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CHAPITRE VII

Depuis le traité de Vienne, la France et la Russie étaient en froid. Aux épanchements de la première heure avaient succédé sinon des discussions, du moins des rapports très tendus. Le Tsar et l'Empereur continuaient à s'accabler de compliments et de protestations, mais entre eux grandissaient et s'accusaient de plus en plus les causes dé mésintelligence. Serait-ce que deux empires également formidables ne peuvent exister à côté l'un de l'autre sans devenir forcément rivaux; ou bien l'ambition napoléonienne ne s'accommodait-elle pas des secrets desseins d'Alexandre? Toujours est-il qu'aux dissentiments s'ajoutèrent bientôt les griefis, que les discussions s'aigrirent, et que la rupture devint inévitable.

On peut énumérer jusqu'à six causes principales de cette rupture : le mariage manqué de Napoléon avec une sœur du Tsar, le conflit des intérêts politiques, les accroissements du grand-duché de Varsovie, les annexions françaises, le blocus continental, et la défiance occasionnée par dés armements respectifs : nous les étudierons successivement.

Au lendemain de l'entrevue d'Erfurt avait été formé un projet de mariage entre Napoléon, qui avait résolu son divorce avec Joséphine, et la sœur du Tsar, Anna Pavlovna. L'impératrice mère avait été investie par le testament de Paul I*'du droit absolu de disposer de la main de ses filles, et elle ne voulait pas donner l'une d'elles à

un catholique et à un Français. Alexandre aurait pu forcer la volonté de sa mère, mais il ne mit qu'un empressement médiocre à appuyer cette négociation. « Les idées de ma mère, se contenta-t-il d'écrire, ne sont pas toujours d'accord avec mes vœux, ni avec la politique, ni même avec la raison > ; et il demanda du temps. Napoléon fut blessé de ce refus déguisé, et il se tourna du côté de l'Autriche. La maison de Habsbourg, fidèle à sa politique séculaire, semblait toute disposée à réparer ses défaites par un mariage. L'archiduchesse Marie-Louise fut tout de suite accordée à l'heureux héritier de la Révolution française, et Napoléon devint le neveu de Marie-Antoinette morte sur l'échafaud et de Marie-Caroline qu'il avait dépouillée de sa royauté napolitaine (2 avril 18H). Le Tsar regretta cette union. Il en fut même froissé, à cause de la précipitation avec laquelle elle fut conclue. Ce fut un premier motif de division entre les deux alliés de Tilsitt et d'Erfurt.

La conséquence inévitable du mariage autrichien était un raf^prochement entre la France et l'Autriche. De tout temps l'alliance autrichienne avait eu en France de dévoués partisans. Talleyrand n'avait jamais caché ses sympathies. Il avait à plusieurs reprises essayé de démontrer à l'Empereur la nécessité de soutenir l'Autriche -contre les empiétements de la Russie, surtout dans l'Europe orientale. Il lui avait même conseillé de l'augmenter au besoin de toutes les provinces slaves et roumaines de la Turquie, pour en faire l'adversaire le plus redoutable de la Russie en Orient. Un des confidents de Napoléon, Duroc, avait, de son côté, rédigé un mémoire où il exposait que l'alliance russe était contraire à notre politique traditionnelle, et qu'il importait à la France de repousser la Russie le plus loin possible vers Test. Pour arriver à ce résultat, il proposait à la fois de rétablir la Pologne et de soutenir l'Autriche. On connaissait à Saint-Pétersbourg les projets de Telleyrand, et l'on s'était môme procuré une copie du mémoire de Duroc. Le Tsar affecta de s'en montrer fort irrité. Talleyrand fut même mis en disgrâce et Duroc réprimandé, mais leurs idées étaient partagées par nombre de publicistes et d'hommes d'État.

Napoléon lui-même était trop avisé et trop bien informé pour ne pas comprendre que, si la Russie se déclarait en toute occasion la protectrice de la Prusse, c'est qu'elle comptait à l'occasion sur son

armée; que, si elle favorisait nos entreprises dans la péninsule Ibérique, c'est que cette guerre neutralisait nos meilleurs soldats. Il n'ignorait pas non plus que les agents de la Russie, soit en Serbie, soit dans les provinces danubiennes, soit en Grèce, préparaient sourdement une explosion nationale et s'apprêtaient à réveiller à courte échéance la question d'Orient que nous avions intérêt à assoupir : aussi, tout en aflectant d'accorder satisfaction aux doléances russes, tout en prêchant la continuation de l'alliance d'Erfurt, suivait-il en réalité une politique double, en ménageant l'Autriche et en contrecarrant la diplomatie russe. Il avait même permis aux journaux de publier une série d'articles où Ton démontrait « que l'Europe se trouvait forcément en train de devenir la proie de la Russie », et où l'on parlait « d'invasion moscovite à refouler, de domination universelle à anéantir ». Afin de frapper l'opinion, il inventa même ou du moins permit d'inventer et de publier un document apocryphe, le Testament politique de Pierre le Grand, où s'étalaient au grand jour les ambitions moscovites. Ce prétendu document parut dans l'ouvrage de Lesur, Des progrès de la puissance russe. Il fut aussitôt réfuté, mais on n'accepta pas cette réfutation, et le Tsar demeura convaincu d'être le continuateur de cette politique inflexible, qui sacrifiait à l'avenir d'un seul peuple la liberté de l'Europe entière. Les Russes, de leur côté, ne partageaient pas l'enthousiasme de leur souverain à l'égard de Napoléon. Dans l'entourage immédiat du Tsar, les membres de sa famille, plusieurs de ses aides de camp ou de ses amis particuliers ne cessaient de lui parler des dangers d'une étroite union avec le représentant de la Révolution. Les nobles, menacés dans leurs intérêts immédiats par les idées et les principes dont la France s'était fait comme le porte-drapeau, répudiaient ouvertement la politique d'Erfurt. Les bourgeois et les paysans, fanatisés par les popes, qui, dans leur ignorance, ne voyaient dans les Français que des athées et des impies, froissés en outre dans leur amour-propre national par les récentes défaites, n'avaient accepté qu'à contrc'-cœur le changement de front de leur souverain. Peu à peu se formait contre la France un irrésistible courant d'opinion, et de ce conflit permanent d'intérêts,de ces discussions intempestives, de cette polémique irritante, sortait non pas précisément la guerre, mais une vive irritation, qui se traduisit bientôt par des faits regrettables^

Entre les deux empires le principal motif de dissentiment était la question polonaise. Les sympathies de la France étaient acquises à la Pologne : c'était à la Pologne que les Russes réservaient leurs haines nationales. Or, la Pologne semblait renaître. Napoléon après Tilsitt avait créé le grand-duché de Varsovie. Il se composait des provinces polonaises enlevées à la Prusse, Varsovie, Posen, Bromberg, et comptait 2500000 âmes. Le roi de Saxe, dont les ancêtres avaient jadis régné sur la Pologne, avait été nommé grand-duc. Il avait accepté une constitution fort libérale, où le pouvoir exécutif appartenait au roi assisté d'un conseil de ministres responsables, et le pouvoir législatif était partagé entre le roi, un sénat de 18 membres et 100 députés. Le Code civil français avait été adopté. L'affranchissement des serfs avait été organisé. Aussi, bien que le nom de Pologne n'eût pas été officiellement prononcé, les patriotes espéraient-ils qu'avec l'aide de la France l'ancienne et glorieuse république serait bientôt reconstituée. Au traité de Vienne, en 1809, l'Autriche avait été obligée de céder au grand-duché toute la Galicie occidentale, Cracovie, Radom, Sandomir, Lublin, avec 1500000 âmes. C'était un nouvel accroissement de territoire, qui permettait d'espérer que les dernières provinces polonaises seraient bientôt restituées. Il ne restait plus en effet en dehors de l'ancienne Pologne que Danzig, que Napoléon avait déclaré ville libre, mais qu'il comptait rendre un jour ou l'autre, la Galicie orientale, attribuée & la Russie par le traité de 1809, mais qu'il serait peut-être aisé de reprendre ou d'échanger, et la Lithuanie, qui n'avait pas toujours été polonaise. Aussi les Polonais ne cachaient-ils plus leur légitime ambition. L'armée était devenue l'objet de tous leurs soins. Elle s'élevait à 30 000* hommes après «Tilsitt : elle dépassa 50000 hommes après Tienne. Elle était commandée, en chef, par Joseph Poniatowski et, sous ses ordres, par Dombrowski, rudes héros de la campagne de 1799, parChlopicki, le chef des Varsoviens à l'armée d'Espagne, par Zaîontcheck, qui avait combattu avec nous en Egypte, par Brandt, le futur auteur des Mémoires d'un officier polonais. Les légions de la Yistule, ainsi qu'on les nommait, acquirent vite une réputation méritée de solidité. La cavalerie était incomparable. L'artillerie avait été réorganisée par les Français Bontemps et Pelletier. D'antres

Français, Haxo et Alix, avaient refait les citadelles de Zamosç, de Thorn, de Modlin et de Plock. Peu à peu le grand-duché s'élevait au rang de puissance de second ordre, et il se croyait en sûreté sous le protectorat français.

Des trois puissances copartageantes de la Pologne, la Prusse et TAutriche avaientété punies de leur participation à ce crime international, la première en subissant les hontes du traité de Tilsitt, la seconde en se résignant aux humiliations du traité de Vienne. Seule la Russie gardait sa part. Elle l'avait même augmentée en 1809 de toute la Galicie orientale et du district de Bélostok ; mais ce n'était pas sans une vive irritation et des craintes d'ailleurs justifiées qu'elle avait assisté aux progrès du grand-duché. Même au lendemain de ce traité de 1809, qui le récompensait si richement d'une participation douteuse à la guerre contre l'Autriche, le Tsar n'avait pas caché son mécontentement. « Je suis bien mal récompensé d'avoir secondé Napoléon, disait-il à notre ambassadeur. L'adjonction de deux millions d'âmes au grand-duché va développer la puissance de cet État et nourrir la pensée de ses habitants, partagée par l'opinion du monde, qu'il est destiné à devenir royaume de Pologne. J'étais en droit de m'attendre à un autre dénouement. » Napoléon n'avait pas encore pris de résolution défmitive au sujet de la Pologne, et il tenait à ne pas se brouiller avec Alexandre. Il lui écrivit (20 octobre 1809) « qu'il approuvait que le nom de la Pologne et de Polonais disparût, non seulement de toute transaction politique, mais même de l'histoire ». Alexandre ne se contenta pas de cette promesse. Il demanda une convention dont le premier terme était: « Le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli ». Napoléon ne pouvaits'engager pour l'avenir. Il lui répugnait, en se prononçant aussi catégoriquement, de reconnaître et jusqu'à un certain point de participer au grand crime commis à la fm du xvm* siècle. Il ne pouvait pas non plus abandonner des patriotes qui l'avaient toujours bien servi, avec une bonne volonté constante et un entier dévouement. D'un autre côté il ne voulait pas froisser le Tsar par un refus absolu. Il proposa donc une nouvelle rédaction : < L'Empereur des Français s'engage à ne favoriser aucune entreprise tendant à rétablir le royaume de Pologne, à ne donner aucune assistance à toute puissance qui aurait cette vue, ni appui direct ou indirect à toute résurrection des provinces composant ce

royaume. > Le Tsar persista dans sa formule, mais cette fois il se heurta à un refus absolu. Il en conçut un vrai dépit, et continua la discussion avec une insistance et une aigreur qui auraient suffi à provoquer la guerre, si elle n'eût été amenée plus directement par d'autres causes.

Les annexions ordonnées par Napoléon en pleine paix et contre toute justice, avec la même désinvolture et le même dédain des convenances internationales que Louis XIY lors des fameuses Chambres de réunion, portèrent à son comble l'irritation du Tsar. Ce fut par le Moniteur^ sans avoir été ni consulté ni même averti, qu'Alexandre apprit le sénatus-consulte de janvier 1810 qui prononçait la réunion i l'empire français de la Hollande tout entière, et celui du 13 décembre de la môme année qui ajoutait à la Hollande toutes les côtes de TEms à l'Elbe, c'est-à-dire une partie du royaume de Westphalieet du grand-duché de Berg, les duchés d'Aremberg, d'Oldenbourg et de Lauenbourg, la principauté deSalm, et les villes libres de Brème, Lubeck et Hambourg. Les annexions avaient jusqu'alors été faites avec ménagement, mais cette dernière fut brutale et subite. Elle ne fut pas non plus présentée comme une mesure de guerre ou une occupation provisoire, mais comme une prise de possession définitive. « Un nouvel ordre de choses régit l'univers, avait écrit Napoléon. De nouvelles garanties m'étant devenues nécessaires, la réunion des embouchures de l'Escaut, de la Meuse, du Rhin, de l'Ems, du Weser et de l'Elbe m'a paru être la première et la plus importante. Des indemnités seront données aux princes qui pourront se trouver froissés par cette grande mesure que commande la nécessité, et qui appuie sur la Baltique la droite des frontières de mon empire. » Parmi les princes dépossédés se trouvait le propre beau-frère d'Alexandre, le duc d'Oldenbourg. Il accourut avecsafemmeà Saint- Pétersbourg et demanda justice. Il y avait là en effet non seulement violation des traités, mais encore outrage direct à la famille. Alexandre enjoignit à son ambassadeur à Paris, prince Kourakine, de présenter des obsenations. On lui proposa Erfurl à titre d'indemnité. Il refusa et demanda Danzig. Napoléon ne voulut pas céder cette importante cité. Aussitôt Alexandre rédigea une protestation fort acrimonieuse qu'il envoya à tous les cabinets. Napoléon se montra fort irrité de la publicité donnée à cette note et siirlout des

considérants qui raccompagnai'ent. Sans doute Talliance ne fut pas encore rompue, mais le coup était porté. Dès lors le Tsar se considéra comme délié de tout engagement. Aind que récrit l'historien russe Boutourline, « il s'appliqua à organiser sourdement ses moyens de défense, et jugea nécessaire de rassembler la majeure partie de ses forces sur la frontière occidentale de son empire >, La guerre commerciale, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, prépara et annonça la vraie guerre. Sollicité par l'Angleterre et encouragé par la noblesse russe, le Tsar, par un oukase du 31 décembre 181 U, sous prétexte d'empêcher la sortie du numéraire, prohiba l'importation des objets de luxe, soieries, rubans, porcelaines, bronzes, meubles, tous produits de l'industrie française, et frappa de droits énormes l'entrée en Russie des vins français. Une armée de 800U0 hommes était en même temps créée pour assurer l'exécution de ce prétendu règlement de douanes, qui n'était qu'une interdiction déguisée du commerce français. On ordonnait en outre de détruire toutes les marchandises proscrites, et en effet les produits variés et délicats de notre industrie furent impitoyablement brûlés dans tous les ports russes. Napoléon fut indigné. « J'aimerais mieux, s'écria-t-il, recevoir un soufflet sur la joue. > Aussitôt s'engage une vive discussion entre les deux empereurs. Le Tsar ne voulut rien entendre. « Il sentait trop bien, avoue Boutourline, que les griefs avoués ne portaient que sur des accessoires : la question principale, colle du pouvoir dictatorial de la France sur toutes les autres puissances, n'était susceptible d'être résolue que par la force des armes. » Napoléon hésitait pourtant à s'engager dans une nouvelle guerre. « Aucun de nos débats ne vaut un coup de canon, écrivait-il encore à Alexandre. Il faut qu'il y ait ici quelque perfidie secrète bien noire dont le cabinet de Londres et les meneurs du parti de la guerre à Saint-Pétersbourg nous doivent la révélation. > Peu à peu la discussion prit un ton menaçant. Napoléon dans ses entretiens avec l'ambassadeur Kourakine, Alexandre dans ses conversations avec notre représentant Caulaincourt, agitaient passionnément toutes les questions relatives à la Pologne, à l'Oldenboui^, au blocus continental. Un envoyé extraordinaire du Tsar à Paris, Tchemycheff, se compromit dans une grave affaire. Il avait acheté à un employé du ministère de la guerre les états de situation de la grande armée.

L'employé fut fusillé, et Tchernycheff renvoyé. Mais n'était-il pas évident que la Russie se préparait à entrer en campagne puisqu'elle cherchait ainsi à se rendre compte des forces de son futur adversaire? Si elle négociait encore, ce n'était que pour gagner du temps, mais la rupture dé l'alliance éclatait à tous les yeux. Speranski, le ministre ami de la France, était tout à coup disgracié sans motif, etStein, notre implacable ennemi, était appelé et accueilli avec honneur à Saint- Pétersbourg. Napoléon, de son côté, rappelait Caulaincourt, qu'il trouvait trop conciliant, trop Russe, et le remplaçait par Lauriston, auquel il avait recommandé la réserve la plus absolue, et qui n'avait accepté sa mission que comme une consigne à exécuter. Tout donc annonçait la guerre.

Déjà même les armées s'ébranlaient de tous les côtés à la fois. Le Tsar rappelait cinq divisions de l'armée du Danube, décrétait une levée de quatre hommes par cinq cents âmes et ordonnait de mettre en état les forteresses de la Duna et du Dnieper. Un de ses généraux, Pfuhl, construisait même à Drissa sur la Duna un immense camp retranché, où il se faisait fort d'arrêter Napoléon, comme Wellington avait-retenu Masséna devant les lignes de Torrès-Védras. A ces mesures comminatoires l'Empereur répondait en envoyant des renforts à l'armée d'occupation d'Allemagne, en rappelant d'Espagne les régiments polonais, en mettant sur le pied de guerre l'armée varsovienne, et en acheminant l'armée de Naples vers la haute Italie et Tarmée d'Italie vers la Bavière. Les deux moitiés de l'Europe semblaient marcher à la rencontre l'une de l'autre, et se préparer à un choc formidable.

Le Tsar et l'Empereur ne se contentèrent pas de ces préparatifs militaires : ils cherchèrent des alliances. Napoléon espérait entraîner à sa suite au moins quatre des puissances européennes, l'Autriche, la Prusse, la Suède et la Turquie. « Quand les Russes verront, écrivait-il, que la Prusse et l'Autriche, et probablement la Suède, sont avec nous, et que les Turcs se raniment sous notre influence, je suppose qu'ils ne se laisseront pas aller à l'idée de me braver. » Ses prévisions ne devaient pas se réaliser. Sans doute il obtint le consentement de l'Autriche, qui, par le traité du 14 mars 1811, promit un contingent de 30000 hommes, moyennant la rétrocession de la Galicie, qui, en cas de rétablissement du royaume de

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Pologne, serait échangée contre les provinces illyriennes. La Prusse, de son côté, s^engagea à fournir contre la Russie un contingent de 20000 hommes; mais Napoléon ne se faisait aucune illusion sur les sentiments du peuple prussien. Un article du traité signé à cette occasion (24 février 1811) montre quelles étaient ses défiances. « La Prusse, y était-il dit, ne fera aucune levée, aucun rassemblement de troupes, aucun mouvement militaire, pendant que l'armée française occupera son territoire ou sera sur le territoire ennemi. » A l'alliance équivoque de l'Autriche, à l'alliance imposée par la nécessité de la Prusse, l'Empereur aurait préféré le concours armé de la Turquie et de la Suède, qui lui aurait permis de menacer la Russie par les deux flancs pendant qu'il l'attaquerait en face; mais ces deux puissances, abandonnées par nous aux traités de Tilsitt et d'Erfurt et sacrifiées «^ la Russie, allaient à leur tour nous abandonner à l'heure décisive.

Les Turcs en 1810 et 1811 avaient été battus par les Russes. La plupart des places du Danube avaient succombé. Une armée ottomane avait même été forcée de capituler. Le Sultan demanda la paix. Un congrès s'ouvrit à Bukarest. Le Tsar se montra disposé à ne pas abuser de la victoire, car il voulait avoir les mains libres contre la France. Napoléon qui, de son côté, se rendait compte de l'importance d'une diversion turque, s'eObrça d'entraver les négociations. Un ambassadeur extraordinaire, le général Andréossy, fut envoyé à Constantinople. 11 devait promettre au Sultan les armées de la France et la restitution des provinces danubiennes et même de la Crimée ; mais il se heurta contre les défiances turques et surtout contre les intrigues anglaises. Un traité fut signé malgré lui à Bukarest, par lequel la Russie renonçait à toutes ses conquêtes à l'exception de la Bessarabie, et la Turquie, ce marais qui, suivant l'expression de Napoléon, empêchait de tourner la droite de l'armée française, garda la plus stricte neutralité.

La Suède non seulement refusa notre alliance, mais encore se joignit à nos ennemis. La Suède était pourtant l'alliée naturelle de la France. Son roi, Charles XIII, avait cherché à renouer les antiques relations entre les deux États. Il avait même adhéré au blocus continental. Il avait poussé la condescendance jusqu'à demander à Napoléon de lui designer un successeur, car il n'avait pas d'enfants, et il était nécessaire de choisir un prince royal. Napoléon, pour faire

échec à la Russie, avait conseillé de réunir sur une seule tête les trois couronnes du Nord et désigné le roi de Danemark. Les Suédois n'aimaient pas les Danois, qui les avaient autrefois asservis, mais ils auraient accepté le candidat soutenu par Napoléon. Ce dernier, pour ne pas déplaire à son fatal allié d'Erfurt, ne voulut pas im* poser le roi de Danemark et laissa l'élection entièrement libre. Ce fut une faute et un malheur. Quelques Suédois pensèrent à Berna-^ dotte, qu'ils avaient connu en Poméranie. Il avait une grande repu* tation. 11 était le beau-frère de Joseph. C'est en sa faveur qu'avait été créé le premier grand fief, Ponte-Corvo. On s'imagina que ce choix plairait à Napoléon. Bernadotte fut donc élu (^1 août 1810). Napoléon n'aimait pas Bernadotte, qui, sous couleur de républica* nisme, lui avait fait une opposition constante, mais il ne crut pas devoir refuser son assentiment et confirma Télection. Bernadotte se montra peu reconnaissant. A peine arrivé en Suède, il déclara nettement qu'il entendait rester libre, ou sinon il se jetait avec 50000 soldats en Allemagne. Circonvenu par les Anglais, heureux de trouver en lui un auxiliaire inattendu, accablé de prévenances par le Tsar, qui pressentait une défection prochaine, le nouveau prince royal chercha tout d'abord à s'aiïranchir du blocus continental, et fit de la Poméranie l'entrepôt principal des marchandises anglaises. Napoléon, fortirrité, demanda des explications, et proposa une alliance offensive et défensive. Bernadotte y consentit, mais à la condition d'obtenir la Norvège, province danoise. L'Empereur ne pouvait sans motif déposséder un allié aussi fidèle que le Danemark. Il refusa. Il refusa également, mais avec moins de raison, une demande de subsides, et, comme la contrebande anglaise devenait de plus en plus active, il fit occuper la Poméranie (27 janvier 1812). « Puisqu'il le veut, s'écria Bernadotte, il lui en coûtera cher. » Et dès lors il se jeta dans les bras de la Russie et de l'Angleterre.

La Turquie et la Suède avaient un intérêt si grand à s'unir avec la France, et l'occasion était si tentante de réparer leurs pertes territoriales, que Napoléon, malgré la paix de Bukarest et la défection de Bernadotte, ne douta pas de leur coopération dès qu'il serait entré en campagne. Avec les ressources militaires que présentaient les cent trente départements français, avec les contingents allemands, italiens et varsoviens, avec les corps auxiliaires de Prusse .et d*Aa-

triche, il avait d'ailleurs à sa disposition des forces imposantes et pouvait les mener au feu sous la direction des généraux les plus réputés de l'époque. Bien que l'opinion publique en France fût douloureusement émue à la pensée d'une guerre nouvelle contre un peuple à demi sauvage et dans une contrée à peu près inconnue, où on aurait à lutter non seulement contre des soldats braves et dévoués, mais aussi contre l'immensité de l'espace et contre la nature; bien que Ton commençât à se lasser de ces entreprises gigantesques, qui accroissaient la gloire et la puissance nationales, mais au prix de bien lourds sacrifices, l'Empereur, une fois décidé à tenter de nouveau la fortune des armes, hâta les préparatifs de l'expédition avec une activité fiévreuse. Il en fit son œuvre propre. Ce devait être la grande pensée de son règne, la guerre de la civilisation contre la barbarie, des peuples libres contre les peuples esclaves, et, comme il l'écrivait lui-même, « celle du bon sens et des vrais intérêts, celle du repos et de la sécurité de tous; elle est purement pacifique et conservatrice, tout à fait européenne et continentale. Après cette guerre, le système européen sera fondé, la cause du siècle gagnée et la révolution accomplie. > Napoléon demanda donc à son ancien allié des explications catégoriques sur ses armements, c J'espère, écrivait-il à Lauriston, que les 450000 hommes que j'ai mis en mouvement, et leur immense attirail feront faire de sérieuses réflexions au cabinet de Saint- Pétersbourg, le ramèneront sincèrement au système établi à Tilsitt, et replaceront la Russie dans l'état d'infériorité où elle était alors. > La Russie était ou se croyait prête. L'Angleterre lui avait promis des subsides. La Suède venait de contracter avec elle à Œrebro (18 juiU^t 1811) une alliance offensive et défensive; la Turquie restait fidèle à ses engagements et gardait la neutralité. La Prusse et l'Autriche ne se battaient que pour la forme, et, au premier revers, tous les prétendus alliés de Napoléon le trahiraient. Le Tsar n'availil pas à son quartier général de Vilna des réfugiés de toutes les nations, les Allemands Stein, Wolzogen, Pfuhl, le Wurtembergeois Wintzingerode, le Piémontais Michaux, Tltalien Paulucci, le Suédois Armfelt, et jusqu'à des Français, Langeron, Saint-Priest, Pozzo di Borgo? Aussi s'engageait-il avec confiance dans une lutte qui, au premier abord, paraissait si inégale. Il est vrai qu'il était

wuteno par son peuple tout entier. Ce s'étaient pas seulement les soldats réguliers qui attendaient arec impatience le moment de la revanche ; les Cosaques avaient saisi leurs lances, et étaient montés sur leurs petits mais infatigables chevaux; les moujiks de Topoltchéniéy ou miliciens de réserve» étaient accourus au premier appel. Les popes excitaient le fanatisme religieux, et les masses populaires, persuadées qu'elles luttaient à la fois pour la patrie et pour la religion, avaient salué par des acclamations unanimes les paroles du Tsar : c Que Fennemi rencontre dans chaque noble un Pojarsky, dans chaque ecclésiastique un Palitsyne, dans chaque bourgeois un Minine. Levez-vous tous! Avec la croix sur le cœur et des armes dans la main, nulle force humaine ne pourra prévaloir contre nous. > C'était donc à une vraie guerre nationale que le Tsar appelait tous les hommes valides de son empire, et il se sentait si bien soutenu par Topinion publique, qu'aux demandes d'explications que lui présenta Lauriston, il répondit par un ultimatum ou il exigeait l'évacuation de la Prusse, de la Poméranie, de Danzig, une indemnité pour l'Oldenbourg, et la liberté du commerce des neutres {3A avril), c Quel langage! repartit l'Empereur. C'est tout au plus celui que Catherine pouvait tenir au dernier roi de Pologne! > Aussi bien le Tsar s'attendait si bien au rejet de l'ultimatum, que son ambassadeur Kourakine demanda ses passeports au moment même où il se rendait de sa personne à Yilna pour y prendre le commandement de l'armée. La guerre était déclarée (mai 1813).

Le 9 mai 1812 Napoléon quittait Paris et se rendait à Dresde, au centre de son armée. Il y trouva une cour de rois. L'empereur d'Autriche, le roi de Prusse, les princes de la Confédération l'accablèrent de protestations et d'offres de service. 11 en fut comme enivré et se crut le maître de l'Europe. € Jamais, s'écria-t-il, un pareil con* cours de circonstances favorables ne pourra se présenter. Je sens qu'il m'entraine. > En effet il quitte Dresde le S9 mai, passe à Danzig, à Kœnigsberg, et pousse toute son armée sur le Niémen. Il avait envoyé Narbonne faire auprès du Tsar une dernière tentative de rapprochement. Alexandre répondit qu'il saurait se résoudre i tous les sacrifices. « Je ne me fais point d'illusion, ajoula-t-il. Je sais combien l'empereur Napoléon est un grand général, mais j*ai pour moi l'espace et le temps. Il n'est pas de coin reculé de ce

territoire hostile pour vous où je ne me retire, pas de poste lointain que je ne, défende, avant de consentir à poser les armes. Je n'attaque pas, mais je ne signerai pas la paix tant qu'il y aura un soldat étranger en Russie. > Napoléon n'avait plus qu'à donner le signal de la marche en avant. Il le fit avec décision, et rédigea une proclamation où, dès les premiers mots, il révélait la vraie cause de la guerre. « La seconde guerre de Pologne est commencée. Elle sera glorieuse comme la première; mais la paix que nous conclurons portera avec elle sa garantie, et mettra un terme à cette orgueilleuse influence que la Russie a exercée depuis cinquante ans sur les affaires de l'Europe. »

L'armée comptait à peu près 450000 hommes, dont la moitié au moins n'étai^t pas Français. A l'extrême droite, au delà de la Galicie, était Schwarzenberg avec 34000 Autrichiens. La droite obéissait au roi Jérôme de Westphalie, campé à Grodno avec ^0000 Polonais, Westphaliens et Saxons, et au prince Eugène, campé vers Pilony avec 80 000 Italiens et Bavarois. Le centre, devant Kovno, sous les ordres directs de Napoléon, était réparti en trois corps, Davout, Oudinot et Ney, formant à peu près 130000 hommes. Du centre dépendaient encore les 30000 hommes de la garde sous Lefebvre, Mortier et Bessières et les 30 000 cavaliers de Murât. A gauche, devant Tilsitt, était posté Macdonald avec SO 000 Prussiens et 10000 Français. Ce n'étaient là que les troupes de première ligne, celles qui, à l'exception du corps de Schwarzenberg, étaient toutes concentrées dans le grand coude que forme le Niémen de Grodno à Tilsitt. En arrière, entre la Vistule et l'Oder, Victor, avec 30000 soldats, formait une première réserve, et Augereau sur l'Elbe, avec 50000 soldats, une seconde réserve. Cette armée traînait avec elle une autre armée d'employés de tout genre, 1 372 canons, 6 équipages de pont, i équipage de siège, 4000 voitures d'administration, une quantité de charrettes et de fourgons, et plus de 200000 bêtes de somme. C'était tout un peuple qui se ruait sur un autre peuple, comme au temps des guerres médiques ou des «grandes invasions.

Il est vrai que de ces soldats le plus grand nombre ne marchait au feu que très à contre-cœur. N'y avait-il pas en effet dans nos rangs jusqu'à des Espagnols et des Portugais, qui devaient évi-

demment se considérer comme sacrifiés? Les Italiens et les Aile* mands étaient assez bien disposés, mais les Prussiens n'aspiraient qu'au moment de se tourner contre nous, et les Autrichiens étaient à peu près résolus à ne se battre que pour la forme et à ménager leurs adversaires. Quant aux Français, ce n'étaient plus les nobles et généreuses idées du temps passé qui les poussaient au combat. Ils ne se battaient plus que par point d'honneur, les uns par enthousiasme et par admiration sincère pour leur chef, mais ils étaient en petit nombre, les autres parce qu'ils étaient fidèles à la religion du drapeau. La plupart d'entre eux ne savaient même pas contre qui ils allaient se battre. « A Metz, écrivait l'un d'entre eux, le commandant d'artillerie Pion des Loches, on nous disait que nous allions faire la guerre aux Prussiens et aux Russes coalisés.... Des politiques prétendent qu'on va en Suède. Il y a des gens assez fols pour dire que nous allons dans les Indes faire la guerre au commerce anglais. » Les généraux eux-mêmes n'avaient ni l'ardeur, ni l'activité, ni même la vaillance d'autrefois. Fatigués par leurs campagnes répétées à travers l'Europe entière, alourdis par leurs richesses, dédaigneux de nouveaux trophées, ils n'aspiraient qu'au repos. Quelques-uns d'entre eux avaient même pris de fâcheuses habitudes de mollesse. Ils ne marchaient plus qu'avec une suite nombreuse et tout le confort d'une installation luxueuse. Leurs états-majors étaient encombrants, c Quand le prince de Neufchàtel en passa la revue à Yilna, lisons-nous dans les mémoires de Fézensac, on eût cru voir de loin des troupes rangées en bataille. » Certes ce n'était pas avec de pareilles cohues qu'avaient été remportées les victoires de la République et du Consulat.

A ces masses prodigieuses Ale^findre avait opposé des masses à peu près aussi considérables. II avait mis sur pied quatre armées, commandées par Barclay de Tolly, Bagration, Tormazoff et Tchichakoff : celle de Barclay de Tolly, forte de 130 000 hommes, gardait le Niémen de Rossiéna à Lida, Wittgenstein à droite à Rossiéna avec 30000 hommes, Barclay au centre à Yilna avec 70 000 hommes, et DoktorofTà gauche à Lida avec 30000 hommes. La seconde armée, celle de Bagration, forte de 60000 hommes, fermait la trouée entre le Niémen et le Boug. Bagration avait son quartier général à Yolkowitz. Il devait, dès que nous franchirions le Niémen, déboucher

m CAHPÀGHES DU PREMIKR EMPIRE.

sur notre flanc droit. II s'appayait sur le Dnieper et les places de Minsk et de Bobrouîsk. La troisième armée, celle de TormazolT, forte de 40 000 hommes, campait à Lonfsk, sur le haut Bong. Elle devait être bientôt renforcée par les 50 000 hommes de la quatrième armée, celle de Tchichakoff. Ces 50 000 hommes Tenaient de faire la cam* pagne du Danube contre les Turcs, et, comme la paix avait été signée entre les deux empires, ils devenaient disponibles. Ces deux généraux devaient, après avoir opéré leur jonction, se porter en Pologne sur les derrières de Tarmée française. En deuxième ligne le Tsar comptait encore 80 000 hommes de réserve et de très nombreuses bandes de Cosaques irréguliers, cavalerie redoutable, alors trop dédaignée, et qui allait nous faire bien du mal. En troisième ligne avaient élé convoquées les milices, mais elles étaient à peine armées et nullement instruites. Les forces Tusses étaient donc à peu près égales & celles des Français, et c'était bien TEorope militaire tout entière qui allait s'entrechoquer dans une rencontre décisive.

L'Empereur, à l'inspection du terrain, avait tout de suite formé son plan. II voulait pénétrer par la trouée du Dnieper, c'est-à-dire par le couloir de quinze lieues de large qui s'étend entre la Dvina et le Dnieper, quelque temps piarallèles, avant de se diriger, la première vers le nord et la seconde vers le sud, et d'opposer à l'envahisseur un obstacle sérieux. Mais, pour arriver à cette trouée du Dnieper^ qui est la véritable route de Moscou, et que couvrent les villes de Yitebsk et de Smolensk, il fallait di^rser les armées russes qui gardaient le passage. II chargea son lieutenant Macdonald à gauche de refouler Wittgenstein et de menacer Pétersbourg par Riga et Revel, tandis qu'à droite Schwarzenberg contiendrait Tor-^ mazoff. Pendant ce temps il porterait la masse de ses forées vers Kovno, passerait le Niémen, couperait en deux la principale armée russe, celle de Barclay de Tolty, et refoulerait Bagration dans les marais de la Bérésina ou du Pripet.

Le %î juin 181 S, au sortir de la forêt de Pîlwiszki, la grande armée arriva sur les bords du Niémen. Au delà commençait la Russie. La nuit tombait quand nos premiers soldats furent en vue du fleuve. Les plus ardents d'entre eux cherchaient à voir, à travers les ténèbres, cette terre promise à leur gloire; mais, quand le jour parut, ils n'aperçurent qu'un sol aride et de mornes forêts. On avait

espéré que les Lithuaniens courraient au-devant de leurs libérateurs : on ne vit que quelques Cosaques déguenillés qui s'enfuirent au galop de leurs maigres chevaux. L'Empereur fit jeter trois ponts sur le fleuve, et ordonna de le franchir. L'ardeur était si grande que des régiments qui se disputaient l'honneur de passer les premiers faillirent en venir aux mains. On remarqua que l'Empereur ne montrait pas son entrain habituel. Etait-il accablé par la chaleur excessive, sentait-il peser sur ses épaules la responsabilité de cette formidable agression, ou bien était-il déjà tout étonné de ne pas rencontrer d'ennemis à vaincre?

Le sort en était jeté. La fatale expédition de Russie commençait. Les trois colonnes traversèrent lentement le fleuve et se perdirent à l'horizon. On croyait entendre au loin le canon. Ce n'était qu'un orage dont les sinistres roulements et les nuées enflammées, qui s'amoncelaient sur la tète de nos soldats comme pour leur défendre l'entrée de la sainte Russie, jetèrent dans bien des cœurs de sinistres pressentiments. Aucun ennemi ne paraissait. L'Empereur impatienté lança son cheval en avant et galopa sans but à travers la forêt, puis il revint en toute hâte, mais triste et presque découragé. Ce jour même un escadron de lanciers polonais de la garde périt sous ses yeux en traversant à la nage, et par son ordre, la petite rivière de la Yilia. C'était un mauvais début. On n'avait pas tiré un coup de fusil, et déjà la nature semblait de complicité avec l'ennemi pour nous infliger des pertes sérieuses.

Au même moment Macdonald passait le fleuve àTilsitt et se dirigeait sur Riga. Le prince Eugène et le roi Jérôme le franchissaient à Pilony et à Grodno. Barclay de Tolly, se voyant menacé sur son centre, évacuait aussitôt Yilna, dont il brûlait les magasins, et se retirait sur le grand camp retranché de Drissa pour y rallier son armée; mais Murât et Ney se lançaient à sa* poursuite, Oudinot culbutait sa droite et la rejetait sur Dunabourg; le prince Eugène tombait sur sa gauche, la refoulait de Lida sur Smorgoni et lui enlevait tous ses bagages. Une simple manœuvre de l'Empereur avait donc suffi pour jeter le désordre dans la grande armée russe et la séparer de celle de Bagration.

A la nouvelle du passage du Niémen, Bagration, comprenant le danger de son isolement, s'était mis en marche par Novogrodeck

CAMPAGNE DE RUSSIE. — LA MARCHE EN AYANT. i85

pour rejoindre Barclay de Tolly. Quand il apprit la dispersion des troupes de son collègue, il se rabattit par Myr dans la direction de Minsk, mais Davout avait été dirigé sur cette placeet déjà lui barrait le chemin. Il n'osa pas risquer la bataille et se replia sur Neswijé. L'Empereur avait ordonné à son frère Jérôme de s'emparer de Neswijé, mais ce jeune général avait exécuté ses ordres avec une telle lenteur qu'il ne fit avec son corps d'armée que vingt lieues en sept jours, et ne put surprendre à Neswijé que l'arrière-garde des Russes. Bagration passa alors la Bérésina, et se dirigea sur Mohilev pour tâcher de rejoindre Barclay à Vitebsk. Napoléon ordonna aussitôt à Davout de le prévenir à Mohilev, à Junot qui avait succédé à Jérôme de le suivre en queue, et à Schwarzenberg de l'attaquer sur ses flancs par Slonim et Bobrouîsk. Bagration était delà sorte entouré par trois armées. Sa perte semblait certaine. « Ils sont à moi ! » s'écriait l'Empereur plein de joie.

Au lien de profiter de la dispersion des Russes pour les écraser, au lieu de les forcer, suivant sa méthode habituelle, à accepter une bataille décisive avant qu'ils aient eu le temps de se reconnaître, l'Empereur abandonna à ses lieutenants le soin de contenir Barclay et d'écraser Bagration, et se rendit de sa personne à Yilna, la capitale de la Lithuanie (29 juin). Il y passa une quinzaine de jours pour régler sa correspondance et organiser la suite de la campagne. Cette halte était indispensable, car Napoléon avait à décider bien des questions politiques, et surtout à remédier à l'immense désordre qui avait déjà presque ruiné son armée. Elle nous fut pourtant bien funeste, surtout au point de vue stratégique, et les écrivains spéciaux l'ont considérée comme la plus grande faute stratégique de l'Empereur.

Le plus redoutable des problèmes qui s'imposaient alors à l'attention de Napoléon était la question polonaise. Qu'allait devenir la Pologne? Les déplorables partages de 1 772 et de 1 794 recevraient-ils une consécration définitive, ou la Pologne redeviendrait-elle une grande nation ? L'Empereur était fort hésitant. Pour combattre les Russes il avait besoin de l'appui des Polonais et spécialement des Lithuaniens; mais pouvait-il prononcer l'affranchissement des Polonais appartenant à la Russie sans délivrer en même temps les Polonais appartenant à la Prusse et à l'Autriche, c'est-à-dire sans mécon-

iW CÀHPÀGIiES DU PREMIER EMPIRE.

tenter les deux plus puissants de ses alliés? Or la diète du grandduché de Varsovie, créé par la paix de Tilsitt, et agrandi par celle de Vienne» venait de faire un pas décisif. Elle s'était constituée en con* fédération générale et avait proclamé le rétablissement de la Pologne. Une députation extraordinaire avait été envoyée à Napoléon, c Dites un mot, Sire, un seul mot; dites que la Pologne existe, et votre décret sera pour nous l'équivalent de la réalité. »

Certes, aux premiers jours de sa carrière. Napoléon n'aurait pas été long à prendre une détermination, et les Polonais, encouragés et soutenus par lui, seraient devenus les plus dévoués de ses auxiliaires. Bien qu'il les aimât sincèrement et, comme il l'a déclaré bien des fois, bien qu'il considérât le rétablissement de la Pologne c comme la véritable clef de toute la voûte >, il n'osa pas faire appel aux passions révolutionnaires avant d'avoir remporté une grande victoire ; aussi répondit-il â la députation : « Si j'avais régné pendant les partages de la Pologne, j'aurais armé tous mes peuples pour vous soutenir. J'applaudis â tout ce que vous avez fait. J'autorise les efforts que vous voulez faire. Tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos résolutions, je le ferai; mais j'ai garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de ses États. Que la Lithuanie, la Samogitie, la Volhynie, l'Ukraine, la Podolie soient animées du même esprit que j'ai vu dans la grande Pologne, et la Providence couronnera par le succès la sainteté de votre cause. > A ces vagues promesses les Polonais auraient préféré des engagements formels, et, de fait, ce fut une des erreurs de Napoléon de ne pas ressusciter franchement la Pologne. L'Autriche et la Prusse auraient obtenu des compensations territoriales, et la Russie aurait été obligée de céder tôt ou tard, car l'Empereur eût été invincible si, au lieu de marcher contre Moscou, il s'était arrêté en Lithuanie, et se fût, jusqu'à nouvel ordre, contenté de défendre cette ancienne province polonaise.

Il est vrai que Napoléon était comme effrayé paf la prompte désorganisation de son armée. Les voitures de vivres n'avaient pas pu suivre et les bataillons d'équipages s'étaient disloqués. La pluie et le mauvaisétat des chemins avaient en outre fait périr un grand nombre de chevaux. « Le 29 juin, lisons-nous dans les mémoires de Goignet, un violent orage nous prit sur les trois heures, avant d'arriver â un village que j'eus toutes les peines du monde à pouvoir atteindre.

CAMPAGNE DE RUSSIE. — LA MARCHE Elf AYANT. 187

Arrivés à Tabri dans ce vinage, nous ne pûmes dételer nos chevnux. Il fallnt les débrider, leur faucher de Therbe, et faire allumer des feux. La tempête était si forte en grêle et en neige que nous eûmes du mal à contenir nos chevaux. Il fallut les attacher après les roues. J'étais mort de froid ; ne pouvant plus tenir, j'ouvre un de nos fourgons^ et je m Y cachai. Le matin quel spectacle déchirant ! Dans le camp de cavalerie, près de nous, la terre était couverte de chevaux morts de froid; plus de dix mille succombèrent dans cette nuit d*horreur. Arrivés sur la route, nous trouvâmes des saldats morts qui n'avaient pa^ pu soutenir ce monstrueux orage ; cela démoralisa une grande quantité de nos hommes. > — c Ce jonr-Iâ, lisons-nous dans les intéressants Mémoires du commandant Pion, les chevaux morts encombraient le chemin. J'en comptai plus de mille snr la route même. Les côtés en étaient couverts. Je me lassai de compter. Où trouver des vivres? il n'y avait pas de distribution. Où trouver du fourn^ ? le vert était fauché i plus de cinq fieues de rayon. » Chaque matin les régiments partaient en assez bon ordre de leurs bivouacs, mais, dés les premiers pas, ainsi que Ta écrit Ségur, c leurs rangs desserrés s'allongeaient en files lâches et interrompues; les plus faibles, ne pouvant suivre, se laissaient dépasser ». Les routes et les lisières des bois en étaient comme semées. Plusieurs moururent de faim, car ils ne pouvaient gagner l'hôpital ou le village le moins élmgné. Quelques-uns, au milieu même du chemin, s'appuyaient le front sur leurs fusils et se faisaient sauter la cervelle.

Les malades ne furent pas les seuls â se séparer de l'armée. Un grand nombre de nos soldats, et ce ne furent pas les moins déterminés, renoncèrent volontairement â leur drapeau, se formèrent en bandes et s'établirent dans les châteaux et les villages voisins delà route militaire. Ce furent surtout des étrangers, et particulièrement des Allemands, qui déshonorèrent ainsi leur uniforme par d'odieux excès; car, loin de la surveillance de leurs officiers, ces traînards devinrent de véritables brigands. Coignet a racontédans ses mémoires qu*il fut chargé de conduire â Vilna, n'ayant auprès de lui comme hommes sârs qu'un tambour et un musicien, une bande de 700 de ces traînards, parmi lesquels étaient 132 Espagnols : c Au sortir de la ville nous nous trouvons engouffrés dans des forêts. Je quitte la

i88 CAMPAGNES DU PREMIER EMPIRE.

tête de mon bataillon pour me porter derrière et faire suivre tous ces traînards. La nuit venue, je vois de ces déserteurs se glisser dans le fourré sans pouvoir les faire rentrer, vu l'obscurité. Il fallut mordre mon frein. » Le lendemain on se remet en marche, mais, au bout de deux heures, la colonne s'arrête. « Jugez de ma surprise. « Que « faites-vous là?Pourquoi ne marchez-vous pas? — C'estassez marché, a Nous avons besoin de repos et de manger. » Quelques heures plus tard les Espagnols, se trouvant dans le voisinage d'une forêt, quittent les rangs et s'enfuient. Goignet court après eux. Us font feu sur lui. Par bonheur arrivaient quelques cavaliers, qui ramenèrent les fuyards. Un exemple était nécessaire. 62 d'entre eux sont fusillés. « J'ai sué du sang », écrivait dans son rapport le malheureux officier.

Inquiet de ce désordre, dont il prévoyait les conséquences, Napoléon y remédia avec son activité ordinaire. Il ordonna de fortifier Vilna, et en fit un grand centre d'approvisionnements et d'hôpitaux. Tous les traînards y furent dirigés. On devait les incorporer de nouveau, avant de les conduire à leurs régiments respectifs. Napoléon prescrivit encore à Victor de quitter ses cantonnements de l'Oder, où il serait remplacé par Augereau, et de s'échelonner entre la Yistule et le Niémen. Les hostilités étaient à peine engagées, et déjà les réserves se mettaient en mouvement. Combien l'Empereur eût-il été mieux inspiré s'il avait résolument, et dès cette époque, pris ses quartiers d'hiver, ou du moins s'il s'était contenté d'une guerre défensive !

Barclay deTolly avait craint un instant que Napoléon ne se dirigeât contre Saint-Pétersbourg, mais quand il comprit que le véritable objectif de l'empereur était Moscou, et que, par conséquent, il lui fallait garder non plus les routes du Nord, mais celles de Yitebsk et de Smolensk qui couvraient la trouée du Dnieper, il chargea Wittgenstein de défendre les approches de la capitale, abandonna le camp de Drissa, où les Russes avaient un instant espéré trouver un autre Torrès-Védras, et fila rapidement sur Vilebsk, où il espérait opérer sa jonction avec Bagration. Napoléon observait tous ses mouvements. Il le suivit, atteignit son arrière-garde à Ostrovno (25 juillet), où Murât remporta un brillant succès, et déboucha dans la plaine de Yitebsk; Barclay nous y avait précédés. Deux cents voltigeurs parisiens du 9* de ligne et le 16* chasseurs furent

inconsidérément lancés par Murât contre les collines ou s'étaient postés les Russes. Les chasseurs furent écrasés, mais le» voltigeurs se retirèrent en bon ordre, profitant du terrain entrecoupé de ravins et de crevasses, et réussirent à contenir les flots de cavalerie lancés contre eux. Ils combattirent sous les yeux des deux armées. Napoléon applaudit à leur courage, c Ce sont des enfants de Paris. Allez leur dire que je les ai vus, et qu'ils ont tous aujourd'hui mérité la croix de la Légion d'honneur. > Eugène, Murât et Lobau réparèrent facilement ce premier échec, et l'avantgarde russe fut ramenée sur la Loutchesa (26 juillet).

L'Empereur comptait sur une bataille décisive pour le lendemain, mais Barclay ne s'était battu que pour dégager Bagration et lui donner lé temps de le rejoindre. Bagration, arrêté par Davout à Mohilev, et vaincu par lui, avait réussi à passer le Dnieper i Bykhov et gagnait Smolensk par Mstislavl. Barclay, apprenant que son lieute-» nant avait ainsi esquivé la poursuite de Davout et se rapprochait de lui, abandonna aussitôt Yitebsk, et recula sur Smolensk, où il opéra sa jonction avec Bagration. L'Empereur était entré à sa suite dans Yitebsk (28 juillet), mais il trouva la ville abandonnée. Quelques juifs y étaient seuls restés. Ils ne purent ou ne voulurent donner aucune indication sur les routes suivies par l'ennemi. Napoléon, fort étonné, tint conseil. Presque tous les généraux furent d'avis de s'arrêter. En effet, l'armée fondait, pour ainsi dire, à vue d'œiU La chaleur était extrême et les vivres manquaient. Le nombre des traînards augmentait d'heure en heure. Les vieux soldats s'inquiétaient de ce pays de marécages où l'on s'enfonçait sans rencontrer l'ennemi; ils redoutaient cette guerre contre la solitude et l'immensité des espaces. Ils commençaient à penser à la France, et les jeunes recrues partageaient leurs sentiments. « Je m'arrête ici, leur dit Napoléon. La campagne de 1812 est finie. 1813 nous verra à Moscou et 1814 à Saint-Pétersbourg. On fera une guerre d'affranchissement au lieu d'une guerre d'inva^on. On appellera la Lithuanie et une partie des Polonais à l'indépendance ; on soulèvera même les provinces du Sud pour en tirer des Cosaques. L'armée française sera nourrie par ceux qu'elle aura affranchis. » Sa résolution semblait si bien prise qu'il songeait à faire venir des acteurs de Paris pour l'hiver. « Nous ne ferons pas la folie de

Charles XII» écrivait-il à un administrateur, mais songez à nous ^aire vivre. » N'est-il pas à jamais regrettable que cette évocation si opportune de Tinfortuné roi de Suède n'ait pas dicté la conduite ultérieure du chef de l'ai'mée française I

A ce moment, c'est-à-dire â la fin de juillet, l'armée française était concentrée atlx environs de Vitebsk. Le prince Eugène à gauche campait sur la haute Dvina. Ney, Murât et la garde occupaient entre Vitebsk et Orcha cette sorte de long couloir qui forme la ligne de partage des eaux^ de l'Europe. A droite Davout, Junot et Poniatowski remontaient lentement le Dnieper en refoulant devant eux lea avant-postes russes. Certes la position défensive était excellente et nous pouvions braver toutes les attaques, d'autant plus que nous n'avions plus à redouter de diversion sur notre flanc. Sur la droite en eflet Tormasioff était bien entré dans le grand-duché de Varsovie, espérant couper nos communications avec la Vistule. 11 avait surpris Reynier à Kobrim, et lui avait enlevé une brigade, mais Schwarzenberg s'était aussitôt réuni à Reynier, et une irruption dans nos lignes n^était plus à redouter de ce côté. Sur la gauche, Oudinot, soutenu en arrière* ^ar Saint-Cyr et par Macdonald, avait détruit le camp de Drissa, pris ï^oTotsk, et livré trois combats en avant de cette ville. Macdonald était entré à Dunabourg, évacué par les Russes, et avaitinvesti Riga; mais Wittgenstein avait reçu des renforts et barrait là route de Saint-Pétersbourg. De tous les côtés nous avions donc remporté de sérieux avantages, et, bien qu'aucune bataille décisive n'eût encore été livrée, la Lithuanie tout entière était oceupée par nos troupes, et l'amour-propre de l'Empereur avait tout lieu d'être satisfait par cette rapide occupation.

En s'arrètant à Vitebsk, Napoléon avait espéré que le Tsar lui enverrait des propositions de paix; mais le Tsar, heureux d'avoir détourné de l'alliance française la Suède et la Turquie, fier d'avoir jusqu'alors réussi à ne pas perdre de grande bataille, semblait résolu à continuer la guerre. Il avait quitté l'armée et parcourait ses provinces, levant partout des milices, excitant le fanatisme de ses sujets et les préparant aux plus grands sacrifices. « Les <lésastres dont vous êtes menacés, avait-il dit aux habitants de Moscou, ne doivent être considérés que comme des moyens sûrs de consommer la ruine de l'ennemi. > Aussi bien les Russes conseil-

talent volontiers à ces sacrifices. D^eux-mèmes ils brûlaient leurs villes et leurs villages ; ils incendiaient leurs forets ; ils coupaient leurs ponts ; ils déronçaient leurs routes, ils ne se levaient pas, comme Tavaient fait les Espagnols, pour courir sur les envahis* seursy mais ils commençaient à attaquer les traînards et les isolés, et faisaient le vide devant nos soldats. C'était une guerre d'extermination qui se préparait. Déjà les popes enflammaient l'imagination et surexcitaient le patriotisme des serfs en les appelant à se défendre € contre Moloch qui veut détruire toute la terre ». Le tort de Napoléon fut de croire que la guerre de Russie ressemblerait à toutes celles qu'il avait déjà entreprises et menées à bonne (in. l!][on pas qu'il méprisât son adversaire, mais peut- être ne se rendait-il pas un compte exact de la situation. Comme l'a si bien dit un grand écrivain russe, Tolstoï, c représentons-nous pour un moment deux hommes allant se battre à Tépée selon toutes les règles de rescrime, et supposons que l'un d'eux, se sentant atteint mortellement, jette là son arme pour prendre une massue et s'en servir pour sa défense. Bien qu'il ail trouvé le moyen le plus simple pour arriver à ses fins, les sentiments de chevalerie dont il est animé l'obligent à dissimuler cette dérogation aux usages établis et à établir qu'il s'est battu et a vaincu selon toutes les règles. Le Français, c'est le duelliste exigeant que la lutte ait lieu d'une manière courtoise; son adversaire jetant là l'épée pour ramasser la massue, c'est le Russe, et les hommes s'efforçant à expliquer le duel selon tous les principes, ce sont les historiens.... Malgré la honte qu'éprouvaient peutrêtre certains hauts personnages à voir le pays se battre de cette façon, la massue nationale se leva menaçante, et, sans s'inquiéter du bon goût ni des règles, frappa et écrasa les Français, jusqu'à ce que, de sa force brutale et grandiose, elle eût complètement anéanti l'invasion. Heureux le peuple qui, au lieu de présenter son épée par la poignée à son vainqueur, prend en main la première massue venue^ sans s'inquiéter de ce que feraient les autres en pareille circonstance, et ne la dépose que lorsque la colère et la vengeance ont fait place dans son cœur au mépris et à la compassion. »

Ce sont les Russes qui reprirent l'oflensive. Barclay de ToUy et Bagration avaient réuni et refait leurs armées. Ils attaquèrent nos avant-postes à Boudnia, surprirent Sébastiani à Inkovo et essayèrent

de disperser nos corps disséminés, mais ils manœuvrèrent lentement, sans ensemble, et sous les yeux d*un capitaine habile à profiter des fautes de ses adversaires. Napoléon en effet venait de se décider à rentrer en campagne et à frapper le grand coup qu'il méditait. Il rassembla ses troupes avec rapidité afin de se transporter deVitebsk à Orcha pour se trouver sur le flanc gauche des Russes et les couper de la route de Moscou. En effet, pendant que Barclay de ToUy cherchait l'armée française sur la route de Vitebsk, elle se trouva réunie sur la rive gauche du Dnieper, tout près de Smolensk. Si la manœuvre réussissait, si Smolensk était enlevé par un rapide coup de main, Napoléon était maître de la route de Moscou, et Barclay de Tolly obligé de s'ouvrir le chemin de la retraite par une grande bataille qu'il livrerait coupé de ses communications et complètement tourné par nos soldats. Ce beau mouvement échoua par le dévouement de la division russe Neveroskoïé, qui, détachée sur la rive gauche du Dnieper, défendit les approches de Smolensk avec un acharnement héroïque. Ecrasé par quarante charges de cavalerie et poursuivi à outrance, Neveroskoïé perdit la moitié de son effectif, mais il arrêta pendant quelques heures la marche de l'armée française, et donna à Barclay de Tolly et à Bagration le temps de rétrograder jusqu'à Smolensk et de s'y abriter derrière ses murailles.

Lorsque Napoléon arriva devant cette ville, située sur la rive gauche du Dnieper et défendue par d'antiques fortifications et quelques ouvrages modernes ; lorsqu'il aperçut sur l'autre rive du fleuve la grande armée russe qui accourait pour défendre la place, sa joie fut grande. « Enfin, je les tiens! » s'écria-t-il. Mais Barclay de Tolly était décidé à ne pas abandonner aux hasards d'une seule bataille les destinées de l'Empire. A la vue des Français qui se développaient devant lui, appuyés des deux côtés sur le fleuve, il ne songea plus qu'à battre en retraite. Bagration, son collègue, voulait .au contraire livrer bataille. Élève de Souvaroff, il n'aimait que Toffensive, et ses soldats étaient d'accord avec lui, le peuple également. X'allait-on pas jusqu'à accuser Barclay de lâcheté, jusqu'à le suspecter même de trahison en sa qualité d'Allemand originaire des provinces Baltiques? Un moment troublé par ces attaques inconsidérées, Barclay persista dans son dessein. Pour se débarrasser de Bagr^*

19i CAMPAGNES DU PREMIER EMPIRE.

lion, il renvoya avec 40000 hommes s'assurer la route de Moscou, et, avec le reste de son armée, environ 80 000 hommes, garnit les faubourgs et les ouvrages de la place. Napoléon, persuadé que Barclay était enfin décidé à livrer bataille, prit aussitôt ses dispositions pour le lendemain.

Le 17 août les Français attaquèrent les faubourgs de Roslavl, Krasnoïé, Ratchonka et Mstislavl, et les enlevèrent après une résistance acharnée; mais ils s'aperçurent tout à coup que les Russes avaient décampé, et qu'ils n'avaient devant eux qu'une arrière-garde chargée de les contenir. Napoléon lança aussitôt Poniatovvski au delàdu fleuve pour couper la retraite de Barclay, et, dans l'espoir de s'emparer plus vite des passages du Dnieper, il ordonna à Ncy de tenter l'assaut par escalade de ces vieilles murailles, qui jadis avaient bravé les efforts de la barbarie asiatique. Une nouvelle bataille s'engagea aux portes de la ville. Notre artillerie foudroyait les ponts, et on allait livrer l'assaut définitif, lorsque les Russes'se décidèrent à battre en retraite, mais non sans mettre le feu à la ville.

Les Français ne purent entrer à Smolensk que dans la matinée du 18 août. Ils traversèrent ces ruines fumantes musique en tête et dans l'appareil du triomphe, mais ils étaient comme épouvantés de cette stérile victoire, « dont l'épaisse fumée qui les environnait n'était que le trop fidèle emblème ». Napoléon surtout était frappé de l'acharnement des Russes. L'incendie de Smolensk n'était pas un accident de guerre, ni le résultat d'un acte de désespoir, mais bien un fait réfléchi et convenu. Les Russes avaient détruit avec autant de méthode et de soin que d'autres en mettent à conserver. Ce n'étaient pas les soldats seulement, c'était le peuple entier qui s'était associé à cette manifestation nationale. Devant lui se dérobait l'armée, mais la population lui échappait aussi, et, avecelle, un de ses pi us puissants moyens de conquête. Ségur a rapporté un entretien que, sur les ruines encore brûlantes de Smolensk, l'Empereur aurait eu avec ses maréchaux. II s'emporta contre Barclay qui fuyait toujours devant lui. « Les Russes sont desfemmesl s'écria-t-iL Ils s'avouent vaincus. Bientôt Alexandre n'aura plus d armée. Le ramassis de paysans armés de piques qu'on a vus à la suite de leurs bataillons montre assez à quoi leurs généraux sont réduits. » En accusant les Russes de

lâcheté, Napoléon ne cherchait qu'à s*étourdir. Comme le remarqua DuroCy si Barclay avait eu tellement tort de refuser la bataille, rEmpereur n'aurait pas pris tant de peine à vouloir le persuadera ses généraux. Ce qui acheva sinon de le décourager, au moins de lui inspirer de sérieuses réflexions sur Tissue de la guerre, ce fut sa visite aux hôpitaux de Smolensk. Les rapports des chirurgiens étaient déplorables. Nos jeunes soldats, épuisés de faim et de fatigue, avaient bu sans modération les eaux-de-vie de grain qu'on fabriquait dans le pays. Un instant soutenus par cette chaleur perflde, ils étaient vite retombés dans leur abattement. Bon nombre d'entre eux, frappés de vertige et d'assoupissement, s'accroupissaient dans des fossés, 011 on les oubliait. Quant aux blessés, transportés dans les hôpitaux ou dans les granges, mais sans vivres, sans lits, sans couvertures, et même sans médicaments, ils croupissaient dans une horrible infection, et mouraient sans même avoir reçu le secours d'un médecin. A Yitebsk 700 blessés et à Smolensk 300 restèrent trois jours abandonnés par l'armée. On ne les découvrit que par hasard, â Smolensk il n'y avait plus ni charpie, ni linges pour les bandages. On y suppléa par de l'étoupe, par le parchemin des archives et par de l'écorce de bouleau. Et pourtant on était vainqueur I

Pour ne pas défiler le long du Dnieper sous le feu de nos batteries, Barclay s'était d'abord retiré par la route de Saint-Pétersbourg, mais il avait annoncé àBagration, qui suivait la route de Moscou, qu'il le rejoindrait par des chemins de traverse. En effet, après un long circuit par Brédichnia et par Slobpnava, il réussit à opérer sa jonction avec son lieutenant sur les hauteurs de Yaloutina. 11 était grand temps pour Bagration d'être secouru. Ney s'était acharné à sa poursuite. Il avait, sur ses derrières, franchi deux des affluents du Dnieper, le Stabna et le Kolovdina, et l'avait enfin atteint à Yaloutina. 30000 hommes de part et d'autre prirent part à cet engagera3nt qui davint une vraie bataille. L'Empereur, qui ne croyait qu'à une affaire d'avant-garde et qui d'ailleurs ne soupçonnait pas la jonction de Barclay et de Bagration, était resté à Smolensk. Ney lai ayant demandé des renforts, il se contenta de lui envoyer la division Gudin, et ordonna à Junot un mouvement tournant. Gudin fut tué par un boulet en arrivant sur le champ de bataille, et Junot, ipii

n*auraiteu qu'à se montrer pour rendre la victoire décisive, perdit son temps et ne se décida pas à attaquer. En vain Murât avait-il gourmande sa mollesse. 11 avait même lancé en avant sa cavalerie. « Achève, lui avait-il dit, ta gloire est là et ton bâton de maréchal. > Mais Junot était trop longtemps resté Taide de camp de Napoléon, li ne savait plus qu'obéir. Les fatigues et les blessures l'avaient vieilli avant le temps. Il avait deux lieues d'avance sur les Russes et pouvait tomber sur leurs derrières. Il resta immobile, et laissa Barclay et Bagration opérer leur jonction et se retirer en bon ordre (20 août).

Lorsque Napoléon, le lendemain du combat de Yaloutina, dont il appréciait trop tard l'importance, parcourut le champ de bataille, il combla d'éloges la division Gudin, qui s'était en effet couverte de gloire, et lui prodigua les récompenses qu'elle avait si bien méritées. Il s'emporta contre la désobéissance et l'inaction de Junot, auquel il retira son commandement; mais la fortune lui échappait pour la troisième fois. De même qu'à Vilna, de même qu'à Vitebsk, il n'avait pas réussi à envelopper et à détruire ses ennemis par une de ces manœuvres foudroyantes dont il avait jusqu'alors eu le secret. Aussi les généraux commençaient-ils non pas à douter de son génie, mais à se lasser de leurs insuccès répétés. Murât et Ney, qui venaient de se montrer si braves à Smolensk et à Yaloutina, n'hésitèrent pas à conseiller à l'Empereur de suspendre les hostilités. Poniatowski, dont il aimait à demander l'avis, car il était aussi franc et judicieux qu'intrépide, pensait également qu'il était temps de s'arrêter. D'ailleurs, à une si grande distance de Paris, les soucis et les soins de l'administration intérieure de ses États prenaient forcément une grande place dans les préoccupations de l'Empereur. Le travail s'amoncelait dans ses portefeuilles. Les affaires civiles et politiques commençaient à s'encombrer. Il résolut donc de faire une halte nouvelle.

Aussi bien, plus on s'avançait, plus augmentaient l'énormité et aussi les difficultés de l'entreprise. L'armée devenait de plus en plus faible. Ney n'avait plus que 22000 soldats au lieu de 36000, Oudinot 23000 au lieu de 38000, Murât 14000 seulement au lieu de 22 000. La division italienne de Pino était réduite de 1 1 000 à 5000 hommes. Les Bavarois, décimés par la dysenterie, avaient

perdu prèsdelamoitié de leur eflectifylâOOO hommes sur 27 000. Les Westphaliens, les Saxons, les Polonais n'avaient pas moins souffert. Les maraudeurs augmentaient de nombre et d'insolence. Ils pillaient les convois et les magasins. Ils ravageaient à main armée les couvents et les villages. Ils ne respectaient même plus les officiers isolés. Dans cette marche offensive on pressentait déjà les misères et les angoisses de la retraite. Napoléon s'efforça de combler les vides. Les levées lithuaniennes, commandées par Dombrowski, furent envoyées en observation sur la Bérésina. Victor reçut Tordre de se porter en avant de Yilna sur Smolensk, qui serait fortifié et deviendrait, ainsi que Yitebsk, un grand centre de ravitaillement et de secours. Augereau fut invité à remplacer Victor dans ses cantonnements de la Yistule et du Niémen. Comme il fallait à tout prix conserver avec la France des communications militaires, les cent cohortes de la garde nationale, qui pourtant ne devaient pas s'éloigner du terriloire, furent averties que bientôt elles franchiraient le Rhin. Les conscrits de 1813 furent appelés par anticipation et versés dans les dépôts. Comme Ta écrit le général Jomini, « l'Empire semblait échelonner sa population virile vers le pôle ».

Napoléon profita de sa halte de Smolensk pour étudier froidement la situation. Trop avancé pour reculer, il lui fallait marcher ou sur Saint-Pétersbourg, ou sur Moscou, ou sur Kiev. La victoire de Polotsk, remportée par Saint-Cyr, et dont il venait d'apprendre la nouvelle, semblait devoir le pousser dans la direction de Saint-Pétersbourg. S'il s'emparait de cette capitale, il frappait au cœur le gouvernement, et possédait le point de communication entre la Russie et l'Angleterre. Mais n'était-ce pas risquer beaucoup, à une époque aussi avancée de l'année, que de tenter une marche contre une ville encore si éloignée? Si, au contraire, la grande armée prenait Kiev pour objectif, non seulement elle détruirait Tchichakoff et son armée, mais encore occuperait les provinces les plus riches de l'empire, et pourrait, au printemps prochain, recommencer la guerre avec de grandes chances de succès; mais n'était-ce pas renoncer à des résultats acquis que tenter cette conquête excentrique? Restait Moscou, la ville sainte, la vraie capitale. On n'en était plus éloigné que d'une quinzaine de jours de marche. La grande armée russe en défendait les approches. Elle semblait provoquer les Français à une

action décisive. C'est contre Moscou que TEmpereur se décida i lancer ses bataillons.

Les Russes reculaient toujours, de Yaloutina sur Dorogobouj, puis sur Semlevo, sur Viazma, sur Gjatsk, mais ils reculaient toujours en bon ordre, et ils infligeaient des pertes sérieuses, à Murât qui les poursuivait car ils n'acceptaient le combat que sur un terrain soigneusement éludié, tandis que Murât, dans sa fougue, lançait contre eux à peu près au hasard son impétueuse cavalerie. Le i"^ septembre vers midi, les Français venaient d'arriver à Gjaskt, et traversaient la ville tout en flammes, car les Russes incendiaient les villes et les villages où ils avaient campé, lorsqu'ils virent venir à eux un de leurs compatriotes qui leur annonça qu'un grand changement venait de s'opérer dans l'armée russe. Koutouzofi* avait été nommé généralissime et une grande bataille allait être livrée. Ces renseignements étaient vrais. Les Russes en eflet commençaient à se fatiguer de toujours battre en retraite. Leur mécontentement prenait contre Barclay de ToUy des formes agressives. Bagration lui-même était taxé de timidité. Ce fut alors que le Tsar, pour donner à l'opinion publique un semblant de satisfaction, se décida à nommer généralissime le glorieux soldat d'Amstetten, de Diernstein et d'Austerlitz, le vieux Koulouzofi*, un Russe du temps jadis, indolent etendormi en apparence, mais plein de bon sens, très brave, très patriote et très populaire. Cette nomination fut bien accueillie. On annonça partout que KoutouzofTétait arrivé «pour battre les Français >. D'ailleurs, en prenant possession du commandement, n'avait-il pas proclamé « qu'avec de tels gaillards on ne pouvait pas songer à battre en retraite! » Il continua pourtant à reculer, mais pour arriver sur des positions étudiées à l'avance, sur la Kolokcha, en avant de Moscou. C'est là, dans un terrain boisé et raviné, qu'il occupa tout de suite ses fantassins à construire d'imposantes redoutes et qu'il donna rendezvous à tous ses lieutenants : à Miloradovitch qui lui amenait d'importants renforts, à Platofi* qui arrivait avec les Cosaques du Don, à Rostoptchine qui lui avait promis de le rejoindre avec la division de Moscou, c'est-à-dire avec les milices nationales. 131 000 hommes furent bientôt concentrés entre ses mains, et c'est à leur tête, appuyé sur les fortifications improvisées sur la Kolokcha, soutenu en arrière par la grande ville de Moscou, qu'il attendit les Français pour

CAHPiGNB 0E RUSSIE. — LA HARCHE EN AVANT. 10]

leur livrer la bataille décisive, tani attendue de part et d'autre. Le 4 septembre, l'armée, toujours partagée en trois colonnes, Napoléon au centre, Poniatowski A droite, le prince Ëug;ène à gaucho, partit de Gjalsk et de ses environs. Murât l'avait précédée. On assure que, voyant des Cosaques tourbillonner autour de lui, il s'élança tout seul contre leur ligne, et d"un geste impérieux de son épée leur lit signe de se retirer. Ces barbares obéirent. Le ntéme jour, dans le

mvin de Gridneva, un des lieutenants de Koutouzoff, Konovnitzine, fut moins conciliant. Il fallut, pour le déloger, enpigcr plusieurs divisions. Le lendemain 5 on arriva au couvent de Kololskoî, et nos soldats aperçurent la plaine de la Kolokcha et les villages, garnis de redoutes, qui la parsemaient. Ils venaient d'arriver au rendez-vous d'iionneur que leur avaient assigné les Russes.

Napoléon avait alors sous ses ordres 85000 fantassins, 18000 cavaliers et 587 canons servis par 16 000 artilleurs. Tous ces soldats, aguerris par des marches extraordinaires et des combats quotidiens,

étaient des hommes d'élite. Avec eux l'Empereur pouvait tout oser, mais il n'avait pas son audace habituelle. Il était malade ; il souffrait cruellement de la maladie qui devait plus tard l'emporter, et à laquelle s'ajoutait un cruel accès de dysurie. Aussi n'apportait-il pas4ans la conception de ses plans sa précision ordinaire, et se fiaitil trop pour leur exécution à ses lieutenants. Koutouzoff* avait 131 000 hommes, dont 82 600 fantassins, 18 000 cavaliers, 7 000 Cosaques, 10000 miliciens et 640 canons servis par 14000 artilleurs. Les forces étaient donc 4 peifprès égales, mais les Russes campaient sur des positions fortifiées. Le front de leur armée était dessiné à droite par les villages de Gorki et de Borodino sur la Kolokcha, petit ruisseau mais dont les berges sont escarpées par endroits et peuvent offrir des obstacles sérieux. La Kolokcha est grossie par un certain nombre d'affluents, portant tous des noms qui semblent prédestinés, la Yoïna ou Guerre, le Stonetz ou Sanglot, TOghnik ou Flamme. Chacun de ces affluents forme un ravin assez profond. Au centre on remarquait la Montagne Rouge, où les Russes avaient établi la batterie Raïevsky, celle que dans les récits composés par les Français on nomme la Grande Redoute. A gauche et en avant du village et du ravin de Séménovskoïé, avaient été construites trois petites redoutes, dites les flèches de Bagration. En avant de laGrande Redoute et des flèches, les Russes avaient encore construit une forte redoute au village de Chvardino, en sorte que, protégés par la Kolokcha et par les villages fortifiés de Borodino, Séménovskoïé et Chvardino, maîtres des deux grandes routes qui conduisent à Moscou, les Russesétaient à peu près inexpugnables.

Le premier choc eut lieu le 5 septembre. Les Russes furent refoulés sur Borodino, et la redoute de Chvardino fut enlevée par un magni" fique élan du 61* régiment de ligne. Bagration envoya des renforts^ pour la reprendre. Trois fois le 61* l'enleva aux Russes et en fut chassé ; mais il s'y maintint tout sanglant et à moitié détruit. Lorsque l'Empereur passa en revue le régiment, il demanda où était le 3* bataillon. « Dans la redoute, sire », répondit le colonel. La journée se terminait donc par un succès et les deux armées se trouvaient dès lors tellement rapprochées qu'un choc était inévitable.

Toute la journée du 6 septembre fut employée par les deux généraux en chef à prendre leurs dispositions pour la grande bataille.

CAMPAGNE DE RUSSIE. — LA MABCHE EN AYANT. SOf

Koutouzoiï établit son quartier général à Gorki. Il confia sa droite h Barclay de ToUy, qui, avec une noble abnégation, avait demandé à servir en sous-ordre, et à ses deux lieutenants, Doktoroffà Gorki et MiloradovitchàBôrodino. A gauche commandait Bagration. Raïevsky occupait la Montagne Rouge et Séménovskoïé, et Bagration les trois flèches. Les miliciens défendaient le bois d*Outitsa, à Textrème gauche. Napoléon avait disposé le prince Eugène avec les Italiens et les Bavarois en face de Borodino et de la Grande Redoute ; Ney avec Junot et les Wurtembergeois en face des trois flèches. La grande manœuvre était confiée à Davout avec les Polonais et les Saxons, à Murât avec ses cavaliers, et à Poniatowski qui devait tourner les- Russes par leur gauche, et les acculer soit à la Kolokcha, soit à la Moskova en arrière du champ de bataille. La division Friant et la garde étaient massées en réserve. L'Empereur, bien que trèssouffrant, parcourut à plusieurs reprises les cantonnements. Il venait de recevoir le portrait du roi de Rome, peint par Gérard. Il l'exposa lui-même devant la tente et convia les officiers et les soldats de sa garde à l'examiner. Il s'occupa aussi de rédiger une proclamation qui devait être lue seulement le lendemain matin, au moment où s'engagerait la bataille, car il craignait que les Russes, fidèles à leur tactique, ne se dérobassent encore. « Soldats, leur disait-il,, voilà la bataille que vous avez tant désirée. Désormais la victoire dépend de vous. Elle nous est nécessaire. Elle nous donnera l'abondancCy de bons quartiers d'hiver et un prompt retour dans la patrie. Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Yitebsk et à Smolensk, et que la postérité la plus reculée cite votre conduite dans cette journée. Que l'on dise de vous : il était à cette grande bataille sous les murs de Moscou. > Au même moment une imposante cérémonie était célébrée dans le camp russe. KoutouzoA" promenait dans son camp une vierge miraculeuse de Vladimir, échappée à l'incendie de Smolensk, et les popes répandaient leurs bénédictions sur les fidèles qui allaient mourir pour défendre la patrie et la religion. On raconte qu'un aigle plana au-dessus de la tète du généralissime, et que cet heureux présage fut salué par de formidable» hourras. Tout se préparait pour la grande bataille du lendemain. Le 7 septembre, à cinq heures et demie du matin. Napoléon arriva sur la redoute de Chvardino. Quand le jour parut, « c'est le soleil

d'Austerlitz », dit-il à ses officiers : mais il nous était contraire, car il se levait du côté des Russes, et nous montrait à leurs coups. La bataille s'engagea sur la gauche. D'un élan irrésistible les troupes du prince Eugène enlèvent Borodino. Neyàson tour emporte les trois flèches de Séménovskoïé. Mu rat franchit le ravin et coupe presque en deux Tarmée russe. Il est dix heures du matin et la bataille semble gagnée. Napoléon n'a plus qu'à soutenir ce premier succès en engageant sa réserve ; mais il hésite, et ne donne aucun ordre.

L'instant décisif ne lui semble pas venu, et la garde reste immobile. KouiouzofT profite de ce répit inespéré. Il appelle ses réserves au secours de sa gauche. Bagration reforme ses lignes. Ses feux déchirent nos rangs, et il reprend les trois flèches de Séménovskoïé. Au même moment Barclay de Tolly repousse les attaques du prince Eugène et se maintient sur la Grande Redoute, à Borodino et à Gorki. « Des renforts! des renforts I » demande-t-on de toutes parts; mais l'Empereur reste impassible. Il retient sa garde impatiente et se contente d'ordonner aux batteries de redoubler leurs feux. A ce moment le combat était dans toute sa fureur, mais l'acharnement des Russes échoua devant la froide intrépidité de nos soldats. Bagration fut blessé à mort, les trois flèches tombèrent une seconde fois en notre pouvoir, et les cavaliers de Murât balavèrent de nouveau le ravin de Séménovskoïé.

Koulouzoff concentre toutes ses troupes pour un dernier effort. Appuyé sur la Grande Redoute, il essaye de contenir à la fois Ney et Murât qui l'attaquent par la gauche, et le prince Eugène qui s'acharne sur Borodino. La redoute couvre la plaine de ses feux destructeurs, nos généraux tombent en masse auprès de leurs soldats, et le cosaque Plaloff* profite de ce moment d'hésitation pour se jeter sur les derrières de l'armée italienne et v semer le désordre. Il fallait à tout prix faire tomber l'obstacle de la Grande Redoute. Les cuirassiers de Caulaincourt sont lancés en avant, les fantassins de Lanabère appuient la charge; les deux généraux sont tués, mais les cuirassiers pénètrent par la gorge, les fantassins escaladent le parapet, et le drapeau tricolore est enfin arboré. Il était temps. Les masses ennemies se précipitaient pour la troisième fois sur Séménovskoïé. Le choc fut effroyable. 800 pièces de canon tonnaient à la fois. Les Russes sont enfin enfoncés; Davout et Ney les refou-

lent sur la Moskova, mais ils se retirent lentement, ne laissant entre nos mains aucun prisonnier, et couvrant leur ligne de retraite par des feux si habilement dirigés que nos soldats sont obligés de s'abriter dans les ravins. Si, à ce moment suprême, la garde avait enfin donné, on aurait pu les débusquer de ces dernières positions et achever leur défaite. Napoléon ne voulut pas se priver de cette suprême ressource. Il se contenta de cette demi-victoire. Au moins, s'il n'engagea pas ces soldats d'élite, laissa-t-il toute latitude à ses lieutenants pour démolir à coups de canon les lignes ennemies. Ce fut en effet à ce moment que les colonnes russes éprouvèrent les pertes les plus effroyables. Elles ne pouvaient riposter qu'avec peine, et, du haut des collines que nous occupions, nos boulets traçaient dans leurs rangs d'affreux sillons.

La nuit seule suspendit le carnage. Nous étions maîtres du champ de bataille, mais il était couvert de 60 000 cadavres, et l'armée russe non seulement ne s'était pas laissée entamer, mais encore était prête à livrer sous Moscou une seconde bataille.

Les lieutenants de l'Empereur furent très étonnés de sa circonspection dans cette grande journée. Murât s'écria qu'il n'avait pas reconnu le génie de Napoléon. Le prince Eugène avoua qu'il ne concevait rien à l'indécision de son beau-père. Ney, plus franc, conseilla la retraite immédiate. Napoléon eh effet avait été toute la journée accablé par une fièvre brûlante qui lui avait enlevé sa présence d'esprit. Or, comme il le disait lui-même, la santé est indispensable à la guerre et ne peut être remplacée par rien. En outre il ne voulait pas s'exposer à un désastre avec une armée formée de vingt nations différentes, et à cinq cents lieues de Paris. C'est sans doute ce qui explique son inaction et ses refus obstinés d'engager ses réserves. Ainsi que l'a écrit Tolstoï dans une page admirable « Napoléon éprouvait la sensation pénible du joueur qui, toujours heureux, jetant son argent à pleines mains et ayant prévu toutes les chances, se sent, malgré tout, près d'être battu pour avoir trop savamment combiné ses coups. Les troupes et les généraux étaient les mêmes qu'autrefois, ses mesures étaient bien prises, sa proclamation courte et énergique, il était sûr de lui, de son expérience et de son génie que les années n'avaient fait qu'augmenter; l'ennemi

qu'il combattait était le môme qu'à Austerlitz et àFriedland, il comp-^ tait tomber sur lui à bras raccourcis, et voilà que ce coup de massue lui échappait comme par magie.... De tous côtés on lui demandail des renforts, on lui apprenait que des généraux étaient morts ou blessés, que les troupes étaient débandées, et qu'il était impossible de déloger les Russes.... Il se passait quelque chose d'étrange : bien que les ouvrages avancés eussent été emportés d*assaut, il le sentait d'instinct, et il comprenait que ce sentiment était partagé par son entourage militaire. Tous les visages étaient tristes, on s'évitait du regard, et Napoléon savait mieux que personne ce que voulait dire un combat qui se prolongeait huit heures, bien qu'il y eût engagé toutes ses forces, et qui n'avait pas encore abouti à une victoire. Il savait que c'était une bataille compromise, que le moindre hasard pouvait, dans ce moment de tension extrême, le perdre lui et son armée. Lorsqu'il repassait en pensée toute cette fantastique cam* pagne de Russie, pendant laquelle, depuis deux mois, aucune bataille n'avait été gagnée, aucun drapeau, aucun canon, aucun corps de troupe n'avait été pris, les figures contristées de son entourage, leurs doléances sur la résistance opiniâtre des Russes, l'oppressaient comme un cauchemar... Jadis il ne prévoyait que des hasards heureux, aujourd'hui au contraire un nombre incalculable de hasards défavorables s'offrait à son imagination. La nouvelle que les Russes venaient d'attaquer le flanc gauche terrifia Napoléon. Berthier s'approcha de lui et lui proposa de monter à cheval pour se rendre un compte exact de la situation. « Quoi ! Que dites-vous? Ah I oui, € faites-moi amener un cheval. » Et il partit pour le village de Seménovskoïé. »

Cette impression de tristesse et de découragement fut plus grande encore lorsque Napoléon, au lendemain de sa demi-victoire, parcourut le champ de bataille. Tout concourait à l'effet saisissant de cette visite : un ciel obscur, une pluie froide, des maisons ruinées,, un sol bouleversé par les projectiles, partout des soldats errants parmi les cadavres et cherchant des subsistances jusque dans les sacs de leurs camarades morts. De loin en loin, autour des aigles quelquespelotons de soldats, aux vêtements en lambeaux, noircis de poudre et couverts de sang. Sur le passage de l'Empereur, quelques cris de triomphe ; partout ailleurs, de la fatigue, de l'abattement, une morn&

taciturnité. Aux alentours de la Grande Redoute le spectacle était iBirifiant. « Les abords, les fossés, Tintérieur de l'ouvrage avaient disparu sous une colline artificielle de morts et de mourants, d'une épaisseur moyenne de six à huit hommes, entassés les uns sur les autres. » (Brandt.) < Nous arrivâmes à la Montagne Rouge, lisonsnous dans le récit d'un témoin oculaire, la paysanne Prascovia Ivaoovna, et alors des horreurs à ne pouvoir les raconter I A un endroit les cadavres étaient entassés jusqu'à hauteur d'homme, et, en outre, on en voyait d'appuyés qui étaient morts debout. Partout des jambes ou des bras. La terre était inondée de sang. » Aussi bien Rostoptchine ne raconte-t-il pas qu'il fut obligé plus tard de faire brûler 67000 cadavres et36 000 chevaux. L'Empereur ne cacha ni sa douleur ni ses lugubres pressentiments. « Pour nous, écrit un de ses compagnons d'armes, Ségur, nous n'en avions déjà que trop, et bien plus que nous ne pourrions en garder. Etait-ce donc là conquérir? L'étroit et long sillon que nous tracions si péniblement depuis Kovno, à travers des sables et des cendres, ne se refermerait-il pas derrière nous, comme celui d'un vaisseau sur une vaste mer? Il suffirait presque de quelques paysans mal armés pour l'eiTacer. »

La bataille de la Moskova devait en eifet être le dernier de nos succès dans cette fatale campagne. Sans doute, en vertu de la vitesse acquise, nos soldats devaient encore entrer à Moscou et s'installer pour quelques semaines dans la vieille capitale russe, mais dès ce jour commencent les malheurs irréparables et bientôt les désastres. Ainsi que l'a dit dans sa langue énergique le grand romancier qui a si profondément pénétré les causes et exposé les péripéties de cette guerre, Tolstoï, « la bête était blessée à mort! »

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