LA MAGIE ET L IDEE DE MIRACLE
conformément aux lois de la nature, sont en général ignorés du commun des hommes ^ De là leur apparence surprenante et miraculeuse qui les distingue des opérations réalisées par les arts mécaniques, et exercées sur des corps perceptibles à tous 2. Elle n'étonne plus le philosophe qui admet que tout mouvement est sensation et état de conscience, que toute sensation ou tout état de conscience est mouvement, et qui, en observant l'incessante interaction de l'esprit et de la matière, réussit à expliquer les événements les plus mystérieux par l'influence des mêmes forces qui produisent les phénomènes physiques de notre expérience quotidienne.
Examinons par exemple la télépathie. C'est un fait normal dans un monde où les esprits vitaux, impressionnant l'air, se transmettent réciproquement leurs mouvements, et établissent ainsi en eux une communication perpétuelle de pensées ^. L'homme peut donc connaître sans révélation miraculeuse ce qui se passe au loin ; par le même moyen, il peut prédire les événements futurs, pourvu qu'ils se préparent déjà quelque part dans l'univers, et laissent leur trace dans l'air sous forme de mouvements imprimés par les gestes, les voix, etc. *. Quant aux faits se rapportant à un avenir lointain, la théorie astrologique du fatum nous explique comment, étant préformés dans leurs causes depuis l'origine du monde, ils peuvent être prévus par l'homme qui connaît l'action de ces causes, toujours contingente s'il s'agit d'événements humains, mais entraînant toutefois dans la conformation des caractères in-
1. De senm, 1637, lib. IV, cap. V, p. 165 : Quidquid sapientes faciunt imitando naturam aut ipsam adjuvando per artem non modo plebi ignotum, sed comniunitati hominum, opus magicum dicimus.
2. Ibidem : Mechanicae artes facile venerationem amittunt, quoniam in corporibus exercentur vulgo manifestis.
3. Op. cit., lib. III, cap. VII, p. 128 : Aerem esse spiritum communeni, et déferre scientiam spirituum animalibus inclusorum ab altero in alterum. — P. 129 : Ergo immanet aër sicut anima communis quae omnibus praesto est, et qua omnes communicant invicem... Ergo aër non modo motum recipit, sed affectum, alioquin non communicet... Quapropter multi sagaces spiritus ardentes subito ex aère persentiscunt quod cogitât alter homo. Cogitatio enim est motus spiritus ; bic aulem motus modicum et exiliter communicatur aëri.
i. Op. cit., lib. III, cap. VIII, p. 131 et 132 ; — cap. IX, p. 133 : Aerem affici rébus praesentibus futurisque, atque nobis communiceire.
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dividuels certaines prédispositions générales que l'occasion développe et précise ^
C'est justement à la rationalisation de l'astrologie que tendent surtout les efforts de Campanella. Il veut la purger de toutes les superstitions des astrologues arabes et juifs 2. Or une prédiction est superstitieuse lorsqu'elle ne repose pas sur la connaissance des causes, des effets ou des signes naturels'. D'autre part, si un signe en général est tout ce qui, appréhendé par l'âme, nous conduit à la connaissance d'autre chose *, un signe naturel est ou bien une partie de la cause, ou bien une partie de l'effet, ou bien un phénomène qui, semblable à la cause ou à l'effet véritable, nous conduit par un raisonnement analogique à la connaissance de cette cause ou de cet effet ^, comme lorsqu'on infère de l'action d'une constellation sur un arbre celle qu'elle exerce sur nous ^. Il s'ensuit qu'une fois éliminés tous les signes artificiels, d'invention humaine, qui ne correspondent à aucune réelle variation des influx naturels des astres, l'astrologie semble porter vraiment sur des enchaînements réels de causes et d'effets. Les corps célestes agissent manifestement sur nous par leur chaleur, leur lumière, leur mouvement, et si leurs influences dépendent aussi de ce que les astrologues appellent leurs « aspects » (adspectus), c'est parce que la disposition et les situations respectives des étoiles entraînent nécessairement des modifications de la qua-
1. Op. cit., p. 134 : Quoniam vero quaecunque futura sunt, praeparata sunt in causis ab origine mundi, ac continue ad illa inced'tur... affirmari posset proximum effectum notum esse in aëre. — Lire l'anecdote relative au fils de D. Lelio Orsini.