en effet d'arriver à Plasencia et menaçait leur ligne de retraite. Menacé d'une double attaque par des forces très supérieures aux siennes, Wellesley se mit aussitôt en retraite. Il repasse le Tage à Ponte del Arzobispo, et se replie à travers les chemins impraticables de la sierra de Guadalupe jusqu'à Truxillo. On se demande comment Soult et Victor ne profitèrent pas de cette retraite précipitée pour acculer leur adversaire et lui infliger un sanglant désastre, mais Soult fut mal obéi, et Victor ne songea même pas à inquiéter la retraite de Wellesley, qui put se mettre à couvert sous le canon de Badajoz, et de là rentrer en Portugal.

Les Espagnols payèrent pour «les Anglais. Aussitôt après la bataille

de Talavera, Sébastiani s'était jeté à la poursuite de Yenegas et l'avait battu à Almonacid (11 août). Victor de son côté avait battu La Cuesta à Truxillo, et l'avait rejeté dans la montagne (S aoât). Si le roi Joseph, réunissant les deux armées victorieuses, les avait données à Soult, et si ce dernier, prenant Tofiensive, avait pénétré en Por^ tugal et marché sur Lisbonne, il est probable que la manœuvre eût été décisive; mais l'Empereur n'avait pas donné d'instructions à ce sujet. Joseph n'osa pas assumer la responsabilité, et les maréchaux Victor et Soult, jaloux l'un de l'autre, préférèrent ne pas sortir de l'inaction.

En résumé, si nous avions été chassés du Portugal, etsi nous avions perdu la Galice, néanmoins la campagne de 1809 se terminait en notre faveur. Wellesley avait été arrêté dans sa marche contré Madrid, et, malgré sa victoire de Talavera, il avait été obligé de se mettre en retraite. La Cuesta et Venegas étaient réduits à l'impuissance. Ney contenait Beresford. EnGn, en Catalogne et dans l'Aragon nous avions remporté de véritables succès. Dans la première de ces deux provinces, Gouvion Saint-Cyr s'était emparé de Girone,^rèsun siège mémorable, que ses défenseurs avaient soutenu pendant plus de six mois (10 décembre). En Aragon Mortier d'abord, Suchet ensuite avaient dispersé les bandes de Blake à Maria età Belchite, et Pavaient forcé à chercher un asile sous Tortose (15 juin). Suchet avait même réussi à pacifier tout à fait la province. Donc le Portugal et l'Espagne, malgré le concours armé de l'Angleterre, ne pouvaient ni réparer la défaite de Wagram, ni empêcher la paix. Napoléon, pour forcer l'Autriche dans ses derniers retranchements, allait pouvoir invoquer le fait accompli.

Ce fut à ce moment précis que la nouvelle du débarquement des Anglais sur les côtes de Belgique vint de nouveau tout remettre en question. On sait que les Anglais s'étaient décidés à prendre une part active à la guerre. Ce n'était pas seulement dans la péninsule Ibérique qu'ils avaient envoyé des soldats. Ils s'étaient emparés de nos dernières colonies, de Saint-Domingue, delà Martinique, de la Guyane et du Sénégal. En outre ils menaçaient directement nos côtes et se disposaient à tenter sur le continent une puissante diversion. Le 11 avril 1809 une flotte anglaise, composée de douze vaisseaux, dix-sept frégates et trente-cinq brûlots, avait surpris, dans la rade de

TALAVERA. - WAiCHERKN. — PAU DE TIKKME. 131

rîle d'Aix, une escadre française de douze vaisseaux et quatre frégates. Par un hasard miraculeux tous nos vaisseaux avaient ét^ préservés de l'incendie, mais quatre d'entre eux qui s'étaient jetés àla côte et avaient échoué sur des rochers furent canonnés et hrûlés, soit par l'escadre anglaise, soit par leurs propres équipages réduits à les

évacuer. Tout notre littoral était donc menacé, et sur toutes les mers tes Anglais aflirmaient de plus en plus leur écrasante supériorité.

L'expédition de l'Ile d'Aix n'était que le prélude d'une grande opération de débarquement que l'Angleterre destinait, non pas, comme elle l'avait tant de fois promis, à soulever l'Allemagne du' Nord, mais à détruire Anvers et à comhler i'Escaut. Napoléon avait nccumulé à Anvers de prodigieux ouvrages, il en avait fait, suivant son expression, comme un pistolet chargé au cœur de l'Angleterre.

13i CAMPAGNES DU PREMIER EMPIRE.

Aussi les Anglais voulaient-ils à tout prix s'emparer de cette place, et, s'ils ne pouvaient s'y maintenir, au moins détruire nos naissants établissements. D'abord la Hollande était mal disposée à l'égard de Napoléon. Le roi Louis ne cachait plus son opposition et encourageait tous les mécontents de l'intérieur. Une fois maîtres d'Anvers, les Anglais espéraient insurger la Hollande et grouper autour d'eux tous ceux qui, dans le Nord, croyaient avoir à se plaindre de Napoléon. Aussi avaient-ils préparé avec le plus grand soin cette expédition. Quarante vaisseaux de ligne, trente frégates, sept à huit cents transports montés par quarante mille soldats, neuf mille chevaux, cent cinquante grosses pièces de siège et un immense matériel de guerre avaient été réunis dans la Tamise. Les forces de mer étaient commandées par l'amiral Strachan et celles de terre par un officiermédiocre, que recommandait seule sa naissance, lord Chatham, le frère aîné de Pitt. Nous ne pouvions presque rien opposer à cette formidable armada. Nos frontières nationales étaient dégarnies, et nos ports de la Manche et de la mer du Nord sans défense. Dans les îles de la Zélande, à Walcheren et à Flessingue, trois mille hommes, commandés par un vétéran des guerres républicaines, le général Monnet; àBreskens, àBotz, à Lillo, quelques centaines de soldats sous le général Rousseau; à Anvers même, à peine deux mille hommes de garnison, mais sans un canon sur les remparts; quelques faibles détachements de conscrits et de gardes nationaux pour garder les débris de la flottille de Boulogne : tels étaient, avec la flotte de Missiessy aux bouches de l'Escaut, les seuls obstacles qui pouvaient arrêter l'armée d'invasion. Si les Anglais avaient débarqué à Ostende ou h Blankenberg, et poussé droit sur Anvers par Bruges et Gand, ils pouvaient, presque sans tirer un coup de fusil, surprendre Anvers et couper la retraite aux vaisseaux de Missiessy ; mais ils craignirent de s'aventurer sur le territoire français, même pour une simple marche de vingt-cinq lieues, et manœuvrèrent avec toute la lenteur désirable pour nous donner le temps de déjouer leurs projets.

Le 29 juillet 1809 l'armada paraissait en vue de Walcheren. Aussitôt commençait le débarquement. Missiessy, prévenu à temps, remontait l'Escaut et se mettait en sûreté dans le port d'Anvers. Au lieu de marcher droit sur Anvers qui n'aurait pu résister, les Anglais commencèrent le siège de Flessingue, et investirent métho-

1^ CAMPAGNES DU PREHIER EUPIRB.

diqucment la place, comme si elle eût été capable de résister. Pendant ce temps Fouché, ministre de la police générale, aidé par Clarke, le ministre de la guerre, organisait ta résistance. La garde nationale des départements du Nord était mobilisée. Tous les dépôts et toute la gendarmerie étaient envoyés à Lille. Le roi Louis concentrait & Berg-op-Zoom ses régiments et les contingents de

l'Allemagne du Nord. En peu de jours cent mille hommes étaient réunis et le maréchal Bernadott« prenait le commandement de cette armée improvisée. Bernadette était alors en disgrâce. Il avait, après . Wagram, publié un ordre du jour mal^tcontreux oA il exaltait l'héroïsme de son corps d'armée,qm justement s'était fait remarquer par sa mollesse et ses hésitations. L'Empereur ne l'avait épargné qu'à cause de sa parenté avec le roi Joseph, mais il l'avait renvoyé de l'armée. Sous l'impérieuse pression du danger, il n'hésita pourtant

TALIYEBA. — WALCBEREM. — PAIX DE VIENNE. 1»

pas i l'investir de nouveau d'un grand commandemeDt. Bernadotte se montra digne de la coniiance qu'on lui témoignait. 11 courut A Anvers pour diriger la défense et oi^ianiser, au Tur et à mesure qu'elles lai seraient envoyées, les forces disponibles. En peu de jours la ville fut garnie de troupes, le fleuve bordé de batteries, et la flotte mise à l'abri sous le canon des forts. Les Anglais pouvaient se présenter : Anvers était à l'abri d'un coup de main.

C'est surtout à la guerre qu'il faut savoir profiter de l'occasion. Or les Anglais avaient perdu un temps précieux devant Flessingue. Ils réussirent, il est vrai, à s'emparer de cette place, que le général Monnet défendit avec mollesse, et qui d'ailleurs ne put supporter que trois jours l'effroyable bombardement de près de douze cents canons (15 août), mais, quand ils voulurent remonter l'Escaut, Anvers était déjà en état de résister à un siège en règle. Le 26 août les Anglais n'avaient pas avancé d'un pas, et déjà les fièvres paludéennes lesdécâmaientStrachan et Ghatbam,au lieu de s' entendre pour

une action commune, se renvoyaient Tun à l'autre la responsabilité d'une entreprise mal engagée. On tint un conseil de guerre, qui décida la retraite, sauf approbation du cabinet britannique. Près de dix mille hommes avaient déjà succombé dans les marais de Walcheren . On n'osait plus enterrer les hommes que la nuit, comme dans les villes désolées par la peste. La prise de Flessingue fut donc le seul fruit de ce gigantesque armement,' qui avait coûté près de cinq cents millions, et encore la garnison laissée à Flessingue fut-elle bientôt obligée, à cause des maladies, d'évacuer la place, dont elle détruisit tous les ouvrages {ii décembre 1809).

Certes si les Anglais, au lieu d'ensevelir cette belle armée dans les boues de Walcheren, l'avaient débarquée dans l'Allemagne du Nord, il est probable que les membres du Tugendbund n'auraient pas été les seuls à prendre les armes, et que la Prusse serait, à leur suite, entrée en campagne. Si seulementils l'avaient conduite en Espagne, Wellesley, avec 30000 soldats de plus, aurait occupé Madrid. Dans leur immense égolsme les Anglais n'avaient songé qu'à détruire à Anvers une future rivale de Londres, et ces* préoccupations mercantiles les avaient aveuglés sur la seule politique à suivre. Cette tentative, bien qu'avortée, aurait dû servir de leçon à Napoléon, en lui rappelant qu'il n'est pas bon pour un chef d'Etat de laisser le champ libre aux mécontents. Les partisans des Bourbons, comme ceux de la République, avaient profité de ces jours douteux pour relever la tête. Il n'y avait pas eu, à proprement parler, de conspiration ^ mais des paroles compromettantes avaient été échangées, et même parmi les indifférents on commençait à trouver précaire une situation où tout dépend de la vie et même de la présence d'un seul homme. Napoléon, de son côté, très au courant de ces troubles intérieurs, savait qu'il avait besoin de s'imposer par la victoire, et il ne pouvait se dissimuler que la victoire pouvait bien quelque jour lui échapper. Aussi résolut-il de brusquer les événements, et de profiter du double insuccès des Anglais en Espagne et à Walcheren pour en finir avec l'Autriche et lui dicter une paix onéreuse.

11 était grand temps de terminer les négociations d'Altenbourg, car la Russie prenait à notre égard une attitude provocante. Le Tsar avait profité de l'alliance française pour infliger aux Turcs et aux Suédois, c'est-à-dire à nos alliés naturels, de sanglantes défaites.

Aux premiers il avait enlevé la Moldavie et une partie de la Valachie, aux seconds les iles d*Âland et la Finlande, mais il était resté secrètement d'accord avec TÂutriche, et, bien que ses soldats combattissent à côté des nôtres en Galicie, le concours armé de la Russie ne pouvait être considéré comme sérieux. La Russie en effet n'acceptait qu'à contre-cœur l'idée d'un rétablissement possible de la Pologne. Dès qu'elle sut que Napoléon, dans ses négociations avec l'Autriche, avait demandé la cession de la Galicie, elle s'y opposa formellement : « L'idée de rétablir la Pologne germe dans toutes les tètes, écrivait au duc de Vicence Romanzoff, le chancelier d'Alexandre.

* Elle n'y repose pas comme un vœu secret : elle se prêche comme une croisade; mais cette idée ne peut chercher son accomplissement que dans la supposition que Ton parviendrait à désunir les deux empereurs. » Alexandre fit entendre le même vœu dans une lettre qu'il adressa directement à Napoléon : « Mes intérêts sont dans la main de Votre Majesté. J'aime à placer ma confiance entière dans

* son amitié pour moi. Elle peut m'en donner un gage certain en se rappelant ce que je lui ai souvent répété à Tilsitt et à Erfurt sur les intérêts de la Russie par rapport aux affaires de la ci-devant Pologne. » Et comme l'Empereur, fort embarrassé, avait répondu : « La Pologne va donner lieu à quelque contestation, mais le monde est assez grand pour que nous puissions nous arranger », le Tsar riposta : « S'il s'agit du rétablissement de la Pologne, l'Empereur se trompe. Dans ce cas-là, pour nous arranger, le monde n'est pas

* assez grand, car, pour moi, je neveux rien. » Sur ce point l'opinion publique était unanime en Russie. Déjà même on parlait d'assassiner

* le Tsar s'il consentait à la cession de la Galicie soit à la France, soit au grand-duché de Varsovie. 11 y avait donc là un point noir à l'horizon, et l'Empereur avait grand hâte d'en finir avec l'Autriche, afin de combattre les exigences de son équivoque allié, le tsar Alexandre.

Napoléon avait d'abord pensé à user de la victoire pour réduire l'Autriche au rang de puissance secondaire. Il avait pris comme base de la négociation la cession de toutes les provinces occupées par nos soldats, c'est-à-dire une population d'environ neuf millions

* d'habitants. Il avait également pensé à tailler en Autriche un certain nombre de royaumes qu'il aurait distribués à sa guise,

Bohême, Hongrie, Galicie, Croatie. Et de fait, à ne considérer que les intérêts de la France, mieux aurait valu rayer l'Autriche du nombre des nations que la laisser subsister amoindrie, humiliée et ne rêvant que revanche prochaine; mais Napoléon commençait à se considérer comme l'égal des souverains d'antique lignée, et il lui répugnait d'user à leur détriment des procédés révolutionnaires. D'ailleurs la résistance de l'Autriche l'avait étonné. Il ne s'attendait pas à trouver tant de ressort dans un peuple si souvent vaincu, et, sans qu'il en eût peut-être conscience, il éprouvait une sorte de respect pour cette monarchie aux abois, mais encore fiëre et résolue. Il se détermina donc à épargner cette fois encore l'Autriche, et se contenta de lui imposer de grands sacrifices. Ilr espérait rafiaiblir, mais ne voulait pas la ruiner. C'est une grave faute qu'il commettait. La leçon de Presbourg aurait dû lui servir. 11 aurait certes mieux fait de pousser jusqu'à l'extrême les conséquences de la victoire et d'anéantir l'Autriche. De la sorte il n'aurait plus eu à redouter de la voir figurer de nouveau parmi nos ennemis. Ou bien, puisqu'il avait besoin d'une grande alliance continentale et ne pouvait compter ni sur la Prusse, qui dissimulait à peine ses armements, ni sur la Russie, qui se dérobait, il aurait mieux fait de se montrer généreux, de rendre à l'Autriche tout ce qu'elle avait perdu, d'augmenter même au besoin son territoire, et de se l'attacher à tout jamais par la reconnaissance et par l'intérêt. Il ne le fit pas : il devait plus tard s'en repentir cruellement.

Napoléon avait encore songé à faire abdiquer l'empereur François et à mettre sur le trône son frère Ferdinand, le grand-duc de Wurtzbourg, qui passait pour partisan de la France. Il se disait luimême prêt à restituer à ce nouveau souverain toutes ses conquêtes territoriales, mais ce n'était de sa part qu'une feinte ou qu'un propos en l'air, car, les plénipotentiaires autrichiens ayant répondu que l'empereur François était prêt à se sacrifier pour assurer l'intégrité de la monarchie. Napoléon ne renouvela pas sa proposition. Il est fâcheux que cette combinaison n'ait pas été adoptée. Toutes les paix imposées à l'Autriche depuis une douzaine d'années contenaient en germe une guerre prochaine. C'est pour recouvrer les pertes de Campo-Formio que l'Autriche était rentrée en campagne deux ans plus tard ; pour rentrer en possession des provinces

cédées & Lunéville qu'elle avait recommencé la guerre en 1805; pour prendre sa revanche du traité de Presbourg qu'elle avait formé la coalition de 1809. Avec un autre prince que l'empereur François, qui, après Wagram, aurait accepté des mains de Napoléon la monarchie autrichienne telle qu'elle existait à l'ouverture des hostilités, il n'y aurait eu ni défection, ni coalition à craindre. C'est donc un malheur pour la France et pour l'humanité que Napoléon n'ait pas accepté cette abdication qui aurait prévenu bien des catastrophes.

L'Autriche avait tout à gagner à la prolongation des négociations, car la Russie devenait malveillante : si donc l'Autriche réussissait à s'assurer son concours armé, il est probable que la Prusse entrerait ds^ns la nouvelle coalition, et l'on pouvait tout espérer d'une ligue qui, cette fois, réunirait contre la France toutes les grandes puissances de l'Europe. Napoléon était assez clairvoyant pour comprendre la raison des atermoiements de l'Autriche. Comme il était pressé de rentrer en France, où régnait un grand mécontentement, comme, d'un autre côté, il ne tenait nullement à provoquer contre lui une nouvelle coalition, il finit par imposer un ultimatum à l'Autriche. Le 6 octobre il écrivait à son plénipotentiaire, Champagny : « Je vais aujourd'hui jusqu'aux frontières deStyriepour voir le pays et le débouché des montagnes. A mon retour je veux avoir un résultat. Voulant faire ma campagne avant l'hiver, je ne puis pas attendre plus longtemps. » La Russie n'osait pas rompre violemment l'alliance d'Erfurt; la Prusse hésitait; l'Angleterre, l'Espagne et le Portugal étaient bien éloignés. Il n'y avait plus qu'à accepter les dures lois du vainqueur : l'Autriche se résigna.

Le 14 octobre 1809 furent signés à Vienne les préliminaires de la paix. Ils étaient ratifiés six jours plus tard. L'Autriche cédait à la Bavière Salzbonrg, Braunau et quelques districts sur l'inn; à la Saxe divers territoires au nord du défilé de Schandau ; au grandduché de Varsovie la Galicie occidentale entre Pilica et le Bug, le cercle deZamosç et les mines de sel de la Wieliczka ; à la Russie une partie de la Galicie orientale, les cercles de Zolkiew et de Zloczow; à la France l'Istrie, la Croatie, la Carniole et le littoral hongrois. Elle adhérait au blocus continental, reconnaissait Joseph comme roi d'Espagne, et payait une contribution de guerre de 85 millions. Enfin

liO CAMPAGNES DU PREMIER EMPIRE.

elle promettait de ne plus avoir sur pied que 150000 hommes. Elle perdait ainsi trois millions et demi de sujets, et était coupée de toute communication avec la mer; la Bavière l'entamait sur le Danube, et la frontière française était portée sur les Alpes Noriques, à quarante lieues de Vienne. Napoléon s'imaginait avoir dompté TAutriche : il avait seulement exaspéré son ressentiment et légitimé de dures représailles.

Avant de rentrer à Paris, l'Empereur put se rendre compte du prodigieux changement opéré dans les esprits. Le 12 octobre, à la parade de Schœnbrunn, un jeune homme de dix-huit ans, Frédéric Staps, essaya de l'assassiner, c Qui vous a poussé à ce crime ? lui demanda Napoléon. — Personne. C'est l'intime conviction qu'en vous tuant je rendrai le plus grand service à mon pays et à l'Europe, qui m'a mis les armes à la main. — Un crime n'est donc rien pour vous. — Vous tuer n'est pas un crime; c'est un devoir. — Si je vous fais grâce, m'en sauriez-vous gré? — Non, je ne vous en tuerai pas moins. > Livré à une commission militaire, le jeune fanatique tomba comme un héros, en criant : « Vive la liberté I vive la Germanie ! » La leçon était dure, mais elle fut inutile. Napoléon ne comprit pas ou feignit de ne pas comprendre que ces mots sacrés et glorieux de patrie et de liberté, au nom desquels la France avait conquis son indépendance, se retournaient contre lui. Stupéfait de cette manifestation isolée, mais significative, il s'empressa de quitter un pays où il sentait tant de haines soulevées contre lui ; mais cette paix bâtarde n'était qu'un armisticeà peine déguisé, car, au moment même où s'échangeaient les ratifications, il était nécessaire d'envoyer plusieurs divisions dans le Tyrol, et de noyer dans le sangl'insurrection de cette province autrichienne qui ne voulait pas devenir bavaroise.

Tant que la partie décisive n'avait pas été livrée sur le Danube, le Tyrol avait été négligé. On s'était contenté de le considérer comme une sorte de forteresse assiégée dont il était facile de garder les avenues. Aussi l'insurrection avait-elle fait de grands progrès; mais, après Wagram, l'Empereur fit envahir de tous côtés la province rebelle. La lutte était par trop inégale. Lefebvre mit à prix la tête d'IIofer, le chef des insurgés. Ses lieutenants, Haspinger et Speck- ' bâcher, réussirent à passer la frontière. Hofer refusa de quitter sa

terre natale. On lui disait que sa cachette pouvait être dénoncée. « Je veux voir, répliqua-t-il, s'il y a un traître dans le Tyrol. » Le traître se rencontra. Hofer fut vendu et conduit prisonnier à Mantoue (janvier 1810). Ce hardi chef de partisans avait, à maintes reprises, arraché nos soldats prisonniers aux fureurs populaires; il méritait donc des égards. Napoléon fut inflexible. Livré à une commission militaire qui le condamna à mort, Hofer mourut en héros, refusant de solliciter sa grâce, simple et intrépide, comme on doit mourir pour son pays. Napoléon, pour prévenir tout retour de insurrection tyrolienne, divisa la province en trois parties: la Bavière en eut la grosse part. Ce qu'on nomme le Tyrol italien fut cédé au royaume d^Italie, et la Bavière reçut en échange Ratisbonne. Enfin le Pusterthal, c'est-à-dire les vallées supérieures du Rienz, de TEisach et de la Drave avec le col de Toblach, fut rattaché à Tlllyrie.

Ce n'étaient pas seulement des haines nationales que laissait après elle la paix de Vienne. Elle portait en elle tous les germes d'une guerre prochaine. La Russie en effet n'avait accepté que très à contre-cœur le cadeau qu'elle avait reçu de la Galicie orientale. Sans doute la Pologne n'avait pas été restaurée, et même le Tsar venait d acquérir un nouveau lambeau de cet infortuné pays, mais, malgré les protestations de Napoléon, Talliance de Tilsitt etd'Erfurt se trouvait détruite par cela même que les espérances de la Pologne avaient été encouragées, et que, d'un jour à l'autre, la question polonaise pouvait être de nouveau posée. En vain Napoléon assurat-il le Tsar c qu'il était prêt à accepterque les noms de Pologne et de Polonais disparussent non seulement de toute transaction, mais même de l'histoire », le grand-duché de Varsovie n'en était pas moins toujours debout, et même venait d'être augmenté. Aussi de cette paix tant vantée allait-il résulter une sorte de querelle ouverte entre la France et la Russie, qui devait bientôt s'envenimer et aboutir à la plus terrible des guerres.

Humiliation et ressentiments mal dissimulés de l'Autriche, haines comprimées de l'Allemagne, méfiances de la Russie, tels étaient donc les uniques résultats de la campagne de 1809 et de la paix de Vienne.

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