Ibidem, p
3 0. c, lib. II, cap. IX, p. 44 et 45.
particulier? La réponse de Campanella à la question s'inspire du plus pur nominalisme, mais elle invoque comme raisons des remarques psychologiques d'un très grand intérêt.
On ne saurait découvrir dans le monde une réalité universelle ^ (( Dès lors quand je pense l'homme, et non Pierre ou François, la raison en est que j'ai perçu Pierre et François et d'autres hommes semblables, et comme leurs particularités ne sfe conservent pas dans mon esprit vital, qu'elles ne meuvent que très peu, rarement ou même une seule fois, tandis que les traits communs, dans lesquels se confondent les traits particuliers, lui impriment beaucoup de mouvements grâce à leur existence constante dans tous les moteurs individuels, éloignés ou rapprochés, mon âme a retenu davantage l'universel, qui n'est rien autre que les objets particuliers eux-mêmes, appréhendés en une représentation unique en tant qu'ils sont semblables. Ainsi, comme l'intellection ne se produit pas en présence de l'objet comme la sensation, et qu'elle est plutôt la sensation d'une chose absente ou éloignée, la substance sentante paraît différente de la substance intelligente. Mais que ce soit aussi la sensibilité qui ait pour fonction de comprendre, c'est ce qui est patent : en effet, si la connaissance de l'universel sans les sensibles particuliers est l'intellection, et que cette connaissance convient à la faculté de sentir, il faut bien attribuer l'intellection à cette dernière. Or, elle lui convient. En effet, si je vois quelque chose de loin, par exemple Pierre, je dis d'abord : ce que voici est un animal, car cela se meut ; je perçois d'abord l'universel, et n«n le particulier ; puis, l'objet s'approchant, je dis : c'est un homme ; s'approchant encore, je dis : c'est un moine ; et quand il est très près, je dis : c'est le frère Pierre. L'intellection est donc une perception confuse, et d'un objet éloigné ; la perception est l'intellection d'un objet proche ou voisin » 2. C'est pourquoi encore le chien n'aboie contre son maître que s'il le voit de loin. La sensation mérite si bien
1. 0. c, lib. II, cap. XXII, p. 79 : Res enim universalis in mundo non invenitur.
2. 0. c, lib. II, cap. XXII, p. 79-80. — Cf., p. 80 : Ergo intelligere est sontire confuse et a longe. — Campanella identifie 1' « intellectio », le « discursus » et le « sensus languidus ».
d'être considérée comme la connaissance parfaite, qu'il faut aux enfants une longue^ accoutumance pour réussir à distinguer les particularités des objets : les petits appellent tout homme leur père et toute femme leur mère. Il est donc absurde de penser que la science consiste dans la connaissance de l'universel. Le savoir idéal est plutôt celui de Dieu, dont la souveraine sagesse tient précisément, suivant Saint-Thomas, à ce qu'il connaît tout le détail des êtres singuliers ^
Voilà la fin suprême du savoir. Mais s'ensuit-il que notre science doive négliger la connaissance de l'universel P Nullement, car il est impossible de pénétrer toutes les conditions de l'existence individuelle, et les sciences ont dû se résigner aux notions générales et confuses. C'est en vertu de cette nécessité et non d'une préférence délibérée {coactione et non electione), qu'elles ont constitué des concepts universels, La médecine par exemple, au lieu de classer les fièvres en catégories, préférerait de beaucoup connaître les conditions de temps et de lieu de telle fièvre, la complexion particulière du malade et sa force, le temps, l'état du ciel, les propriétés de telle rhubarbe ^. C'est là le véritable but à atteindre, la fin idéale des inductions précises par lesquelles s'édifie progressivement la connaissance scientifique.
Mais qu'est-ce que l'induction ? Ou, pour poser le problème dans toute sa généralité, quelle est la méthode imposée à toute science par la théorie empiriste de la connaissance ?