‹ CampanellaChapitre 155 sur 300 · Fiorentino, o. c. l. cit · texte numérisé non relu

Fiorentino, o. c. l. cit

2. Dans l'ouvrage : De Natura hominis, Aug. Donii Consentini, Basileae, 1581. —

3. Parlant de l'esprit vital (spiritus), Agostino Donio lui attribue une intellection cachée de sa propre nature et de son état, et il déclare qu'on aurait raison d'appeler cette intellection un « sens premier » et de l'attribuer à une opération de tension que l'esprit exercerait sur lui-même (De natura hominis, lib. II, cap. XVII, p. 104) : « Quodquidem sui ipsius statusque sui abditam in se intellectionem, esse quoque sensum, atque adeo primum sensum, jure opinor aliquis dicere posset, et ex intentione in sese fieri atque constare ». Cité par Fiorentino, Telesio, t. I, p. 329. note 1 ; voir tout le chapitre.

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qu'il considère comme identique à l'être même de la chose. Tournant alors le dos au naturalisme de Télésio et de Donio, c'est de Plotin qu'il s'inspire, directement, et peut-être par l'intermédiaire de Pic de la Mirandole ^ ; il fait de la connaissance de l'âme par elle-même la source profonde de l'existence, et le lien qui rattache toute créature à cette connaissance que Dieu a de soi, et d'où procède toute vie, toute conscience et toute activité. — Une métaphysique néo-platonicienne vient ainsi se greffer d'une manière imprévue, mais assurément originale, sur l'empirisme de Télésio.

C'est en examinant les objections des sceptiques que Campanella se rend compte de la nécessité de remanier profondément la doctrine sensualiste de son maître. Le scepticisme est en effet l'inévitable conséquence de la théorie qui voit dans la perception sensible l'origine de tout savoir. Si on adopte cette théorie, la connaissance, engagée et absorbée dans le flux mouvant des événements physiques, ne trouve plus dans l'unité de la conscience le point d'appui solide qui en assure la fixité. Sensation passive, qui varie non seulement suivant les impressions reçues du dehors par l'esprit vital, — ce qui assure p^ut-être sa correspondance exacte avec les variations du devenir physique, — mais aussi suivant l'état passager du corps et l'organisation particulière de l'individu, elle ne satisfait plus à aucune des exigences exprimées dans la définition de la vérité. Savoir, c'est connaître les choses suivant ce qu'elles sont, et non suivant les affections qu'elles nous procurent, du dedans et dans leur essence, et non du dehors et dans leurs accidents, c'est-à-dire dans les modifications extérieures et insignifiantes dont elles nous affectent ^.

1. Pic de la Mirandole avait écrit {Apoloçjia, ./. Pici Mirandulae Opéra, 1601, t. II, p. 02) : .\nirna nihil actu et distincte intelligit, nisi seipsara. Hanc [propositionem] declarando, dixi quod intelligebam de intelligere abdito, etc. — Voir la Première Partie, Chapitre IV, § III et I, de notre livre : Les Antécédents historiques du <( Je pense, donc Je suis ».

2. Met., pars I, lib. I, cap. I, p. 6 : Sapiens est, cui res sapiunt, prout sunt ; — art. III, p. 11, titre : Quod non datur scire ex eo quod non prout sunt sapiunt, quae sapere nobis dicuntur. Nullus enim sensus sentit res sicuti est, sed sicuti afficitur, et alii aliter ; licet putent quandoque idem sapere, non sapiunt idem ; — art. I, p. 7 : Item ncque si intrinsecaremur rébus, saperemus prout sunt, quoniam sapimus prout ab illis afficimur ; alius autem aliter afQcitur. Ergo scircmus res se-

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De plus, la condition première de la connaissance, c'est la distinction de ce qui perçoit et de ce qui est perçu, de l'intelligence et de l'intelligible, du sujet et de l'objet, et c'est pourquoi Télésio se refusait à admettre avec Aristote que la perception fût une communication de la forme du sensible, une c( information », et avec la scolastique qu'elle fût une réception des espèces sensibles dans les organes. Elle résulte, disait-il, d'une très légère modification de l'esprit vital, qui pâtit de l'action externe des choses, mais ne reproduit en lui que très faiblement les mouvements qui leur sont propres ; je ne perçois le feu qu'en tant que je suis légèrement échauffé ; le mouvement n'est connu par moi qu'en tant que je suis légèrement mû. — Seulement, cette timide correction du principe suivant lequel le semblable est connu par le semblable, suffit-elle à en atténuer les conséquences ruineuses, en sauvegardant au sein du processus de la sensation la distinction fondamentale de l'être qui connaît et de l'être qui est connu P En l'adoptant, à cause de sa conformité à l'expérience, Campanella se refuse au contraire à lui reconnaître cet avantage.

Qu'est-ce en effet que la passion ? C'est essentiellement la communication par l'agent au patient d'une partie de sa nature, c'est-à-dire une assimilation du patient par l'agent. Elle requiert donc entre ces deux termes une contrariété initiale que l'action a pour effet de détruire. Dès lors la connaissance, quand on la subordonne à la passion et qu'on la conçoit comme identique à tous les autres phénomènes naturels, doit être considérée comme une assimilation dans laquelle l'objet connu, seul promu à la dignité d'agent, revêt le sujet de sa propre nature, et détruit l'opposition même qui était la condition de l'acte de connaître. « Par la sensation nous sommes aliénés de nous-mêmes, et transformés dans quelque autre chose. Etre ainsi aliéné de soi, c'est devenir autre chose, et puisque Télésio, Aristote, et un peu Platon accordent qne celui qui connaît se transforme dans l'objet connu, le savoir consiste en cette aliénation. Mais l'aliénation, c'est la folie,

cundum mensuram nostram, non secundum mensuram entis et veri... Nec inlellectus intelligit quidditatem quae non sentitur. Nihil enim est in intellectu quod prius non fuerit in sensu.

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c'est la perte de son propre être pour acquérir une nature étrangère, ce n'est donc pas appréhender les choses en tant qu'elles sont, mais devenir les choses elles-mêmes, et l'aliénation » ^ C'est ainsi que la morsure d'un chien enragé communique à l'homme mordu l'instinct et les mœurs du chien ; que l'extatique, transformé en une réalité divine, perd son être propre, comme il apparaît par l'exemple de Sainte-Catherine de Sienne et de Saint-François ; qu'enfin toute passion en général aliène de lui-même le sujet qui l'éprouve '^.

Dira-t-on ici que la puissance de l'impression reçue est la cause de cette aliénation, et que les impressions faibles ne sauraient ni supprimer ni altérer d'une manière vraiment profonde la distinction de l'esprit et des choses ? — Il est certain que dans l'ordre de l'être l'âme conserve sa réalité propre après toutes les modifications qu'ont imprimées à sa nature les actions incessantes exercées sur elle par les objets extérieurs, mais il ne suffit pas qu'elle soit ce qu'elle était, il faut encore qu'elle le sache ; il faut que dans l'ordre de la connaissance elle soit toujours elle-même, c'est-à-dire qu'elle ait le sentiment de son existence et de sa nature au moment même où elle perçoit les autres choses, en recevant momentanément une partie de leurs propriétés. Bref le sujet connaissant doit posséder et conserver la conscience de soi pendant toute la durée du processus par lequel il appréhende la réalité des autres choses. Or c'est précisément cette conscience qui lui est refusée, au moins implicitement, par la doctrine de Télésio.

Suivant cette doctrine en effet, l'âme, pour acquérir la connaissance de soi, devrait pâtir du fait d'une action qu'elle exercerait sur elle-même, et par laquelle elle se communiquerait à elle-même sa propre nature. C'est là évidemment chose impossible à concevoir, puisque le ressort de toute action, la cause de toute passion, c'est une contrariété qualitative initiale entre deux termes, qui introduit une rupture d'équilibre, et détermine une communication au patient des propriétés de l'agent. En fait, on constate précisément que l'esprit vital a grand' peine à percevoir l'air dont la nature est trop sembla-

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