CHAPITRE VI
CAMFÂGNIS d'ESPAGNRET DE PORTUGAL
de 1810 à 1811
La paix de Vienne laissait à Napoléon la libre disposition de ses forces. Tout le inonde s'attendait à le voir partir pour l'Espagne à la tête de renforts écrasants pour achever l'œuvre si mal commencée de la conquête, en jetant à la mer les Anglais et en réduisant les derniers insurgés portugais et espagnols. L'Empereur était tellement persuadé de la nécessité de son départ pour la péninsule, qu'il l'avait annoncé au Sénat, et le bruit de sa prochaine arrivée s'était si bien répandu que, dès le mois de novembre 1809, le roi Joseph avait envoyé des ofliciers à sa rencontre pour le complimenter.
11 est certain que sa présence aurait suffi pour mettre fm aux mesquines jalousies qui avaient jusqu'alors compromis le commandement, et surtout pour opérer une concentration de forces à laquelle rien n'eût résisté. Aussi ne peut-on trop s'étonner de ce qu'il n'ait pas persisté dans sa résolution, et n'ait pas dirigé lui-même une campagne qui eût été décisive.
Au lendemain de Talavera nos armées étaient restées dans l'inaction : Mortier et Soult dans l'Estramadure en face de Wellesley, qui venait de recevoir le titre de Wellington, sous lequel il sera dorénavant désigné ; Victor et Sébastiani dans la Manche, en face de l'armée d'Andalousie qui se réorganisait sous les ordres d'un général plein d'ardeur, Areizaga; Sainl-Cyr et Suchet en Catalogne et en Aragon contre Blake ; Ney dans la Vieille-Caslille contre del Parque
CAMPAGNES D*ESFA6NE ET I>E PORTUGAL. f43
et Beresford. Cette inaction tenait à plusieurs causes ; non pas seulement aux pertes considérables que nous avions subies, mais encore au manque d^unité dans le commandement et&Fardeur extrême de nos ennemis. Certes nos pertes n'étaient pas irréparables, mais elles avaient été réelles, et Wellington, s'il n'avait pas réussi dans sa pointe hardie contre Madrid, pouvait au moins se vanter d'avoir gagné quelques mois de répit, pendant lesquels il consoliderait sa position et se préparerait à de nouvelles entreprises. A ce chef unique, si ferme dans ses résolutions, si bien secondé par ses lieutenants, nous ne pouvions opposer que des généiniux jaloux les uns des autres et déterminés à ne s'incliner que devant la volonté de l'Empereur. Soult et Victor s'accusaient réciproquement de trahison, Saint-Cyr dénigrait par système ses collègues. Mortier et Ney n'aspiraient qu'à rentrer en France. Le roi Joseph, témoin de ces querelles, n'avait pas le prestige nécessaire pour les apaiser. Il ne parvenait même pas à réprimer les exactions de nos généraux ou les pillages de nos soldats, et, quand il adressait ses plaintes à l'Empereur, il n'obtenait, en guise de réponse, que de dures réprimandes. Maintes fois il avait pensé à se retirer, mais il n'eut jamais le courage de maintenir sa démission.
Autant les Français se montraient hésitants, autant les Espagnols étaient pleins d'ardeur et d'espérances. Ils n'avaient pourtant ni gouvernement légal, ni institutions régulières, ni ressources assurées. Les juntes provinciales étaient jalouses les unes des autres et n'obéissaient qu'à regret à la junte centrale de Séville. Les membres de cette assemblée, sans titre et sans attributions défînies, avaient commis la lourde faute de ne pas demander à la nation la consécration de leurs pouvoirs : aussi leurs actes étaient-ils discutés, et leurs décisions contestées. C'était surtout pour la conduite des opérations militaires que cette absence d'une autorité respectée était regrettable. Il y avait des armées provinciales, mais nulle part d'armée nationale. On se battait, et certes avec courage, mais à peu près au hasard. L'Espagne pourtant était encore debout, car elle ne voulait pas être asservie, et, tant il est vrai que la bonne cause finit toujours par triompher, malgré les défaites répétées, malgré le manque de ressources, malgré la supériorité militaire incontestée des Français, personne n'avait encore renoncé à Tespoir de chasser les usurpateurs. Le Français était
Tennemi national, contre lequel tout est permis, que Ton poursuit avec acharnement, nuit et jour, sans trêve ni merci. « Je vous ai bien des obligations, disait à Stanislas de Girardin un chef de famille de Miranda qu'il venait d*arracher à une mort certaine ; ma femme vous doit la vie; je vous dois celle de mes enfants; je n*ai qu'à me louer devons sous tous les rapports. Eh bien, il faut que je vous fasse connaître ce qu'est dans le fond de son cœur un véritable Espagnol. S'il ne restait plus que vous de Français en Espagne, je vous tuerais de ma propre main afm d'en délivrer entièrement mon pays. »
Ce n'étaient pas seulement les hommes qui prenaient part à cette lutte nationale. Les femmes et les enfants eux-mêmes profitaient de toutes les occasions pour manifester leur haine. « J'ai vu aux environs de Ronda, écrivait le colonel Rocca, un garçon de huit ans venir jouer entre les jambes de nos chevaux. Il conduisit une petite partie de nos hussards dans une embuscade et se sauva tout à coup dans les rochers en jetant son bonnet en l'air et en criant : Vive € notre roi Ferdinand I » À vrai dire, toute sécurité avait disparu pour nos soldats. Malheur à ceux qui tombaient entre les mains de Fennemi. « Un caporal de la garnison, lisons-nous dans les Mémoires de Gonneville, fut trouvé pendu par les pieds dans la boutique d'un boucher de Zamoraavec lequel il avait fait connaissance. Le boucher, aidé sans doute par quelque complice, avait fendu le caporal comme on fend un cochon, et l'avait entièrement vidé. Puis, cet horrible exploit accompli, il s'était sauvé, et, quand on entra dans sa maison, elle était démeublée. » Les blessés eux-mêmes n'étaient pas épargnés, et ils le savaient. Le colonel Gonneville rapporte qu'un jour, dans cette même ville de Zamora, à la suite d'une alerte, les blessés et les malades de l'hôpital coururent aux armes. « Ils étaient alignés le long des murs, contre lesquels ils s'appuyaient, ayant en main leur fusil et sur le dos leur giberne. Quelques-uns, croyant n'avoir pas le temps de se vêtir, n'avaient que leur chemise. De grands feux allumés sur la place de l'hôpital éclairaient les visages pâles de ces pauvres soldats déterminés à se défendre jusqu'à la dernière extrémité, car les Espagnols, quand ils s'emparaient d'un hôpital, égorgeaient presque toujours les blessés. »
Exaspérés par ces cruautés, les Français se montrèrent impitoyables dans la répression. Us châtiaient pour ainsi dire au hasard, c Cet
Espagnol, mon général, disait à Girardin un de ses ofGciers, est un scélérat comme tous ses compatriotes. Il m*a été signalé comme faisant partie de la bande d'assassins qui égorgent nos soldats. Je vais le conduire à la commission militaire, et je vous réponds que dans très peu d'heures il ne sera plus dans le cas de tuer des Français. — Etes-vous bien sûr que cet homme soit réellement coupable? — Je le crois, mon général, mais, quand bien même il ne le serait pas, il faut des exemples; il en servira : autant lui qu'un autre ! » L'Espagne tout entière, de la part de ses oppresseurs comme de la part de ses défenseurs, était donc le théâtre de scènes abominables. On retournait à la barbarie. C'est à travers la fumée des incendies, le cri des femmes, la fusillade des paysans et les gémissements des captifs qu'il faut lire l'histoire de la péninsule dans ces sinistres années. Jamais nation ne passa par de telles épreuves et ne se défendit avec tant d'acharnement, mais aussi de férocité. On voudrait admirer : on ne peut que déplorer.
Inaction forcée et découragement des Français, impuissance mais exaltation des Espagnols, de part et d'autre pillages et cruautés : il était grand temps que Napoléon intervint de sa personne, afm de terminer par quelque coup d'éclat cette guerre funeste. Aussi bien les Espagnols redoutaient tellement son arrivée qu'ils se décidèrent à une grande opération offensive, avant que les renforts promis ne fussent arrivés, et à leur tète le chef irrésistible, dont ils avaient appris à redouter l'habileté.
A la fin de 1 809 nous occupions en Espagne comme un vaste demicercle, autour duquel étaient postées des armées menaçantes. Du côté du Portugal Wellington réorganisait ses forces. Au sud toute l'Andalousie nous échappait. Nous nous maintenions en Aragon et en Catalogne, mais ni Valence, ni Murcie n'étaient soumises. Partout où campaient nos armées, le terrain était disputé pied à pied par de nombreuses guérillas, et nos communications étaient interceptées. Nous ne possédions en réalité que le nord de l'Espagne, et au centre nous étions campés plutôt qu'établis. Les provinces insoumises, défendues par des obstacles naturels, étaient en outre protégées par des places fortes, où se concentrait la résistance. C'étaient en Estramadure Badajoz et Olivenca, en Vieille-Castille Ciudad- Rodrigo, Cadix et Gibraltar en Andalousie, Lerida en Aragon,
Tortosa, Tarragone, Hoslalrîch, Gîrone en Catalogne. Toutes ces places exigeaient des sièges réguliers. L'une d'elles, Girone, défendue par un héros, Alvarès de Castro, résistait depuis six mois & Gouvion Saint-Cyr. Â vrai dire, tous les avantages de la défensive étaient pour les Espagnols. Dans leur impatience de nous chasser de la péninsule, ils commirent la faute de nous attaquer, au lieu de nous attendre sur leurs positions.
II est vrai que les Espagnols comptaient sur Tarmée d'Andalousie et sur son chef Areizaga. Us venaient de remporter à Tamamès, en Vieille-Castille, sur le corps de Ney, momentanément commandé par Marchand, un avantage des plus sérieux, et ils crurent que les vainqueurs pourraient combiner leur marche avec celle de Farmée d'Andalousie. Ils espéraient aussi que Wellington viendrait à leur aide, mais ce dernier était fermement décidé à ne combattre à côté des Espagnols que s'il était le maître de leur donner des ordres. Il se défiait de leur présomption. Il aurait voulu ne les conduire au combat que disciplinés et habitués aux grandes manœuvres. Aussi s'efforça-t-il de détourner la junte centrale de la manœuvre projetée, et prévint Areizaga qu'il ne fallait pas compter sur son concours. Les Espagnols repoussèrent avec mépris ces conseils dictés par le bon sens, et Areizaga reçut l'ordre de franchir les défilés de la Sierra Morena.
Areizaga, à la tète de 50 000 hommes, se précipita dans les plaines de la Manche. Il se croyait tellement assuré de la victoire qu'il avait amené avec lui une troupe de comédiens pour chanter ses exploits au grand théâtre de Madrid. Il arriva jusqu'au Tage, vers Aranjuez, mais perdit son temps en marches inutiles, et finit par s'arrêter à Ocana, où il attendit les Français. Soult, nommé major général en remplacement de Jourdan rappelé à Paris, montra autant de présence d'esprit et d'habileté que son adversaire déployait d'hésitation et de maladresse. Il concentra rapidement 35 000 hommes d'excellentes troupes, couvrit son flanc droit contre une attaque possible de Wellington, son flanc gauche contre l'irruption des Espagnols de Murcie et Valence, et marcha droit sur Ocana. Le 19 novembre 1809 s'engagea une grande bataille. Areizaga avait protégé sa gauche par un ravin tellement profond qu'elle était condamnée à l'immobilité. Soult profita de cette faute pour se jeter
avec presque toutes ses forces contre la droite espagnole. Elle fut enfoncée et mise en déroute. Le reste de l'armée s'enfuit en désordre. La bataille n'avait duré que trois heures. 5 000 Espagnols étaient restés sur le champ de bataille, et près de 25 000 prisonniers tombèrent entre nos mains. On apprit en même temps que Kellermann avait réparé Téchec de Tamamès en remportant à Alba de Tormès une nouvelle victoire contre les soldats de del Parque (4" décembre 4809). Enfin Gouvion Saint- Cyr s'emparait de Girone, et chaque jour entraient en Espagne d'importants renforts. La fortune semblait se déclarer en notre faveur, et Napoléon n'avait pas encore mis le pied dans la péninsule.
Le roi Joseph et Soult conçurent alors la malencontreuse idée de profiter de leur victoire d'Ocana pour pénétrer en Andalousie à la suite des débris d'Areizaga et conquérir celte riche et importante province. Ce ne serait, croyaient-ils, qu'une promenade militaire, et nos soldats, qui avaient retrouvé leur ardeur, ne demanderaient pas mieux que de réparer leurs forces dans ces villes industrieuses et ces fertiles campagnes, dont les ressources étaient encore intactes. Il était bien imprudent de s'engager ainsi jusqu'aux extrémités de la péninsule et d'étendre le champ des opérations militaires, alors que nous avions déjà tant de peine à conserver ce que. nous avions acquis, et quand il fallait en outre se prémunir contre une attaque éventuelle des Anglais. Mais Napoléon n'avait-il pas souvent accusé son frère de négligence et ses lieutenants de lenteur? « Comment, leur écrivait-il encore le 44 novembre, avec une armée si nombreuse et si bonne, et avec des ennemis si peu redoutables devant soi, comment est-il possible qu'on n'avance pas plus les affaires? » Aussi les uns et les autres étaient-ils décidés à ne plus encourir ses reproches. L'expédition fut donc résolue, et les vainqueurs d'Ocana entrèrent en Andalousie.
Soult avait divisé son armée en trois corps, commandés par Mortier, Victor et Sébastiani. Les trois généraux, Victor à droite par Almaden, Sébastiani à gauche par San Esteban, et Mortier au centre par les défilés tristement fameux de Despefiaperros, la Carolina et Bay len , franchirent la Sierra Morena après avoir culbuté les Espagnols qui essayèrent d'en défendre les gorges, et ils opérèrent leur jonction sur le Guadalquivir, de Cordoue à Andujar. De là Sébastiani s'em*
para de Jean, puis de Grenade et de Malaga. Joseph entra triom-phalement à Cordoue. Le 30 janvier 1810 il arrivait à Garmona, à quelques lieues de Séville. Se dirigerait-il sur cette capitale, où siégeait encore la junte centrale, et dont la prise frapperait les insurgés d'un coup terrible, ou valait-il mieux courir à Gadix, la citadelle la plus importante de la contrée, et s'en emparer par un coup de surprise? Au point de vue politique, Toccupalion de Séville était plus importante que <;elle de Gadix, mais, au point de vue militaire, mieux valait prendre Gadix, car les derniers soldats réguliers de l'Espagne y couraient pour essayer de la défendre, et, si on était obligé de l'assiéger dans les règles, la résistance pouvait se prolonger indéfiniment Les considérations politiques l'emportèrent sur les calculs militaires. Joseph se décida pour Séville. La place ne résista que quelques heures, et le roi y fit son entrée le 1'' février 1810. 4t On pourrait considérer la guerre comme terminée », écrivait Soult à Berlhier. En effet l'expédition avait jusqu'alors parfaitement, réussi. Nos soldats étaient bien reçus et jouissaient avec délice et des splendeurs du climat, et d'un bien-être matériel dont ils étaient depuis si longtemps privés. Joseph croyait si bien à son nouveau prestige qu'il se contenta d'envoyer contre Gadix le corps d'armée de Victor et prescrivit à Mortier de sommer Badajoz, à Ney et à Suchet de faire une démonstration semblable contre Giudad-Rodrigo et contre Valence. 11 croyait sincèrement que les portes de ces citadelles s'ouvriraient à la première sommation, et que les Espagnols seraient trop heureux de l'agréer comme souverain.
Les illusions de Joseph furent de courte durée. Non seulement Gadix ne se rendit pas à Victor, mais la division du duc d'Âlbuquerque, la seule intacte qui restât aux Espagnols, réussit a se jeter dans ses murs. Les habitants se joignirent aux soldats pour organiser une résistance désespérée, et Wellington promit de prompts secours. CiOmme la mer était libre, les renforts annoncés pouvaient arriver d'un instant à l'autre. L'occasion était manquée. 11 fallait se résigner aux lenteurs d'un siège régulier. Badajoz, Giudad-Rodrigo et Valence firent la même réponse aux sommations de Mortier, Ney et Suchet. A ces premières déceptions se joignit bientôt une nouvelle amertume pour le roi Joseph. Il apprit que Napo- 4éon, sans môme le consulter, et en vertu d'un décret rendu le
8 février 1810, organisait tous les pays au nord de TEbre en commandements militaires, soumis à la seule volonté de l'Empereur. C'était une annexion déguisée qui mit le comble à Timpopularitc de cet infortuné souverain, car les Espagnols restèrent persuadés, malgré ses protestations, qu'il n'était que le docile instrument des volontés de son frère, et ils le détestèrent et comme usurpateur et comme traître, vendant, pour se maintenir sur le trône, les lambeaux de la patrie.
La conquête de l'Andalousie était donc opérée, et, surtout au début, elle procura de grandes ressources à une monarchie qui s'épuisait et à une armée qui mourait d'inanition. Ce n'était pas tout de conquérir: il fallait garder. Or Cadix tenait encore; les insurgés avaient pris les armes dans la sierra de Ronda; Blake réorganisait à Yalence les débris de l'armée d'Areizaga ; Badajoz ne se rendait pas. Dans toutes les villes, des garnisons étaient nécessaires, et pour conserver les communications entre tous ces corps d'armée ainsi disséminés, même pour garder la roule de Madrid, de fortes patrouilles ou plutôt des régiments entiers devaient battre la campagne et courir sur tous les points menacés. Nous étions donc comme prisonniers dans notre conquête, et l'armée victorieuse étaitréduite ou à évacuer le pays, ce qui était un affront, ou à ne pas en bouger, ce qui la réduisait à l'inaction. Nous ne possédions pas l'Andalousie. C'était l'Andalousie qui nous tenait. On s'en aperçut bien lorsqu'on eut besoin de ces soldats, et que l'Empereur les appela inutilement au secours de leurs frères d'armes compromis en Portugal.
C'est en effet contre le Portugal que Napoléon avait résolu de concentrer ses efforts. Soit répugnance pour une guerre de chicanes qui ne lui promettait aucune gloire, soit crainte de s'engager dans un pays où l'on rencontrait tant de patriotes et tant de fanatiques, soit réel empêchement de quitter Paris où il avait à régler de si grandes €t de si nombreuses affaires, l'Empereur venait de se décider à ne pas venir dans la péninsule ; mais, comme il voulait en finir à tout prix, il avait chargé le meilleur de ses lieutenants, Masséna, de prendre le commandement de l'armée dont il aurait été lui-même le chef. Méprisant les soldats espagnols, qu'il jugeait incapables de résistance, et comprenant que le seul ennemi sérieux était cet insaisissable général anglais qui avait déjà si souvent traversé ses projets
et ruiné ses combinaisons, il s'était déterminé à tenter contre Wellington un suprême effort, et il avait tout préparé pour le succès de la nouvelle expédition. Soull et l'armée d'Andalousie l'attaqueraient par le sud-est, tandis que Masséna, marchant droit devant lui, lui arracherait le Portugal, et l'acculerait sous les murs de Lisbonne. Dans la pensée de l'Empereur, la manœuvre de Soult ne devait être qu'une diversion. A Masséna était réservé l'honneur de frapper le coup décisif.
Or Wellington, qui s'attendait à cette double attaque, s'était depuis de longs mois préparé à la repousser. Son entreprise de Talavera lavait convaincu de l'impossibilité de manœuvrer en rase campagne avec les Espagnols comme auxiliaires. Il appréciait leur bravoure et leur constance dans les revers, mais il n'avait que du dédain pour la présomptueuse ignorance de leurs généraux. D'ailleurs il se doutait bien que Napoléon, libre du côté de l'Autriche, dirigerait contre lui des forces accablantes. Aussi avait-il pris la résolution de se tenir sur la stricte défensive, et d'user son adversaire par une série de petits combats qui donneraient à l'Europe le temps de respirer et de former contre la France une nouvelle coalition. Ce sera l'honneur de Wellington d'avoir persisté dans l'exécution de son plan et d'avoir, comme on l'a dit, lassé la fortune par sa ténacité.
Il s'agissait pour lui de trouver une position militaire où il pourrait braver toutes les attaques, et se ménager, en cas de désastre, la facilité d'un embarquement. Tout près de Lisbonne est une presqu'île formée par le fleuve à son embouchure. Protégée par la mer et par le Tage qui a sur ce point la largeur d'une mer intérieure, elle ne se relie au continent que par les dernières ramifications de la sierra de Estrella, qui projette dans tous les sens un inextricable lacis de ravins et de gorges, de hauteurs et de torrents. Wellington transforma cette presqu'île en une immense citadelle présentant trois lignes de fortifications et garnie de cent six redoutes et de plusieurs centaines de canons, assez vaste pour abriter non seulement l'armée anglaise et les auxiliaires portugais, mais aussi la population valide des provinces méridionales du Portugal avec ses bestiaux et ses provisions. Toutes les ressources du pays étaient donc concentrées sur ce point, qui a gardé dans l'histoire le nom du petit village de Torrès-Védras, et les envahisseurs, s'ils n'emportaient tout avec
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eux, seraient bientôt réduits à la famine. En cas de défaite, de nombreux ports assuraient l'embarquement des troupes régulières. Dès le mois d'octobre 1809, aidé par un excellent ingénieur, Fletcher, Wellington occupa sans relâche des milliers d'ouvriers et de paysans à construire des redoutes et à préparer le terrain. Investi de pouvoirs extraordinaires par la régence portugaise, il fit armer tous les hommes valides. Dès le mois d'avril 1810, 219040 hommes étaient pourvus de piques et 105000 de fusils. Sans compter les troupes régulières anglaises et portugaises, un peuple tout entier était donc disposé à défendre ses foyers et à opposer aux envahisseurs une résistance désespérée.
Ce ne fut pas sans peine que Wellington obtint l'autorisation d'exécuter sa grande idée. Il eut à triompher non seulement des Portugais, qui ne se résignaient qu'avec peine à abandonner leurs propriétés pour s'enfermer dans un camp retranché, mais surtout de ses compatriotes, qui, méconnaissant la grandeur de ses vues, l'accusaient de gaspiller les finances de l'Etat et de tenter une entreprise qui ne pouvait aboutir, c J'ai prouvé, écrivait-il avec une noble fierté, en résistant en plusieurs occasions aux prières de mes alliés et aux conseils de mes amis, queje ne me laissais pas détourner de mon grand but par un vain désir d'engager des affaires partielles. Tout ce que je demande, c'est qu'étant seul responsable je sois seul juge de ce que je dois faire. » Et il ajoutait ces paroles prophétiques : c Si nous pouvons nous maintenir en Portugal, la guerre ne finira pas dans la péninsule, et, si la guerre dure dans la péninsule, l'Europe sera sauvée. Je suis aussi d'avis que la position que j'ai choisie pour la lutte est bonne, qu'elle est calculée de façon à défendre l'âme même du Portugal, que, si l'ennemi ne peut pas nous y forcer, il sera obligé de faire une retraite dans laquelle il courra grand risque de se perdre, et contraint en tout cas d'abandonner le Portugal. » Toutes les prévisions de Wellington se réalisèrent. Contre les lignes de Torrès-Védras se brisera l'élan des troupes françaises. Ainsi que l'a écrit un des hommes qui ont étudié le plus profondément les causes de la chute de Napoléon, « ce fut le coin de fer qui pénétra dans les flancs du colosse et paralysa ses mouvements ».
L'Empereur avait pourtant pris ses mesures pour assurer la conquête du Portugal. Masséna avait sous ses ordres les trois corps
de Ney, de Junot et de Reynier, environ 70 000 hommes. II serait renforcé plus tard par environ 20 000 hommes que Drouet d'Erlon lui amenait de France et par le corps d'armée de Mortier,' détaché de l'armée d'Andalousie. Suchet lui-même, avec la plus forte partie de l'armée d'Aragon, avait reçu l'ordre de se porter à Yalladolid pour soutenir les opérations de Masséna. Une masse écrasante de troupes était donc mise à la disposition du meilleur des lieutenants de Napoléon. Ce dernier paraissait tellement sûr du succès, qu'il ne voulait pas qu'on se pressât. Pendant l'été on prendrait Ciudad-Rodrigo et Almeida, et l'on ne commencerait l'expédition qu'après les chaleurs. « Je ne veux pas entrer à Lisbonne en ce moment », écrivait-il k Masséna. Nous ne devions jamais y entrer, et l'aigle, pour employer le langage de l'époque, allait reculer devant le léopard.
Dès le début de la campagne éclatèrent de fâcheuses divisions. Ney avait une valeur réelle, mais un mauvais caractère. Il lui répugnait de se trouver sous les ordres d'un de ses collègues et il prétendait n'agir qu'à sa guise. Junot, de son côté, était froissé de servir en sousordre là où il avait commandé en chef. L'un et l'autre voulaient engager tout de suite les hostilités, et ne pas s'attarder au siège des places fortes. Masséna fut obligé d'user de l'autorité que lui avait déléguée l'Empereur pour forcer ses lieutenants à lui obéir. Ce fut la première de ses déceptions. lien éprouva une seconde beaucoup plus grave, lorsqu'il s'aperçut que son armée était dénuée d'objets d'équipement, de munitions et surtout de vivres, et qu'il lui était impossible, dans un pays aussi dévasté, d'appliquer la maxime favo- V rite de l'Empereur : « la guerre doit nourrir la guerre ». Il aurait voulu ne rien précipiter, mais la saison avançait : il se décida donc à entrer en campagne.
Pendant que Reynier s'étendait en Estramadure pour se lier à l'armée d'Andalousie, et que Junot battait les insurgés desAsturies, Ney assiégeait Ciudad-Rodrigo, héroïquement défendu par André Herrasti. Wellington était dans le voisinage de la place, à Celorico; on s'attendait à le voir essayer de débloquer la forteresse. Il ne le fit pas, malgré les supplications des Espagnols et les railleries intéressées de Masséna, car il ne voulait pas s'exposer à un échec certain. Ciudad-Rodrigo capitula le 10 juillet. Wellington assista avec
la même impassibilité au siège d'ÂImeida, bien que la place fût défendue par un Anglais, le général Cox. Fidèle à sa tactique, et sacrifiant tout, môme Tamour-propre militaire, à des considérations de haute stratégie, il laissa cette place capituler. Il ne cherchait en effet qu'à gagner du temps, et voulait attirer les Français sur les positions qu'il avait depuis si longtemps et si soigneusement étudiées.
Réunissant ses trois corps d'armée, Masséna entra enfin en Portugal, mais son armée était réduite d'au moins 10 000 hommes, par les pertes et les fatigues des deux sièges et parles détachements qu'il laissait en route pour faciliter les communications. Mal informé par ses guides^ il se contenta de suivre les Anglais sur leur ligne de retraite, mais Wellington détruisait tout sur son passage. On ne rencontrait que ponts ruinés, villages abandonnés, roules défoncées, récoltes dévastées et, comme l'écrivait le général anglais, « derrière chaque pierre un ennemi ». Harcelé par les paysans, Masséna fit publier l'ordre de fusiller comme brigands tous ceux que l'on prendrait. A propos de cette cruauté qui devait être retournée contre nous lorsque nous connûmes à notre tour les amertumes de la défaite, il s'attira de la part de Wellington une leçon de convenance internationale : € Vous devriez vous souvenir, lui écrivit le général anglais, que vous avez vous-même augmenté la gloire de l'armée française en commandant des soldats qui n'avaient pas d'uniforme. » Certes Masséna avait le cœur assez bien situé pour comprendre le reproche, mais, dans cette guerre qui ne ressemblait à aucune autre guerre, dans ce pays où les passions étaient de part et d'autre tellement surexcitées, on perdait la notion du juste, et Masséna lui-même devint trop aisément l'exécuteur impitoyable des instructions impériales.
Le 26 septembre 1810, avant d'arriver à Coïmbre, l'armée française se trouva subitement arrêtée par les Anglais, campés sur les hauteurs formidables qui s'étendent de Busaco àPuente de Murcelha. Wellington s'était décidé à livrer une bataille défensive sur cette position dont il avait augmenté la force naturelle par des retranchements improvisés. Masséna ordonna l'attaque. Elle fut impétueuse. Pendant toute la journée du 27 les corps de Ney et de Reynier livrèrent des combats acharnés sur ces pentes abruptes. Nous fûmes
toutes les fois ramenés avec des pertes cruelles jusqu'au fond dé l'entonnoir que forment, des deux côtés du Mondego, les sierras d'Estrella et d'Alcoba. Sur le soir nous avions déjà 4500 hommes hors de combat, et il devenait évident que nous ne pourrions forcer la position. Heureusement pour Masséna, on découvrit un petit chemin, praticable à l'artillerie, qui, parle col de Caramula, permettait de descendre à Coïmbre et de tourner l'armée anglaise. Masséna s'y engagea, et Wellington, bien que vainqueur, s'empressa de battre en retraite pour ne pas être coupé de ses communications. 11 avait hâte de se mettre en sûreté dans son camp retranché de Torrès- Yédras, bien persuadé que tous les efforts de Masséna se briseraient contre cet infranchissable obstacle.
Les Français, après être entrés à Coïmbre, qu'ils livrèrent au pillage, arrivèrent à Santarem sur le Tage le 8 octobre, et à Villanova le 10. Ils n'avaient jamais perdu le contact avec l'ennemi et lui. livraient chaque jour de sanglantes escarmouches. Tout à coup l'armée anglaise se déroba comme par enchantement. On était arrivé à Torrès-Védras et Ton n'avait plus en face de soi que des hauteurs couronnées de batteries.
C'est à Coïmbre seulement, et encore d'une manière très vague, que Masséna avait entendu parler des travaux énormes exécutés par Wellington. Bien que, depuis plusieurs mois, des milliers d'ouvriers eussent travaillé à ces importantes fortifications, l'Empereur n'en soupçonnait pas l'existence. Aussi la surprise de Masséna fut-elle grande, et elle augmenta quand les reconnaissances qu'il fit opérer lui eurent permis de mieux constater la force du camp retranché. Villages couverts par des abatis, plaines inondées, vallées fermées par des barrages, et, en arrière de cette première, une seconde, puis une troisième ligne, également fortifiées et défendues par un peuple entier. Partout des signaux télégraphiques et des routes stratégiques permettant de concentrer sur un point déterminé des forces considérables. On se heurtait à une citadelle inexpugnable, et la déception était d'autant plus vive qu'on ne s'attendait nullement à la rencontrer et qu'on manquait des moyens matériels nécessaires pour la réduire. Le découragement des soldats fut profond. Masséna lui-même crut un instant que tout était perdu, car déjà les vivres devenaient rares, et il était impossible de s'en.
iSS CAMPAGNES DU PREMIER EMPIRE.
procurer dans un pays systématiquement ravagé. Les communications étaient déjà interrompues sur nos derrières, et Coïmbre venait de nous être enlevé par surprise avec la garnison qui la défendait. Sans doute nous étions arrivés au fond du Portugal, mais, une fois encore, nous n'étions les maîtres que du terrain sur lequel campaient nos soldats.
Masséna redevint le général de Zurich et de Gènes. Affectant un calme qu'il ne ressentait pas, il imposa silence à ses lieutenants, fit taire tous les murmures, et déclara que non seulement on ne battrait pas en retraite, mais encore qu'on resterait en face des positions ennemies, jusqu'à ce que fussent arrivés les renforts promis par l'Empereur. La grosse difficulté était de se procurer des vivres. Nos soldats, habitués à vivre aux dépens des habitants, n'avaient pas de magasins. Or les habitants avaient fui et toutes les récoltes avaient disparu. Masséna divisa l'armée en colonnes mobiles,qui se disséminaient pour aller chercher de quoi ne pas mourir de faim jusqu'à cinquante lieues de distance ; mais nos soldats prirent des habitudes sauvages, qui, depuis longtemps, n'étaient plus dans les mœurs militaires. Harcelés par des bandes qui ne faisaient aucun quartier, poussés à bout par cette fièvre de la faim qui explique et excuse tant d'abominations, nos régiments ne furent bientôt que des bandesde brigands, « Des détachements d'hommes armés et sans armes, a écrit à ce propos le maréchal Marmont, se formaient dans chaque régiment pour explorer le pays et enlever tout ce qu'ils trouveraient. Renconti'aient-ils un Portugais, ils le saisissaient et le mettaient à la torture pour obtenir de lui des révélations sur le lieu où étaient cachées les subsistances. On pendait au rouge, c'était une première menace; on pendait au bleu, et puis la mortarrivait. » Masséna avait d'abord essayé de bloquer les Anglais. Vers le milieu de novembre, ayant épuisé toutes les ressources de la région qu'il occupait, il recula jusqu'à Santarem avec le corps de Reynier, et établit Junot à Alcanhède et Ney deThomarà Punhète. Ces positions étaient bien choisies, d'abord parce qu'elles interdisaient toutretouroffensif à Wellington, et, en second lieu, parce qu'elles permettaient à Masséna de recevoir les renforts qu'il attendait, soit ceux de l'armée d'Andalousie, soit ceux que Drouet lui amenait de France. En même temps le maréchal prépara des équipages de pont pour essayer de forcer le passage du
CAMPAGNES D*ESPAGNE Et DE PORTUGAL. 159
Tage et pour prendre à revers les lignes de Torrès-Védras. C'était, dans la situation, la seule manœuvre à tenter.
Pendant ce temps, que devenaient Soult et l'armée d'Andalousie? Pourquoi la jonction ordonnée par Napoléon n'était-elle pas exécutée? Soult ne s'était jusqu'alors préoccupé que d'achever la conquête de la province. Il avait en effet réussi à disperser toutes les bandes sorties du Portugal, de l'Estramadure et de la Manche, et bientôt le pavillon espagnol ne flotta plus que sur les remparts d'une seule ville, à Cadix; mais cet habile général songeait surtout à lui et très peu à ses collègues. Il s'était taillé en Andalousie une véritable principauté, et prétendait tout subordonner à la conservation de cette belle province, que d'ailleurs il rançonnait et exploitait sans pitié, à tel point que le roi Joseph avait pris le parti de retourner à Madrid, pour ne pas autoriser par sa présence les déprédations qu'il condamnait. Pressé par Napoléon qui lui intima l'ordre d'envoyer un corps d'armée sur le Tage entre Montalvao et Yillaflor, où Masséna l'attendait, Soult se décida enfm à agir; mais, au lieu de pousser droit en Portugal, où sa présence eût permis à Masséna de prendre résolument l'offensive, il vint mettre le siège devant les deux fortes places d'Olivenca et de Badajoz, prétendant qu'il ne pouvait laisser sur ses derrières deux citadelles aussi importantes. Vers le milieu de janvier 4811 il prenait Olivenca après douze jours d'investisse^ ment, mais il s'arrêtait devant Badajoz tout le mois de février, et, pendant ce temps,' Masséna comptait les heures en l'attendant. Du 10 au 15 février de sourdes détonations furent entendues dans le lointain. Déjà nos soldats couraient aux armes, mais ce n'était que l'écho de la canonnade de Badajoz, et c'est à ces détonations que se borna le concours apporté par Soult à son collègue.
Masséna, en effet, réduit aux dernières extrémités, venait de se décider à battre en retraite. Il avaitjusqu'au bout résisté et attendu, mais les souffrances de l'armée étaient devenues intolérables. Elle fondait à vue d'œil. Malgré les 8 à 10000 hommes de renfort que lui amena Drouet, son effectif se réduisait de jour en Jour. Elle ne comptait plus que 28 000 soldats présents sous les armes. Lorsque les Anglais, après la retraite de nos troupes, occupèrent le pays où elles avaient campé, ils trouvèrent à une vingtaine de lieues à la ronde les maisons pleines de morts et de mourants. Masséna néan-%
moins, inaccessible à la crainte et ne pouvant croire à l'inaction de son collègue, ne voulut pas que la retraite se convertit en déroute. Il achemina ses malades et ses bagages sur toutes les routes qui conduisent au delà de la sierra d'Estrella, puis, avec le gros de ses troupes, se mit en marche sur le Mondego. 11 voulait se maintenir sur ce fleuve avec Ciudad-Rodrigo comme base d'opérations, et espérait couvrir ainsi le centre de la péninsule et attendre l'attaque des Anglais. La manœuvre lut bien exécutée, et nos troupes évacuèrent leurs cantonnements sans être inquiétées.
Durant ce long et pénible hiver les Anglais étaient restés tranquillement derrière leurs lignes de Torrès-Védras. Installés dans lés villages 011 ils trouvaient des vivres en abondance et ravitaillés par la flotte, ils attendaient l'attaque de Masséna. Les ofliciers charmaient leurs loisirs en se livrant à la pèche ou à la chasse. Wellington seul ne se reposait pas. Sans parler de la lourde responsabilité de la direction de l'armée, il avait encore à triompher et de l'opposition insensée que lui faisait la régence de Portugal, et de la mauvaise volonté des ministres et du gouvernement britannique, mais il persistait dans sa ligne de conduite, bien persuadé que, tôt ou tard, lés événements lui donneraient raison. Il eut en effet la satisfaction de voir Masséna se retirer sans avoir seulement tenté une attaque sur Torrès-Védras, et, tout joyeux, donna l'ordre de le poursuivre.
Ney était àl'arrière-garde. Il livra un premier combat à Redinha et soutint avec fermeté le choc des masses anglaises. Le lendemain, à Coudeixa, il ne montra pas le même sang-froid et abandonna à l'ennemi les défilés qui couvraient la ville de Coïmbre. Tout établissement sur le Mondego devenait impossible, puisque nous n'étions plus les maîtres de Coïmbre. Masséna dut continuer la retraite dans la direction de Ciudad-Rodrigo. Au moins réussit-il à contenir les Anglais. Il leur infligea même un sanglant échec à Foz d'Aronce et rentra en Espagne. Il n'avait, dans cette périlleuse retraite, perdu ni un malade ni un canon. L'honneur était donc sauf, mais l'armée était ruinée. Plus de vivres, plus de munitions. Chaussures abîmées, vêtements en lambeaux, armes détériorées. Habitués à de constants succès, nos soldats n'avaient même plus cette discipline qui jadis avait assuré leurs victoires. Les lieutenants de Masséna donnaient le mauvais exemple. Le maréchal, qui ne voulait pas s'avouer vaincu,
avait songé à se rabattre sur le Tage par Plasencia et Coria^ afin de tenir en échec les Anglais qui menaçaient la Yieille-Castille. Ney, au lieu d'exécuter les ordres de son chef, lui écrivit une lettre étrange pour l'avertir qu'il n'exécuterait pas ce mouvement : « Je sais qu'en m'opposant aussi formellement à vos intentions, je me charge d'une grande responsabilité, mais dussé-je être destitué ou y perdre ma tètCi je ne suivrai pas le mouvement sur Plasencia et Coria, dont me parle Votre Excellence, à moins qu'il ne soit ordonné par l'Empereur. » Masséna aurait dû punir le rebelle : il se contenta de lui enlever son commandement, mais n'était-ce pas une révélation déplorable de l'état moral de cette armée que cette révolte ouverte contre son supérieur hiérarchique d'un des chefs les plus en vue ? Très à contre-cœur Masséna fut donc obligé de rester sur la défen* sive, et de ramener ses troupes vers Salamanque et Ciudad-Rodrigo, où elles purent se remettre de leurs fatigues, et recevoir les renforts et les approvisionnements, dont elles avaient si grand besoin.
Pendant ce temps, Wellington, encouragé par le succès, se décidait à reprendre l'offensive. Il avait reçu de son côté d'importants renforts, et les troupes portugaises, qu'il avait instruites à Torrès- Yédras, étaient désormais capables d'entrer en ligne. Il voulait, avant de s^engager plus loin, reprendre les places fortes dont nous nous étions emparés, d'une part Almeida et Ciudad-Rodrigo, de l'autre fiadajoz qui s'était rendu à Soult le 23 mars 1810. Il divisa son armée en deux corps, dont le premier, sous son commandement direct, investit Almeida, et dont le second, commandé par Beresford, assiégea Badajoz. C'était une imprudence de sa part, car Masséna n'était pas homme à laisser échapper l'occasion de le surprendre.
En effet, le 2 mai 1811 , le maréchal se porta de Ciudad-Rodrigosur Almeida, à la tête de 40000 soldats environ, et, dès le lendemain, atteignit son adversaire. Wellington s'était, suivant sa constante habitude, posté sur un terrain favorable à la défensive. Il avait son front couvert par le profond ravin dos Casas, et sa retraite assurée par les ponts du Turones et de la Coa. Sa gauche et son centre étant à peu près inexpugnables, Masséna résolut de l'attaquer sur sa droite, à Fuentès de Onoro, espérant le rejeter dans le cul-de-sac formé par la Coa, le Douro et l'Agueda. Une première attaque sur Fqentès de Onoro fut repoussée avec perte. Un second assaut nous coûta plus
cher encore, et les Anglais, bien secondés par leurs auxiliaires portugais, se maintinrent sur leurs positions. Massénanevoulut pas rester sous le coup de cet échec, et essaya de tourner la position qu'il n'avait pu enlever. Toute la journée du A fut employée à d'habiles manœuvres, qui, en effet, nous portèrent au delà de la droite des Anglais, et les forcèrent à ua changement de front. Le 5, de grand matin, la bataille s'engagea de nouveau. Nos solçlats dans leur élan rejetèrent les ennemis jusque dans le Turones. Wellington, qui avait pressenti la manœuvre de Masséna, avait accumulé sur ce point ses réserves. Les artilleurs anglais arrêtèrent nos cavaliers et leur firent éprouver des pertes cruelles. A ce moment critique, une partie de la cavalerie, qui appartenait à la garde, refusa de charger, sous prétexte qu'elle n'en avait pas reçu Tordre de son chef immédiat. Il en résulta dans notre ligne une sorte d'hésitation, dont profita Wellington pour renforcer sa position, et spécialement le village de Fuentès de Onoro, qui redevint le point central jde l'action. Pris et repris, mais toujours disputé avec un acharnement extraordinaire, Fuentès finit par rester en partie en notre pouvoir, mais les Anglais se maintinrent sur leurs positions. Ils continuèrent par conséquent à assiéger Almeida. L'opération était manquée.
Masséna voulait recommencer la bataille. Il tournait autour de l'ennemi, cherchant le point vulnérable où il pourrait l'aborder. Quatre jours entiers il resta ainsi en leur présence. Il ne pouvait se résoudre à s'avouer vaincu. Par malheur ses munitions étaient épuisées, et, ce qui était plus grave, ses lieutenants avaient perdu confiance. D'heure en heure le nombre des ennemis augmentait. Les villages se couvraient d'abatis. Des retranchements s'élevaient à vue d'œil. Le iO mai il se décida enfin à s'éloigner. Il avait ordonné au général Brenier, qui commandait Almeida, de faire sauter les remparts de la place et de le rejoindre. Ce dernier laissa dans la forteresse quelques hommes dévoués qui mirent le feu aux mines, et se glissa pour ainsi dire à travers l'armée anglaise. Ce fut pour Masséna une consolation à sa mésaventure que d'avoir sauvé la garnison d' Almeida, mais la bataille indécise de Fuentès de Onoro acheva de le décourager. Impopulaire auprès de ses soldats, qui lui attribuaient à tort leurs souffrances, décrié par ses lieutenants, qui ne lui pardonnaient pas sa supériorité stratégique, disgracié par l'Empereur, qui s'en prit
â lui de rinsuccès d'une campagne sur laquelle il avait fondé de grandes espérances, Masséna rentra en France pour disparaître en quelque sorte de Thistoire. Il fut comme la victime expiatoire.
Le véritable auteur du désastre n'était pourtant pas Masséna, mais bien plutôt Soult, qui l'avait abandonné, et n'avait exécuté aucune des instructions, pourtant si précises, qu'il avait reçues. Il allaitd ailleurs en être puni. On sait que Beresford avait été envoyé par Wellington assiéger fiadajoz. Soult voulut débloquer la place. Beresford s'était campé à Albuera, dans des positions qui depuis longtemps lui avaient été signalées par Wellington. Soult l'attaqua à fond et avec une grande énergie, mais les Anglais lui opposèrent une résistance invincible et il dut se retirer à Llerena(16 mai). Aussitôt Wellington vint rejoindre son lieutenant, et le siège de Badajoz fut poussé avec vigueur.
En résumé la campagne du Portugal avait échoué, et les Français non seulement n'avaient plus aucune chance d'entrer à Lisbonne, mais encore ils étaient fort menacés en Andalousie, et, d'un instant à l'autre, Wellington pouvait ou les prendre à revers ou renouveler sa tentative contre Madrid. La situation, sans être désespérée, était donc au moins compromise. Malgré les railleries de Masséna à l'égard de Wellington, malgré les emportements de Napoléon, qui, tout en feignant de se croire assuré de la victoire, ne ménageait pas les réprimandes à ses lieutenants, les Anglais avaient eu les honneurs de la campagne, et l'Europe, attentive à ce duel engagé au fond de la péninsule, tressaillait d'aise et d'espérance à la nouvelle de nos engagements malheureux. Bùsaco, Torrès-Yédras, Fuentès de Onoro, Albuera ne sont que les sanglants préludes des batailles de la Moskova et de Leipzig, et les désastres de la guerre de Russie sont déjà en germe dans l'expédition manquée du Portugal.