‹ CampanellaChapitre 195 sur 300 · Op. cit., cap. V ; p · texte numérisé non relu

Op. cit., cap. V ; p

4. C'est sans doute pour cette raison que dans les Discorsi universali del Governo ecclesiastico Campanella se montre plus sévère contre les hérétiques récents, artisans ou fauteurs de nouvelles dissensions politiques, que contre les i)aïens, les infidèles, et les hérétiques anciens.

gieuse qu'il expose, ne l'oublions pas, non seulement dans la Città del Sole, mais même dans ses ouvrages d'apologie personnelle, comme les Discorsi universali del Governo ecclesiastico et la Monarchia di Spagna. Une comparaison avec une doctrine moderne va du reste nous permettre de mieux expliquer notre pensée. — Dans la société positiviste telle que la conçoit Auguste Comte, dont l'esprit est aussi obsédé que celui de Campanella par l'image du dogme, de la hiérarchie et de la discipline catholique, le libre examen est absolument proscrit, et le pouvoir spirituel est chargé de surveiller et de réprimer toute dissidence sérieuse, même en matière d'opinion scientifique. L'analogie peut même être poussée plus loin. Si l'auteur du Système de Politique positive combat la liberté de pensée comme une idée morale fausse, survivance actuellement néfaste de « l'état métaphysique » de l'humanité, c'est parce qu'en absorbant les individus au sein du « Grand Etre » il a commencé par éliminer la notion même de droit personnel, sacrifiée au profit de celles de devoir et de cohésion sociale. Or n'est-ce pas ce même souci prédominant de la collectivité et de l'espèce qui avait inspiré à Campanella l'organisation communiste de la Cité du Soleil.^ Aux sujets de cet état idéal, auxquels il refusait le droit de choisir euxmêmes leurs femmes, comment aurait-il concédé celui de professer librement toutes sortes d'opinions, alors que, dans les Monarchie délie Nationi et le Dialogo contro i Luterani, il signalait comme un redoutable danger cette maudite démangeaison de liberté de conscience qu'il voyait avec regret se propager dans toute l'Europe ^ ?

A vrai dire, une seule préoccupation : celle du progrès scientifique, qui se manifestait avec tant de force dans sa défense de la nouvelle astronomie, aurait pu contrebalancer dans son esprit celle de la stabilité politique, et introduire dans sa philosophie, par une sorte d'entraînement et de contagion gagnant de proche en proche toutes les idées du système, quelque notion analogue à la conception moderne du progrès religieux. Mais rien n'était plus opposé à sa pensée qu'une

1. Le Monarchie délie Nationi, Amabile, Cast., t II, doc. 346, p. 326.

semblable doctrine. La religion de la Citià del Sole, c'est la restauration dans le monde d'une perfection originelle qui a été celle de l'humanité pendant l'âge d'or, c'est l'avènement d'un état social dernier qui reproduit tous les traits d'un état ancien et primitif. Où placer ici l'idée d'une évolution continue des dogmes, ou même en un sens des connaissances positives ? L'objet des rêves du réformateur, c'est une forme religieuse et sociale définitive et parfaite ^ Dans sa philosophie, le libre examen n'a donc pas même pas à jouer, de ce point de vue, ce rôle d'agent du progrès que lui attribue Auguste Comte lorsqu'il le considère, au .même titre que les notions métaphysiques, comme un dissolvant puissant des conceptions et des institutions théologiques, indispensable pour préparer l'avènement de l'ère positive. S'ensuit-il qu'il ne l'inscrive pas au nombre de ses revendications, et qu'il en ignore les effets bienfaisants ?

En vérité, cette société idéale fondée sur les principes de la vraie religion, Campanella ne la contemple encore que dans ses rêves. C'est pourquoi, pour en hâtei- la construction, il s'impose pendant toute sa vie la tâche de combattre énergiquement les doctrines théologiques qu'il estime contraires à la raison naturelle. Pour lui donc, comme pour Auguste Comte, la revendication du libre examen est destinée à remplir une fonction toute négative et provisoire, mais néanmoins utile. Elle est nécessaire à une époque où l'Eglise use arbitrairement de son autorité, pour convaincre les volontés par

1. Sur l'idée de progrès chez Campanella, voir ci-après : Sixième Partie, Chapitre premier, II. — Hostile au rêve de l'âge d'or, Giordano Bruno se fait du libre examen une conception plus radicale et plus moderne que celle de Campanella. C'est pour lui « la liberté philosophique », et il ne lui assigne aucune limite. Comme lui cependant, il distingue de la vérité théorique pure les enseignements de la religion, dont la destination est essentiellement pratique, morale et politique : « Beatius est citra opinionem in rei veritate, quam citra veritatem in opinione sapere, praesertim cura nimis usuveniat illud profiter! quod nihil ad errorum pronius (ipso etiam vulgo contestante) vulgi opinione habeatur : non obstante quod non ubi de veritate definiendum est, sed ubi leges instituendae, religionum cultus sanciendus, et eas quae ad populorum convictum laciunt deliberationes, vocem populi pro voce Dei habendam, (ubi consenserit), esse ceaseo. » Bruno, Acrotismus, ediz. Fiorentino, Opéra latine conscripta, I, i, 65-66. —

la violence au lieu d'éclairer et de convaincre les esprits par la raison, et persiste à imposer aux peuples des dogmes contraires aux enseignements authentiques de la religion innée. Aussi voyons-nous Campanella revendiquer hautement pour les novateurs le droit d'exprimer librement leur pensée, et même ne tenir aucun compte, lorsqu'il expose ses conceptions religieuses personnelles, des limites qu'il a tracées lui-même dans l'Apologia pro Galilaeo entre les dogmes de foi, relatifs à la théologie surnaturelle et à la morale, et les opinions de physique ou d'astronomie ^ Comment respecterait-il ces limites, alors qu'il vise à faire triompher dans l'Eglise la conception du christianisme naturel, et que dans sa critique des croyances catholiques, il ne laisse plus guère subsister que le déisme ? — Pour lui assurément, le libre examen n'est pas la philosophie de l'avenir, mais elle est au moins celle du présent, et cette idée lui suffit pour le décider, en des occasions mémorables, à s'en constituer le champion enthousiaste et courageux jusqu'à la témérité.

II. — La défense DES droits de la science Campanella et Galilée

Il est remarquable qu'en 1629, c'est-à-dire à une date où grâce à sa science astrologique il avait conquis, pour un temps du reste bien court, la faveur du pape Urtain VIII, Campanella se soit empressé d'en profiter pour tenter d'obtenir les fonctions de « Qualificateur » ou de « Consulieur » du Saint-Office 2. Sa demande, qui ne fut pas agréée, indique assez combien il avait à cœur de prêter un appui effectif aux savants et aux philosophes dont les recherches et les spéculations étaient entravées par le contrôle jaloux et autoritaire de l'Inquisition romaine. Mais il n'avait pas même attendu cet accroissement momentané de son crédit pour assumer spontanément le rôle de défenseur de la pensée libre.

1. Voir ci-après : Cinquième Partio, chapitre sixième, II, l'opinion de Campanella sur la religion révélée.

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