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I. — Théologie et Philosophie Le libre examen

Campanella présente ses projets de réforme du dogme, et de fusion intime de la religion chrétienne avec le naturalisme de la Renaissance, à une époque où bat son plein la réaction catholique contre la libre-pensée inaugurée par le concile de Trente et à laquelle, pour obtenir sa liberté, il avait feint de s'associer lui-même. Plus que jamais il est devenu dangereux de s'attaquer directement aux enseignements de la scolastique ; aussi est-ce contre Aristote que notre philosophe dirige ses coups, sachant bien que derrière lui il atteindra aussi la théologie officielle.

Au dire de Campanella, c'est le Stagirite qui est le premier responsable de toutes les impiétés des libertins et des athées. Sa philosophie est une officine d'hérésies et de blasphèmes. Pour s'en apercevoir, il suffît de réfléchir aux conséquences que très logiquement en ont tirées les averroïstes et les alexandristes de l'école de Padoue et de Bologne, notamment Pomponace et Cremonini. Leur doctrine, contraire au dogme de l'immortalité de l'âme, et favorable à une distinction hypocrite entre ce qui est vrai en théologie et ce qui est vrai en philosophie, voilà le véritable réactif qui décèle l'opposititn, jusqu'alors latente et pourtant irréductible, du péripatétisme à la religion chrétienne ', de la même manière que les criti-

1. De gentilismo non retinendo, 1630, Parisiis, apud Tussanum Dubray, p. 21 à 25. — Abréviation employée désormais : De gentilismo.

ques de Télésio et les observations de Galilée en ont démontré la radicale impuissance scientifique. — Ce qui est vrai d'Aristote est vrai de tous les penseurs de l'antiquité. Campanella proclamer dans le De gentilismo non retinendo, qu'il est grand temps d'instaurer, pour l'opposer à l'athéisme croissant et à l'hérésie triomphante, une philosophie vraiment chrétienne dans laquelle, contrairement à ce qui se passe dans la scolastique, on ne voie plus éclater partout ces contradictions entre les principes, d'inspiration païenne, et les conclusions religieuses, dont les libertins, à la suite de Pomponace, de Cremonini ou de Bruno, ne cessent de se gausser.

Quelle est la signification de cette charge à fond contre la pensée d'Aristote et de l'antiquité ? La voici à notre avis : soucieux de justifier son système de religion naturelle, fondé sur les bases de la physique de Télésio et du panpsychisme, et visant à moderniser les dogmes pour les mettre en harmonie avec les enseignements du savoir positif tel qu'il le conçoit, l'auteur du De gentilismo non retinendo estime habile de colorer de prétextes religieux la polémique que pour des raisons de science et de philosophie il dirige contre la doctrine d'Aristote, et il utilise adroitement à cet effet les négations des alexandristes de Padoue et de Bologne, fidèles interprètes, dit-il, de la pensée de leur maître. En même temps, pour donner droit de cité dans la théologie nouvelle à sa conception de l'adaptation nécessaire du dogme aux progrès de la connaissance de la nature, il invoque la supériorité des chrétiens sur les païens dans tous les ordres de spéculation et de recherche, pensant ainsi soustraire à l'accusation d'hérésie, faire tolérer ou peut-être même faire accepter les modifications qu'il rêve d'introduire dans le contenu traditionnel des enseignements catholiques.

Quelle est maintenant sa véritable pensée sur le paganisme et sur la scolastique ? Il la laisse deviner lorsqu'il indique les doctrines qui selon lui devront désormais, en se substituant aux péripatétisme, servir de base à l'apologétique chrétienne : celles qu'il recommande sont en effet la doetrine d'un païen : Platon, celle de Télésio, dont plusieurs livres ont été mis à l'index, enfin la panthéisme stoïcien, c'est-à-dire, parmi les systèmes de la philosophie antique, un des plus natu-

ralistes^ Le stratagème employé nous révèle ainsi un dessein du reste mal dissimulé : sous couleur de christianiser la science, c'est à rationaliser le christianisme que visent tous 'es efforts de Campanella, et c'est pourquoi, ainsi que nous allons le voir, il tente d'introduire dans l'apologétique le libéralisme, nécessaire à la fois aux progrès du savoir profane et à l'expansion illimitée du christianisme naturel.

Au temps où il écrit, le problème de l'accord entre la révélation et la science, la théologie et la philosophie, était nettement posé devant la conscience religieuse de ses contemporains non seulement par l'avènement d'une astronomie et d'une physique nouvelles contraires soit à la lettre de la Genèse, soit à l'enseignement traditionnel de l'Eglise, mais encore par la riche floraison de systèmes renouvelés de l'antiquité, et dont beaucoup, animés d'un esprit hostile à la transcendance chrétienne, conduisaient sur bien des points à des affirmations opposées aux vérités de la foi. Ce problème, comment Campanella va-t-il le résoudre ?

Suivant lui, il est dangereux et absurde de tenir pour immuables les dogmes qu'à des dates déterminées de l'histoire de l'Eglise les théologiens ont définis, en se servant pour interpréter l'Ecriture Sainte des doctrines scientifiques admises de leur temps. Dangereux, parce que c'est interdire aux païens, aux hérétiques et aux libres penseurs, toute voie d'accès à la foi chrétienne 2 ; absurde, parce que c'est nier le fait même de l'évolution du savoir et des progrès incessants réalisés par la connaissance humaine, notamment dans les sciences d'observation'. Lier définitivement l'apologétique aux spéculations d'un savant ou d'un philosophe quelconque, c'est, de gaîté de cœur, engager la religion dans des conflits sans fin avec la science, en détacher les esprits cultivés, ou les contraindre à une distinction hypocrite, et contraire à la notion même de vérité, entre les croyances auxquelles ils adhèrent en philosophie et celles qu'ils professent en théologie. Le vrai ne peut contredire le vrai. Si la raison profane réussit à démontrer

i. Op. cit., p. 29, 47, 48.

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