CHAPITRE II L'immortalité de I^âme et inexistence de Dieu
La philosophie de la connaissance de Campanella ne peut s'achever sans recourir à un principe transcendant sinon par rapport à l'âme {mens), du moins par rapport au monde matériel et à l'esprit vital (spiritus). Elle est ainsi une introduction naturelle à la métaphysique religieuse. L'insuffisance de l'empirisme et du naturalisme absolu à rendre compte du savoir témoigne en faveur du spiritualisme, en sorte que, pour démontrer l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu, Campanella n'a qu'à tirer les conclusions métaphysiques de sa théorie de la primauté de la pensée.
Rien de plus instructif pour l'histoire de la philosophie de la Renaissance que le triomphe remporté ici par l'une des deux tendances qui se combattaient au sein du naturalisme. Tantôt cette doctrine, avec Télésio surtout, concevait la nature comme un agrégat d'êtres individuels, et par suite en faisait l'objet d'une expérience sensible immédiate, que la pensée devait reconstruire par l'accumulation et la liaison indéfinie des représentations concrètes et particulières fournies par la perception ; tantôt au contraire, comprenant avec Bruno par exemple l'impossibilité de rendre compte de la multiplicité et de l'enchaînement des parties de l'Univers sans s'élever à l'intuition de son unité et de sa totalité infinie, elle subordonnait à cette intuition l'explication même des réalités individuelles. Lorsque Campanella démontre l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu, c'est dans cette seconde direction qu'il aiguille définitivement le naturalisme de la Renaissance, dans sa toute dernière manifestation.
Le recours à la notion d'infini est en effet poui- notre philosophe, comme il le fui plus tard pour Descartes, le seul moyen
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de dépasser les bornes qu'il a imposées à la connaissance certaine en l'enfermant dans le cercle étroit de la conscience de soi. Toutefois, pour Campanella, l'être que l'âme saisit alors, lorsqu'elle se rend compte de l'infinité de son pouvoir, de sa science et de ses aspirations, ce n'est pas directement Dieu, c'est d'abord sa propre nature immatérielle, sa destinée immortelle, et ensuite seulement le principe suprême de cette nature, et le souverain dispensateur de cette destinée. Examinons le détail de la preuve.
Dans VAtheistnus triumphatus, dans le De sensu renwi et magiâ, et dans la Métaphysique, Campanella ne manque pas de reproduire en faveur de l'immortalité tous les arguments classiques contenus dans les traités de théologie, mais la preuve à laquelle il accorde la plus grande importance est manifestement celle qu'il fonde sur l'extension de la connaissance humaine par le discours (discursus). Nul effet, dit-il, ne peut s'élever au-dessus de sa cause'. Or, en partant d'une très légère modification de l'esprit vital, l'âme humaine, par un progrès sans fin du semblable au semblable, réussit à mesurer la grandeur des étoiles et les mouvements des astres, et à étendre ses pensées au-dessus du soleil et des corps célestes, dans l'infini de l'espace, du temps, et des mondes. Elle n'est donc pas un produit des éléments, une substance matérielle et organique comme l'esprit vital, qui est engendré par la chaleur solaire, et transmis à l'individu par la génération. Si elle se confondait en effet avec cet esprit, elle serait comme lui un être naturel, dont l'opération essentielle consisterait à enregistrer passivement les déterminations concrètes et particulières des choses qu'elle percevrait dans le cercle étroit de son existence physique, rigoureusement limitée dans l'espace et dans lo temps. Tout au plus y ajouterait-elle, comme le font les animaux, quelques inductions fondées sur les similitudes les plus extérieures et les plus apparentes des choses sensibles, et elle serait assurément impuissante à s'élever au-dessus de sa cause : le soleil, les éléments. Satisfaite d'une connaissance finie, elle ne désirerait pas non plus un bien infini, et elle
1. Ath. tr., 1636, cap. VII, p. 6o : Nullus effectus super suam causam elevatur.
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ne connaîtrait pas l'inquiétude religieuse, soif toujours inassouvie de beauté, de science, de puissance et d'amour, dont la preuve ou le symbole est dans le mot d'Alexandre aspirant à conquérir les mondes en nombre infini imaginés par Démocrite ^
Il faut donc admettre, au-dessus de l'esprit vital, une âme incorporelle {mens), dont l'opération « transcende le corps informé par elle et tous les éléments » ^. Et tout dans cette âme témoigne de son immortalité. Indépendante de la matière, elle tire d'elle-même ses propres pensées, son propre pouvoir et son propre amour, dont les impressions sensibles ne sont que les causes occasionnelles '. Pénétrée de la vie religieuse, à laquelle l'esprit vital répugne *, elle se sent unie du dedans au principe éternel de son être qui est le seul objet adéquat à son aspiration infinie. Enfin, étrangère à toute contrariété qualitative et à toute composition, elle doit nécessairement échapper à la dissolution et à la mort ^.
Ainsi se précisent dans la doctrine de Campanella les traits d'une conception que Télésio avait laissée dans le vague. Pour rendre compte de la connaissance de Dieu et de l'aspiration à la béatitude, l'auteur du De rerum natura avait admis, conjointement avec l'existence de l'esprit vital, celle d'une âme immatérielle et immortelle, mais il ne lui avait attribué aucune espèce d'activité propre^, alors qu'au contraire il avait décrit et expliqué avec un souci presque scientifique de rigueur
1. Ibidem. — De sensu, 1637, lib. II, cap. XXV, p. 87 à 91. — P. 87 : Quando homo meditatur, extendit cogitationes suas supra solem, et deinde superius et deinde extra coelum vagatur, et tandem infinitos extra mundos intclligit... — P. 88 : .\t quomodo potuisset sol largiri infinitum discursiim homini supra ipsum .«solem, si tota humana anima spiritus sit a sole ingeneratus? — P. 89: Appetitus hominis infinitus est. — Ath. tr., p. 65 : Etenira ex similibus ad alia similia procedere in infiuitum non est opus caducae, vanaeque rei, sed intelligentiae altissimae...