I. — Les idées de Paracelse et d'Agrippa
DE NeTTESHEIM
Si la magie est, suivant l'ingénieuse définition de M. Salomon Reinach, la « stratégie de l'animisme » \ on comprend que la nécessité même de connaître les forces vivantes de la nature, qu'il s'agissait de mettre en branle, ait conduit les partisans de la philosophie occulte pendant tout le moyen-âge à maintenir, parfois contre les enseignements de la scolastique, la tradition de l'observation des phénomènes et de l'étude expérimentale. Aussi voyons-nous qu'au XVP siècle les penseurs soucieux de rassembler en un corps unique les diverses parties de cette science, et d'y introduire quelque unité de méthode, se présentent avec la plus grande netteté comme les champions de l'expérience contre les abstractions et les subtilités de la spéculation médiévale.
Paracelse compare Aristote et ses partisans, dans leur conduite à l'égard de la philosophie, à la lie qui n'extrait du vin que la terre 2. Il y a, dit-il, entre l'ancienne philosophie et
1. Salomon Reinach, Orpheus, H® édition, p. 32, Paris, 1909, Alcide Picard.
2. Aur. Phil. Paracelsi Bombast ab Hohenheim Opéra medico-chemicochirurgica Tribus voîuminibus comprehensa, Genevae, 1568, Sumptibus Joann. Antonii et Samuelis de Tournes, T. I, Liber paragranum, p. 188 : K Aristoteles et ejus asseclae cum Philosophia idem egernnt quod faeceu. qnae a vino terram extrahunt ».
194 l'influence de la philosophie occulte
la sienne un divorce qui consiste en ce que ses adversaires spéculent, tandis que lui, il ne tire ses enseignements que de la nature K Or, selon lui, l'intellect, enfermé dans notre crâne, est radicalement impuissant à faire un bon médecin. La médecine, qui pour Paracelse se confond avec la science, est avant tout affaire d'observation sensible. Il faut en expliquer la philosophie de telle sorte que les yeux eux-mêmes en comprennent le sens. Il est juste qu'elle soit pour nos oreilles non moins retentissante que la chute du Rhin ou le tumulte des vents sur l'Océan, que les narines aussi y soient employées à discerner toute l'odeur de l'objet étudié ^. En dehors de cette connaissance choisie, tout ce que l'on ajoute à la nature, tout ce que l'on place à côté d'elle est funeste et « nauséabond » '. Car l'art médical émane de la nature elle-même et non du médecin, et par suite la pleine connaissance, la parfaite compréhension, c'est ce que les mains touchent, ce que les yeux voient*. L'alchimiste dont la science est, avec la philosophie naturelle et l'astronomie, une des trois colonnes de la médecine, devra imiter les opérations de la nature. Son maître, c'est le boulanger qui cuit ses pains, le vigneron qui fait son vin ^, et sa tâche principale consiste à dissoudre les corps pour les ramener précisément aux éléments dont la nature les a graduellement composés *.
L'affirmation de la primauté de l'expérience est moins énergique chez Agrippa de Nettesheim, qui donne davantage dans le néo-platonisme et dans la théorie de l'action magique d'un monde intellectuel et supra-céleste. Il ne laisse pas cependant de remplir ses ouvrages d'observations de toutes sortes : physiques, anatomiques, psycho-physiologiques surtout, et bien qu'il admette que les propriétés occultes, d'origine céleste, se
1. Paracelse, op. cit., p. 226, Paragr. alterius tract. I: In hoc divortium nostrum consistit, quod adversarii mei speculantur, ego autem ex ipsâ rerum naturâ doceam.