Met., pars I, p. 81 : Defensio mathematicorum
excentricités des planètes. Toutes ces anomalies, inexpliquées dans le système de Copernic comme dans celui de Ptolémée, lui ont suggéré l'idée d'une astronomie étrange, à laquelle s'adaptent très bien les principes de physique de Télésio. Il leur assigne pour cause la descente du soleil, qui se précipite vers la terre pour la consumer, à une vitesse qu'il croit possible de déterminer ^ « En déterminant un centre de haine : la terre, et un centre d'amour : le soleil, et en admettant la descente irrégulière du soleil vers la terre, tous les phénomènes sont expliqués'^ ». Telle est l'hypothèse que Campanella avait déjà soutenue en 1604 dans son livret prophétique intitulé : De symptomatibus mundi perituri per ignem, et qu'il reproduit à nouveau avant 1611 dans sa Métaphysique. Lorsqu'il paraît l'abandonner pour embrasser l'astronomie de Copernic, renonce-t-il pour cela à ses prophéties et à ses rêves de visionnaire, ou voit-il dans le nouveau système une révélation encore plus grandiose des lois du monde et de la destinée de l'homme ?
Depuis le bûcher allumé en 1600 au Campo di Fiori, il est devenu dangereux de soutenir la doctrine du nombre infini des mondes, et c'est pourquoi sans doute Campanella n'a exprimé nulle part sur cette question une opinion aussi radicale que celle de Bruno. Mais qu'il existe par delà notre monde solaire de très nombreux mondes encore inexplorés, qui ont pour centre les étoiles comme le nôtre a pour centre le soleil, c'est ce que ne permettent pas de contester selon lui, aidées du raisonnement par analogie, les découvertes de Galilée, et notamment celles des satellites de Jupiter et de Saturne, et aussi cet examen télescopique de la lune et des planètes les plus rapprochées, qui a servi à ce savant à démontrer l'identité de leur constitution avec celle de la terre. De ces découvertes en effet, il résulte que tout astre est un système autour duquel gravitent d'autres corps célestes': les murailles sont tombées qui limitaient si étroitement l'univers dans la représentation cosmolo-
i. Met., pars III, p. 68 et 69, lib. XI, cap. XVI, art. II.
2. Met., pars III, p. 71, lib. XI, cap. XVI, art. III, appendix II.
3. Met., pars III, p. 53 à 55, lib. XI, cap. IX, art. II, app. I et U ; — Apologia, p. 54.
gique d'Arislote et de Ptolémée \ et une infinie perspective est désormais ouverte à l'imagination du poète et à la pensée de l'astronome. Prodigieusement agrandi par Copernic, le ciel leur révèle, dans Tespace illimité, l'inépuisable richesse des merveilles divines : un emboîtement sans fin de mondes sidéraux, contenus dans d'autres mondes comme dans l'unité de l'être vivant est contenue une innombrable quantité de centres secondaires de conscience et de vie. Comme Alexandre aurait voulu conquérir les mondes en nombre infini de Démocrite, ainsi notre âme, par la science de l'univers aussi bien que par l'intuition intérieure de Dieu, aspire à posséder la plénitude infinie de l'être, et seule la nouvelle conception du ciel offre à son appétit de savoir un objet qui lui soit adéquat ^. Elle est donc pleinement conforme à l'esprit qui anime la religion naturelle de Campanella ; et c'est sans doute la principale raison pour laquelle il l'a adoptée.
Est-elle en même temps favorable à ses grandioses visions astrologiques ? Par son avènement dans l'histoire, l'astronomie de Copernic et de Galilée est pour lui un signe certain de la rénovation du monde, au même titre que les grandes découvertes techniques et géographiques du XV^ et du XVP siècle. Elle annonce un siècle nouveau ^. Aussi est-ce vers les prédictions relatives à la venue de ce siècle que Campanella essaye, bien en vain, d'orienter les recherches du savant flo-
1. Lettre de Campanella à Gassendi du 7 mai 1632, Gassendi Opéra, éd. cit., Lugduni, 1658, t. VI, p. 407.
2. De sensu, 1620, lib. II, cap. XXV, p. 148, 150, 145-46. P. 145 : Extendit cogitationes [homo] supra solem et deinde extra coelum vagatur, et tandem infinitos extra mu7idos intelligit.
3. Lettre de Campanella à Galilée du 5 août 1632 : « lo oso a dire che se stessimo insieme in villa per un anno, s'aggiusteriano gran cose. Queste novità di verità antichc, di novi mondi, nove stelle, novi sistemi, nove nationi, etc., son principio di secol novo. Faccia presto che guida il tutto. Noi per la particella assecondamo. Amen ». (Amabile, Cast., t. II, doc. 237, p. 16o ; — Galileo Galilei, Opère, ediz. naz., t. XIV, p. 366-67). — Traduction : « J'ose dire que si nous étions ensemble dans une maison de campagne pendant un an, de grandes choses seraient mises au point. Ces nouveautés de vérités antiques, de nouveaux mondes, de nouvelles étoiles, de nouveaux systèmes, de nouvelles nations, etc., sont le commencement d'un siècle nouveau. Qu'il fasse vite celui qui guide le Tout. Pour nous, dans notre petite sphère, aidons-le. Amen ».
rentin. Il lui est reconnaissant d'abord d'avoir fourni, par ses observations sur les taches du soleil, une réfutation décisive du dogme péripatéticien de l'éternité du ciel. En outre, dès 1611, il attend de lui une explication de ces anomalies des mouvements célestes ^ sur lesquelles, avant de connaître le Sidereus Nuncius, il avait édifié son système personnel d'astronomie, et fondé ses prévisions de l'âge d'ori et de la fin du monde. L'insistance avec laquelle il revient sur cette exigence, qu'il formule à nouveau en 1632 dans la lettre qu'il écrit au savant au sujet du Dialogue sur les deux plus grands systèmes du monde, récemment paru 2, indique assez que dans sa pensée la valeur d'une conception cosmologique est toute entière suspendue à la nature et à l'intérêt de la; solution qu'elle fournit des grands problèmes astrologiques et religieux, seuls pour lui essentiels et primordiaux.
Ne conserve-t-il pas encore dans son esprit, même après son adhésion à l'astronomie de Copernic, une secrète prédilection pour son hypothèse arbitraire de la descente du soleil, qu'il sait être mieux ou plus directement adaptée à la justification d€ ses rêves ? Cela n'est pas impossible : on le voit en effet se garder de retrancher de la Métaphysique et des Quaestiones Physiologicae les développements qu'il y avait consacrés, et se contenter d'y juxtaposer les réserves qui s'imposeraient et les modifications qui deviendraient nécessaires dans le cas où Galilée aurait raison contre l'Eglise. En outre, en 1638, dans l'extraordinaire poème latin qu'à l'occasion de la naissance du Dauphin il écrit à l'imitation de la quatrième églogue de Virgile, il affirme que le jour même de cet événement le soleil s'est
i. Lettre de Campanella à Galilée du 13 janvier 1611, Galileo Galilei, Opère, ediz, naz., t. XI, p. 26.
2. 0. c, t. XIV, p. 366-367, lettre de Campanella à Galilée du fj août 1632, au sujet du dialogue sur les deux plus grands systèmes du monde : « Tutte le cose mi son piaciute. Vero è che qui non si trattano cose da me desideratissime, com'è l'anomane dell'obliquità et eccentricità, et le nove apparenze et esorbitanze toccate da Platone ne secoli antichi, etc. ». Trad. : « Tout m'a plu. Il est vrai qu'on n'y traite pas les sujets que je désire le plus, comme les anomalies de l'obliquité et de l'excentricité, les nouvelles apparences et les sorties d'orbites déjà étudiées par Platon dans l'antiquité ». — Voir Amabile, Cast., t. II, doc. 23", p. 164-65.
approché de la terre jusqu'à une distance de 5S.000 lieues, signe certain de la vérité de ses prophéties, présage avant-coureur de l'âge d'or et de l'embrasement du monde ^ ! — Plus vraisemblablement cependant, il n'aperçoit aucun désaccord fondamental entre ses anciennes conceptions et l'astronomie de Galilée. Il continue assurément, pour éviter les rigueurs de l'Inquisition, à parler un langage conforme à la théorie die l'immobilité de la terre et de la mobilité du soleil, mais au fond de sa pensée, qui ne s'embarrasse guère de rigueur scientifique, il croit sans doute pouvoir concilier son explication des anomalies célestes avec la nouvelle représentation des révolutions sidérales. Il suffit que par une application du principe du mouvement relatif 2, le rapprochement du soleil et de la terre soit désormais attribué non à un déplacement du soleil lui-même, mais à un mouvement réel de notre globe vers l'être quasi-divin, source de toute vie, qui pour toute réalité de notre monde est un centre d'amour et de mystique attraction. Avons-nous le droit de nous étonner d'une semblable confusion d'idées chez un philosophe à qui. nous venons de voir la préoccupation astrologique et religieuse dicter toute sa conception de la science ? Campanella n'a jamais compris quelle décisive condamnation la doctrine de Copernic et de Galilée prononçait contre la chimère des influences astrales, — même conçues, comme dans son système, sur le modèle des actions purement physiques de la lumière et de la chaleur, — lorsqu'elle introduisait entre les étoiles fixes et la terre des distances par rapport auxquelles le diamètre de celle-ci devenait une grandeur négligeable. Pourquoi aurait-il mieux vu l'opposition qui nous paraît éclater entre l'astronomie sérieuse de Galilée et ses fantaisies de visionnaire P — Son singulier génie est difficile à saisir et à enfermer dans une formule. Au moment même où, par la décision et le courage avec lequel il se déclare pour la science de l'avenir, il semble préparer les voies à
1. Ecloga in principis Galliarum Delphini admirandam nativitatem. Poésie, ediz. Gentile, p. 195.
2. Campanella admet en effet la relativité du mouvement : « Idem enim evenit mota terra ad solem, ac sole ad terram, m prospectiva et Physica. Similiter in constructione systematum Solem circumdantium ». {Met., pars III, p. 70, lib. XI, cap. XVI, art. III, appendix II).
l'esprit moderne, nous nous apercevons qu'il regarde encore vers le passé et mêle à un sentiment profond de l'immanence des lois de la nature, de l'infinité de l'univers, et de la solidarité des phénomènes du grand Tout, une croyance naïve et inébranlable aux merveilles de l'astrologie et de la magie dont les découvertes qui l'enthousiasmaient étaient justement sur le point de libérer les esprits. L'histoire a de ces surprises : qui eût pu deviner a priori, en lisant certaines parties du De sensu rerum, les Astrologica, et VEcloga in portentosam Delphini Nativitatem, que l'auteur de ces livres avait été en même temps le plus enthousiaste disciple de Copernic, le plus vaillant champion des droits de la science contre l'intolérance despotique et routinière, et de tous les partisans et défenseurs de Galilée le plus hardi et le plus combatif ?
CHÎAPITRE V
Vestbétîque de Campanel/a
En connexion étroite avec sa théorie de la perception comme avec sa conception de la nature et de la science, l'esthétique de Campanella présente les mêmes caractères que sa physique : elle est naturaliste et utilitaire ^
Pour définir le beau, il faut partir de la définition du bien. Le bien est tout ce qui contribue à la conservation de l'homme, en lui-même, dans sa descendance, dans la mémoire de la postérité, et en Dieu. C'est pourquoi la possession du bien procure à l'homme le plaisir, qui est la conscience de la conservation, tandis que la douleur, qui a pour cause le mal, est la conscience de la destruction ^. Comment expliquer maintenant cette forme particulière du plaisir qui est la jouissance esthétique ?
Si le beau était absolument identique au bien, elle se confondrait avec toutes les autres sortes de jouissances, soit purement physiques, soit intellectuelles, soit morales. Mais le beau, bien que très étroitement lié au bien, s'en distingue assez aisément. Il est l'apparence extérieure du bien, l'indice et le signe de sa présence dans la chose perçue. Un être est beau lorsque sa forme extérieure nous révèle la puissance, la santé, la sagesse cachée de l'esprit vital qui anime son corps, en a façonné artistement la matière, et sait employer harmonieusement chaque membre à son usage propre. Une femme forte
\. Campanella l'expose surtout dans ses Poetica {Philosophiae rationalis pars quarta, Parisiis, 1638) et dans les poésies suivantes (Poésie, ediz. Gentile, p. 54 et suivantes) : Canzone « Délia bellezza, segnal del bene, oggetto d'Amore ».