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I. — L'Humanisme et la Réforme

La philosophie de la Renaissance est contemporaine d'un grand mouvement religieux : la Réforme. Quelle est son attitude vis-à-vis de ce mouvement? Telle est la première question qui s'offre à l'examen quand on veut définir exactement la conception de la religion à laquelle elle aboutit.

De toutes les causes proprement intellectuelles de la Réforme, le développement de l'humanisme est assurément la plus importante. En énonçant cette opinion, nous ne faisons guère que répéter un lieu commun. Au début du XVP siècle, des tentatives d'interprétation individuelle de l'Ecriture et la formation d'une exégèse indépendante du magistère de l'Eglise catholique devaient sortir tout naturellement de la connaissance du grec, de l'hébreu, des langues orientales, et de la critique philologique. Le père de l'humanisme, Lorenzo Valla, ne s'était. pas contenté d'appliquer sa science historique et linguistique à l'étude de l'histoire romaine de Tite-Live et de la rhétorique de Quintilien. Il s'en était servi pour relever les erreurs de la Vulgate, comparée au texte grec du Nouveau- Testament, et pour contester l'authenticité historique de la donation constanlinienne. Or, c'est Erasme, tout d'abord favorable à la Réforme, qui prend soin de publier le premier de ces deux travaux critiques, et quant au second, imprimé par les soins de Ulrich de Hutten, il tombe entre les mains de

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Luther plus d'un an avant sa citation à comparaître devant la diète de Worms V

Ce qui est vrai de l'humanisme allemand est vrai aussi de l'humanisme français'^. C'est dans un milieu de philologues, d'imprimeurs, de libraires, de relieurs, de professeurs au Collège de France, que la Réforme française, au moins un quart de siècle avant la formation du calvinisme, se développe d'une manière indépendante sous l'influence prépondérante de Lefèvre d'Etaples et de Marguerite de Navarre, se conciliant des esprits tels que Guillaume Budé, Vatable, Toussaint, Etienne Dolet, Nicolas Bourbon. Ici encore la critique philologique semble avoir devancé le mouvement religieux, mais, celle-ci une fois née, une dogmatique se constituait peu à peu, soit en France, soit en Allemagne, qui, par son apparence plus simple et son caractère plus rationaliste, visible par exemple dans la négation du purgatoire et des indulgences et dans la suppression du culte des saints, devait séduire dès le début les purs humanistes, hostiles aux pratiques superstitieuses et aux symboles grossiers, et favorables à un spiritualisme élevé inspiré de Platon, de Sénèque, et du Songe de Scipion.

Il semble donc a priori que, procédant comme l'humanisme d'un effort accompli pour repenser et pour revivre les idées et les sentiments de l'antiquité classique, le développement de la philosophie de la Renaissance aurait dû la conduire aussi à une conception de la religion en plein accord avec le

1. Nous nous inspirons ici de l'excellente étude de Giovanni Sante- Felici : Le origini e le cause délia Riforma seconda Tommaso Campanella, Rendiconti délia Reale Accademia dei Lincei, Classe di scienze moraii, storiche e fdologiche, Série quinta, vol. VI, 1897, p. 109-131 et 166-191. Sur l'influence de l'humanisme et de la critique philologique, voir p. 178-181.

2. Nous suivons ici l'intéressant article de M. H. Hauser : De l'humanisme et de la Réforme en France (1512-1552), Revue historique, tome 64, Paris, 1897, p. 258-297. — Il est presque superflu de dire tout le profit que nous avons tiré de la belle histoire des « Origines de la Réforme » de M. Imbart de la Tour, et en particulier du tome I : La France moderne, Paris, Hachette, 1905, et du tome II : L'Eglise catholique, la crise et la renaissance, Paris, Hachette, 1909. — Voir en outre A. Renaudet, Préréforme et humanisme à Paris pendant les premières guerres d'Italie, Paris, Champion. 1916. —

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protestantisme. Or, on constate qu'il n'en est rien. Erasme, Rabelais, Montaigne, sont restés catholiques. Les disciples de Pomponace, les averroïstes et les alexandristes de Padoue ou de Bologne, Cremonini lui-même, n'ont jamais rompu avec l'Eglise, et les attaques les plus vives dirigées au milieu et à la On du XVP siècle contre la Réforme l'ont été soit par des humanistes, soit par les deux penseurs les plus pénétrants de l'époque : Giordano Bruno et Campanella. Comment expliquer cette apparente contradiction ?

Nous n'y réussirions pas si nous nous bornions à voir dans l'humanisme un mouvement purement philologique, littéraire et esthétique, tendant à restituer dans leur originalité et à proposer à l'imitation des écrivains et des artistes les formes d'art propres à l'antiquité. Mais cette conception superficielle d'un courant de pensée qui a été la cause d'une rénovation de la vie intellectuelle et morale de l'humanité n'expliquerait même pas pourquoi, à une certaine date, il s'est confondu avec le courant encore faible qui, au début du XVP siècle, portait les esprits vers la réforme religieuse. De plus, elle est manifestement contraire à l'histoire, et surtout à la psychologie. Bien des historiens l'ont montré, et notamment Burckhardt \ M. Hauser, et M. Imbart de la Tour : l'amour des lettres anciennes procédait d'un sentiment sérieux et profond, lié à des vues très neuves sur l'idéal de l'existence individuelle, sur l'homme et sur la religion, et pénétrant peu à peu de son influence toutes les manifestations de la pensée spéculative et de l'action pratique, a Les Vadius et les Trissotins du XVP siècle ont pu croire que les manuscrits antiques avaient été retrouvés, déchiffrés, édités à seule fin de leur fournir des modèles pour leurs épigrammes de circonstance et leurs dis-

1. J. Burckhardt, La civilisation en Italie au temps de la Renaissance, ^ Sixième Partie, Chapitre III, traduction Schmitt, éd. citée, t. II, p. 286 : « La plus forte influence de l'antiquité retrouvée sur la religion ne tenait pas du reste à un système philosophique, à une doctrine, on à une opinion des anciens, mais à un jugement qui dominait toute la vie. On préférait les hommes, et en partie aussi les institutions de l'antiquité, aux hommes et aux institutions du moyen-âge ; on voulait imiter les anciens de toutes les manières et l'on devint ainsi complètement indifférent à la pureté de l'idée religieuse. L'admiration de la grandeur historique absorbait tout le reste. »

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cours d'apparat ; mais un Rabelais ne pouvait pas plus fouiller les vieux livres qu'un Michel- Ange dessiner les débris épars sur le sol romain sans que leur âme à tous deux fût envahie par les idées antiques, ou que plutôt, au contact de l'antiquité retrouvée, cette âme se renouvelât et se rajeunît tout entière... Si les expressions sont vraiment quelque chose de plus que des « flatus vocis », si elles sont grosses des idées que l'étymologie et l'histoire y ont déposées comme des germes, l'humanisme est essentiellement la conception des litterae humaniores, c'est-à-dire l'affirmation hardie que l'étude des lettres antiques rendra l'humanité plus civilisée, plus noble et plus heureuse, plus semblable à ce qu'elle était dans ces cités brillantes où l'être humain se développait en liberté. Or cette idée, vraie ou fausse, bienfaisante ou dangereuse, féconde assurément, apparaît pour la première fois dans le monde avec Pétrarque, et quatre éléments au moins la composent : l'idée que l'homme est à lui tout seul pour l'homme un digne sujet d'étude, et cette idée est l'humanisme même, l'idée et le désir de la gloire, l'idée de la continuité du monde antique dans le monde actuel, enfin l'idée de la beauté ^ ».

Quelles sont maintenant les raisons d'ordre intellectuel et sentimental pour lesquelles, après une alliance de courte durée, une scission, allant jusqu'à une hostilité déclarée, s'est produite entre la Réforme et la philosophie née de l 'humanisme .!> — Par un contact prolongé avec l'art et la pensée de l'antiquité classique, les grands esprits de la Renaissance s'étaient accoutumés, parfois à leur insu, à cette idée que la civilisation, sous toutes ses formes, pouvait se développer en dehors de l'Eglise et du christianisme et par les seules forces de la nature et de la raison. Pu isqu 'avant toute révélation, avant même la Rédemption, les sages et les philosophes de la Grèce et de Rome ont pratiqué les plus sublimes vertus de courage, d'amitié, d'abnégation, de résignation, que le moyen-âge croyait être l'apanage des saints, il semble aux penseurs du XVP siècle que la morale, au même titre que la politique, l'art et la littérature, peut se constituer sur des bases rationnelles et naturelles, et gouverner la conduite par des motifs étrangers

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