Ibidem
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ble à la sienne pour exercer sur lui une influence physique vraiment sensible ; il ne connaît pas les autres esprits ; a fortiori ignore-t-il l'objet qui est le plus semblable à lui, c'està-dire son propre être \ et aucune ignorance n'est plus surprenante que celle dans laquelle l'âme, cause active de tous les phénomènes mentaux et corporels, se trouve plongée sur tout ce qui ^touche à sa nature, à ses propriétés, à son mode d'activité. L'âme ressemble à la vérité à un homme ivre-mort qui, en reprenant possession de lui à son réveil, s'étonne de l'endroit où il se trouve, et demande aux personnes qui l'entourent ce qu'il a fait pendant l'état d'ivresse ; ou mieux encore à un ouvrier habile qui travaille dans une demeure obscure sans apercevoir son propre ouvrage, "et doit se mettre à la fenêtre, pour demander aux gens qui passent s'il exécute bien son travaiP. — C'est ainsi qu'avec la possibilité d'une connaissance de l'âme par elle-même disparaît dans l'hypothèse naturaliste de Télésio la possibilité même du savoir empirique, qui a pour condition le maintien d'une distinction entre les objets connus et le sujet connaissant. L'esprit est absorbé dans les choses, et avec la réalité de l'esprit s'évanouit celle de toute connaissance. Poussé jusqu'à ses plus extrêmes conséquences, l'empirisme sensualiste se détruit luimême, et le scepticisme s'installe triomphalement sur ses ruines.
Oii trouver maintenant le principe d'une solution de ces graves difficultés ? Campanella croit le découvrir au- sein même de la doctrine animiste de Télésio, telle qu'il l'a comprise,
1. De sensu, 1637, lib. I, cap. IV, p. 8-9 ; Prodr., Comp., p. 77, p. 82; — Met., pars II, p. 61, lib. YI, cap. VIII, art. VI : Telesius quoque objicit, cognitio fit per modicam immutationem, non per informationem ; ergo non per esse, sed per fieri et mutari. Nam si fieret esse alienum, perderet esse suum. Nullum autem ens mutatur a se ipso, nullum ergo sapit seipsum... Item sensus est perceptio passionis, et a se non potest pati, neque judicari... Unde nihil minus notum hominibus est, quam propria anima. — Met., pars II, p. 65, lib. VI, cap. VIII, art. VI : Sed quia oculi nostri in eodem gradu albedinis sunt, ideo non sentiunt albedinem acris, neque speculi, sed magis quidem hujus. Et ratio est quoniam simile non patitur a simili, unde spiritus noster aëreus aërem non sentit.
2. Met., lib. I, cap. I, dubitatio X, pars I, p. 21 ; — De sensu, 1637, lib. II, cap. XXVI, p. 95.
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interprétée et modifiée. Cette doctrine en effet place à la source de l'activité des êtres naturels l'instinct de conservation, c'està-dire l'amour de soi. Or un tel amour implique nécessairement dans toute réalité créée la connaissance de soi. On n'aime pas ce que l'on ne connaît pas. « Toute essence désire son propre être, donc toute nature connaît son propre être ; comment en effet l 'aimerait-elle, si elle ne le connaissait pas ' ? » Cette sorte de connaissance, la plupart du temps virtuelle et cachée dans les profondeurs de l'âme (cognitio abdita, sensus ahditus), doit donc être postulée pour expliquer l'amour également secret et caché par lequel tous les êtres s'aiment euxmêmes. « Et parce que l'existence d'un amour caché par lequel tous les êtres s'aiment eux-mêmes, est accordée par tous les philosophes, il faut accorder également celle du sens caché par lequel tous se connaissent eux-mêmes ^ ».
II y a plus ; lorsqu'on reconnaît à l'âme cette faculté de la conscience de soi, ce n'est pas un mode de connaissance accidentel et dérivé qu'on lui attribue : on définit par cette faculté sa nature et son essence profonde, on exprime la propriété essentielle qui la rattache au fondement métaphysique de son existence, à une « Primalité » de l'Etre divin : la Sagesse, de la même manière qu'en la considérant dans son pouvoir propre et dans son instinct de conservation, on relie sa substance aux deux autres Primalités : la Puissance et l'Amour.
De ce caractère essentiel de l'intuition de soi, c'est la physique d'abord qui témoigne, et c'est ensuite la théorie de la connaissance. — La physique nous enseigne que les inclinations et les aversions de toutes les réalités naturelles s'expliquent par leur amour d'elles-mêmes. Cause universelle du devenir matériel, cet amour constitue donc la substance profonde de l'être, et par suite la conscience de soi dont il procède doit être aussi fondamentale et primitive, et même en un sens plus fondamentale et plus primitive que lui. Entre elle et l'amour, il n'y a qu'une distinction d'origine et de relation, parce que le fait de s'aimer soi-même a pour cause le
i. Met., pars II, p. 59, lib. VI, cap. VIII, art. I. —
2. Met., pars II, p. 78 : Et quia amor abditus, quo se cuncta amant,
ab omnibus Philosophis conceditur, concedendus erat et sensus abditus,
quo sese cuncta sapiunt.
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fait de se connaître soi-même ^ ; tous deux représentent au même degré l'essence de l'être agissant. Seule la Puissance est logiquement antérieure à la Sagesse et à l'Amour parce qu'avant d'aimer et de savoir il faut posséder le pouvoir d'aimer et de savoir 2.
Examinons maintenant la théorie de la connaissance. Nous allons y découvrir plusieurs preuves non seulement de l'antériorité logique et chronologique de l'intuition de soi par rapport à toute espèce de savoir, mais encore de la valeur éminente et de la certitude immédiate qui sont le privilège de cette forme de la connaissance, seule invulnérable aux arguments du scepticisme.
Si connaître véritablement, c'est être lachose connue, il n'y a rien que l'âme doive connaître aussi directement, aussi immédiatement et aussi parfaitement que son propre être. Nier la possibilité de ce savoir immanent et primitif, sous prétexte que l'esprit ne peut exercer sur lui-même une action physique du genre de celles que les objets matériels exercent incessamment sur sa substance propre, c'est considérer comme une condition essentielle et permanente de la connaissance ce qui n'en est qu'une condition accidentelle et momentanée, à savoir la passion, la communication au patient des propriétés de l'agent, qu'il ne possède pas, et qu'il doit recevoir en lui pour être informé de son existence et de sa nature. L'âme, qui se possède elle-même, n'a évidemment nul besoin, pour se connaître, de devenir ce qu'elle est déjà, c'est-à-dire elle-même. « Donc, c'est lui-même que l'être juge et sent le mieux, parce qu'il n'a pas besoin de devenir lui-même, et qu'il est ce qu'il est^ ». Il a besoin de devenir les autres choses, qu'il n'est pas, mais même alors ce n'est pas ce devenir en tant que devenir qui est la cause de l'acquisition du savoir, mais plutôt l'être auquel il aboutit. « Lorsque l'essence capable de connaître
1. Op. cit., îoc. cit., p. 77 : Et sicut scire seipsum est esse cssentiale seipsum, ita amare seipsum est esse seipsum, sed distinguuniur scire seipsum et amare seipsum origine et relatione : quoniam amare seipsum oritur ab scire seipsum.