Voir ci-après : Cinquième Partie, Chapitre premier
ments plus ou moins commodes de recherche et de prévision scientifique. M. Duhem a montré que la première tradition, qu'il fait remonter jusqu'à Adraste d'Aphrodisie et Théon de Smyrne, et même jusqu'à Deucylide, platonicien du temps d'Auguste, a été au moyen-âge d'abord celle des astronomes arabes qui, à l'exception de Maïmonide, se sont tous rangés à l'opinion d'Averroës ou à celle d'Al-Bitrogi, ensuite celle de plusieurs philosophes scolastiques comme le frère franciscain Bernard de Verdun, et Roger Bacon dans l'Opus minus. A l'époque de la Renaissance elle a été suivie par les Averroïstes italiens comme Fracastoro et Achillini, par les Ptoléméens du même pays comme Capuano. Enfin, et c'est là le fait le plus intéressant, elle a rallié les plus illustres partisans du mouvement de la terre : Copernic, Giordano Bruno, Kepler, Galilée. — La seconde tradition, dont l'origine, suivant le même auteur, remonte jusqu'au stoïcien Posidonius, et à laquelle se rattachent dans l'antiquité Ptolémée, Proclus, Simplicius, au moyenâge Maïmonide et l'école parisienne du XIV^ siècle, représentée par Jean Buridan et Nicole Oresme, est suivie au XVP siècle par Lefèvre d'Etaples, par Osiander, l'auteur de la préface du De Revolutionihus orbiwn cœlestium, et par des Ptoléméens soit allemands comme Schreckenfuchs, soit italiens comme Césalpin et Alessandro Piccolomini ^ A laquelle de ces deux traditions Campanella, partisan du nouveau système du monde, accorde-t-il la préférence ?
Il est manifeste que c'est à la seconde. Pour lui en effet, nous l'avons vu, les constructions du mathématicien et de l'astronome n'atteignent qu'une vérité purement idéale et relative à leur utilité dans la pratique scientifique : elles sont indispensables pour retenir plus aisément dans la mémoire l'ensemble des faits observés, pour établir entre les phénomènes des connexions qui en facilitent la prévision, enfin pour satisfaire aux exigences de l'imagination, qui a besoin de modèles mécaniques pour se les représenter plus commodément. Sa thèse est donc celle d'Osiander, mais développée, approfondie, généralisée, et
i. Nous reproduisons ici les idées exposées par P. Duhem dans son livre rSfôrîtvTi 9aivi[j.£V3;,£ssat sur la notion de théorie physique de Platon à Galilée, Hermann et fils, Paris, 1908 ; — voir pages 53 et 79.
très proche dans sa précision de celle d'un savant moderne tel qu'Ernest Mach. Faut-il en conclure qu'à la date où il se décide à adopter l'astronomie nouvelle, il n'y voit qu'une représentation des mouvements célestes plus commode que la conception de Ptolémée, et persiste à la croire dépourvue de toute réalité physique P
Telle a été sans doute la première attitude du philosophe vis-à-vis de l'hypothèse de Copernic, lorsqu'il écrivait la Città del Sole (1602), les Qiiaestiones phxjsiologicae (1609-1610), et les Metaphysica, achevés en 1611 ^ C'est ce qui explique que dans ces ouvrages il ait combattu la théorie du mouvement de la terre, opposé une doctrine astronomique personnelle à celles de Ptolémée et de Copernic ^, et se soit refusé à reconnaître entre ces deux hypothèses, envisagées du point de vue de leur vérité physique, d'autre différence que celle qui sépare un calcul effectué avec des petits cailloux d'un compte pour lequel on s'est servi de fèves ^. Seulement il est manifeste que ces textes expriment une opinion ancienne du philosophe, qu'une réflexion plus approfondie sur les découvertes de Galilée allait bientôt ébranler, et dont il commence à se détacher en 1611, dans la lettre latine adressée à ce savant, et en 1613, lors de son entrevue avec Adami. Dans la lettre en effet, Campanella, bien qu'il déclare avoir relevé des inconséquences dans la nouvelle cosmologie, qui selon lui est constituée par la synthèse d'idées inconciliables, empruntées les unes à l'enseignement des py-
1. Dans sa lettre à Galilée du 13 janvier 1611 (Galileo Galilei, Opère, ediz. naz., t. XI, p. 22), Campanella déclare regretter de n'avoir pas lu le Nuncius Sidereus avant d'avoir achevé la rédaction de sa métaphysique : « Displicet mihi libellum tuum non vidisse, antequam Metaphysicos absolverem ». C'est la lecture de ce livre de Galilée, et c'est la connaissance de sa découverte des taches du soleil et des satellites de Jupiter et de Saturne, qui ont déterminé la conversion de Campanella au système astronomique de Copernic.