VALEUR DES THÉORIES PHYSICOMATHÉMATIQUES
s'ils réussissent à nombier les temps de leurs mouvements ^ et du reste ils ne pourraient, du succès de cette entreprise, conclure sans pétition de principe à la réalité physique absolue de leurs théories 2.
La philosophie de Campanella aboutit ici à une doctrine pragmatiste de l'hypothèse^ qui vient se juxtaposer à sa doctrine ontologique du monde mathématique. Uans son système, auquel manque un principe équivalent au principe de moindre action, ou à cette finalité intellectuelle impliquée dans l'idée leibnitzienne des « compossibles », l'accord de l'expérience et de la raison, de la physique et des mathématiques, ne peut se réaliser sur le seul terrain de l'intellectualisme. Pourtant, si grand que soit le désaccord, il n'empêcherait pas la doctrine de fonder suffisamment la légitimité des hypothèses physico-mathématiques, si le système, dans son ensemble, ne laissait pas subsister la possibilité de la physique qualitative et de la philosophie occulte à côté ou plutôt au-dessus de la science proprement positive. En fait Campanella attribue à celle-ci une place fort honorable dans le savoir humain, et même les événements de sa vie l'ont conduit à rompre autant de lances en faveur de la science de Galilée qu'en faveur de la sienne propre. Mais dans sa philosophie la conciliation entre le dynamisme métaphysique et le mécanisme scientifique ne pouvait se faire qu'au détriment du mécanisme et à l'avantage de la magie. La tâche d'accorder ces deux disciplines, sans rien sacrifier de leurs droits respectifs, allait être à la fin du siècle l'œuvre de l'idéalisme leibnitzien.
Peut-on maintenant reprocher à notre philosophe de n'avoir pas atteint d'un bond cette position avancée de la spécula-
1. Ibidem : Videntes enim haec prout sunt sciri non posse, sed pront moventur ; et modus, quo moventur, sit ignotus, numerant tempus motus, etc.
2. Met., pars I, p. 347, lib. V, cap. II, art. II : « Unde Mathematici ignorantes ordinem coeli et modum motionum sideralium, fingunt epicyclos, motum terrae, et hujusmodi non causas pro causis, petendo simul principium, quibus possint mensurare apparentias, non autem res docere sicuti est ». — Cf. Berkeley, Siris, traduction citée, § 228, p. 189 et 190.
3. C'est aussi, semble-t-il, le caractère de la théorie de Berkeley dans k- De Motu et dans la Siris.
tion ? Il lui eût fallu d'abord brûler l'étape nécessaire du mécanisme cartésien, ou encore de la théorie newtonienne de l'espace, à peine préparée et comme ébauchée dans sa métaphysique. A vrai dire l'exemple de Campanella, et l'exemple opposé de Descartes, fournissent une preuve éclatante de la nécessité qui contraint l'esprit humain à traverser la phase de l'affirmation absolue et métaphysique avant de comprendre l'identité de la science et de l'attitude critique. Toute la précision d'esprit de Galilée, toute l'ardeur de la foi expérimentale de Télésio et de Campanella, étaient insuffisantes pour assurer le triomphe immédiat et universel des méthodes positives. Le premier ne réfutait pas l'animisme et le panpsychisme ; les deux autres l'admettaient concurremment avec l'expérience. Pour ouvrir définitivement, avant la vaste synthèse tentée par Leibnitz, l'ère de la science et de l'esprit moderne, il fallait, au sein même de la métaphysique, l'énergique et intransigeante affirmation cartésienne de l'identité de la matière et de l'étendue.
DE la nouvelle ASTRONOMIE
Mieux encore que sa doctrine de l'espace, des mathématiques, et de la valeur des théories physiques, l'attitude de Campanella dans le débat entre adversaires et partisans du système de Copernic va nous instruire du véritable esprit qui anime sa conception du savoir et des méthodes scientifiques.
Dans la préface de la Bealis philosophia epilogistica, parue en 1623, Tobias Adami, qui avait vu Campanella à Naples en 1613, rapporte qu'à cette date il a observé chez son ami une hésitation persistante à admettre la nouvelle cosmologie. Mais après s'être entretenu à Florence avec Galilée, qui lui a montré les phénomènes récemment découverts, il a attiré l'attention du philosophe sur le caractère arbitraire que présente, même pour les sens, corrigés par la raison, ce mouvement tyrannique par lequel, suivant le système de Ptolémée, la sphère céleste entraînerait les autres sphères. Le prisonnier lui a répondu en se lamentant sur la misère de sa situation,
qui l'empêchait de prendre part aux observations de ses deux amis. Puis il a déclaré que, malgré les difficultés depuis longtemps entrevues, il ne pouvait encore se décider pour l'une ou pour l'autre des deux hypothèses en présence. Toutefois, s'il fallait admettre le mouvement de la terre, ses principes physiques propres n'en subsisteraient pas moins, le soleil restant toujours le père, et la terre la mère des êtres terrestres. Enfin, d'après Adami, il est vraisemblable que par la suite Campanella s'est converti à la doctrine de Copernic, puisque dans son Apologia pro Galilaeo, écrite en 1616, il s'est efforcé surtout de montrer que l'affirmation du mouvement terrestre n'était pas contraire aux Saintes-Ecritures. Sans doute dans les Pfnjsiologica rien n'a été changé du chapitre consacré à cette question, mais le sujet sera abondamment traité dans la Métaphysique ^
Adami ne se trompait pas en admettant que les découvertes de Galilée avaient mis fin aux hésitations de Campanella, et l'avaient déterminé à se rallier définitivement au système de Copernic. Maint passage de V Apologia pro Galilaeo témoigne de cette préférence ^ ; en outre tous les contemporains sont unanimes à classer l'auteur de l'ouvrage parmi les partisans du mouvement de la terre ; son disciple Pietro Jacopo Pailla va jusqu'à dire qu'il a écrit cet opuscule pour démontrer qu'interdire l'enseignement de l'astronomie de Copernic, c'est prohiber le christianisme même ^. Plus tard du reste, Campanella accueille avec enthousiasme l'apparition du Dialogue sur les deux plus grands systèmes du monde ; il est alors à Rome où il enseigne à ses élèves la théorie de Galilée, mais craignant que « quelque savantasse » ne vienne « troubler le cours de cette doctrine », il soutient contre tout le monde que le nouveau livre est conforme au décret de 1616 contre
1. Realis Philosophiae epilogisticae partes quatuor, Francofurti, Impcnsis Godcfrifli Tainpachii, 1623, Praefatio, p. 18. — Abréviation : Real. Phil.
2. Apologia pro Galilaeo, mathematico florentino, Francofurti, Typis Erasmi Kempfferi, 1622 ; — p. 11, 18. — Abréviation : Apologia.
3. Lettre de Pietro Jacopo Failla à Galilée du 6 septembre 1616, Le Opère di Galileo Galilei, ediz. naz., vol. XII, p. 277 ; — Amabile, Cast., t. II, doc. 187.
le mouvement de la terre ; seulement ses disciples « savent le mystère » ^ — Enfin lorsque, venant d'apprendre les poursuites intentées contre le savant florentin, il assume ouvertement, au mépris de sa sécurité personnelle, le rôle de défenseur, qui pourrait douter qu'il ne soit lui aussi un partisan de la nouvelle astronomie ? C'est en tout cas l'avis des théologiens du Saint-Office, qui refusent de l'admettre comme avocat au sein de la Congrégation spéciale chargée d'examiner le livre de Galilée, et motivent leur refus par le fait que le philosophe, coupable d'avoir enseigné les opinions de Copernic, est lui aussi un accusé 2.
La question qui se pose maintenant n'est donc plus de savoir si Campanella a adopté la nouvelle astronomie, mais de se rendre compte de la manière dont, en l'adoptant, il l'a comprise et interprétée. — Or, soit qu'ils admettent, pour expliquer les phénomènes célestes, les sphères homocentriques d'Al-Bitrogi et des Averroïstes, soit qu'ils leur préfèrent les excentriques et les épicycles des Ptoléméens, ou l'hypothèse de Copernic, les astronomes et les philosophes du XVP siècle se rattachent à deux traditions bien différentes : les uns attribuent une réalité physique véritable aux êtres fictifs : sphères et mouvements imaginés pour enchaîner les apparences sensibles et pour les prévoir à l'aide de la mesure et du calcul ; les autres au contraire, laissant au physicien le soin de construire des théories conformes à la nature des choses, et parfois doutant sérieusement que cela soit possible dans une autre science que celle des êtres sublunaires, refusent de reconnaître aux constructions mathématiques de l'astronome les caractères de la vérité absolue, et tout en leur accordant une confiance proportionnée à leur simplicité, et conditionnée par l'ajustement exact et précis de leurs conséquences aux constatations empiriques, ils ne les considèrent que comme des instru-
1. Lettre de Campanella à Galilée du 5 aoiH 1632 (Le Opère di Galileo Galilei, ediz. naz., t. XIV, p. 366-367, et Amabile, Cast., t. II. doc. 237, p. 164-165 : « lo difendo contra tutti corne questo libro è in favor del decreto contra motum telluria, etc., perché qualche litteratello non perturbasse il corso di questa dottrina : ma i miei discepoli sanno il mistfrio ».