H. Hauser, article cité, p
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à toute inspiration religieuse. L'honneur, la générosité, l'attrait souverain de la perfection réalisée par le développement harmonieux des facultés individuelles, tels sont ces motifs moraux qui se juxtaposent ou se substituent peu à peu dans l'esprit des hommes de la Renaissance aux raisons chrétiennes de bien agir. L'idée qui surgit donc de toutes parts, favorisée par les causes politiques et sociales qui contribuent en Italie aux incessants progrès de l'individualisme, c'est celle de la valeur éminente, de la dignité et de la grandeur de l'homme, considéré en lui-même, hors de l'action de la grâce divine, et pourvu des seules ressources de sa raison, de son imagination, de ses facultés physiques, esthétiques et intellectuelles. Le véritable modèle à imiter, ce n'est plus le saint, dont la peinture continue à retracer, mais avec un art tout païen, les actions merveilleuses ; c'est, pour la vie active, le héros antique ; pour la vie contemplative, le sage grec ou romain. « Saint-Socrate, priez pour nous ^ ! » tel est le cri d'Erasme.
Entre cet idéal tout laïque et profane et la profondeur de vie religieuse d'un Luther, d'un Calvin, d'un Théodore de Bèze, comment le contraste n'éclaterait-il pas ? La Réforme restitue contre l'humanisme l'idée essentiellement chrétienne de la corruption de la nature. A la confiance et à l'orgueil de l'homme de la Renaissance, qui ne songe plus ni au péché, ni à la Rédemption, ni à la nécessité permanente de la grâce, elle oppose une vision, particulièrement sombre dans le calvinisme, de l'irrémédiable faiblesse de la raison et de la volonté, de l'impuissance absolue du chrétien lui-même, lorsqu'il est privé du secours divin, du néant enfin et de l'inutilité pour le salut de la prétendue perfection et des fausses vertus que la créature, réduite à ses seules forces, est capable d'acquérir. Tel est en effet le sens profond de la doctrine de la justification par la foi et de l'inefficacité des œuvres. Poussée jusqu'à ses plus extrêmes conséquences, elle aboutissait à la négation du libre arbitre et à la croyance à la prédestination. Au lieu de s'associer à l'élan joyeux de la Renaissance vers la vie et vers
l.Voir le Convivium Ueligiosum, Erasmi Opéra omnia, éd. Clericus, Lugdduni Batavorum, 1703, I, 681 sq. — Cf. Imbart de la Tour, ouvrage cité, t. II, p. 411. — **
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la perfection, conçue comme un développement intégral, et toujours conforme à la nature, des plus nobles facultés de l'être humain, la Réforme semblait ainsi le combattre ou tout au moins l'amortir en restituant à la conscience chrétienne le sentiment perdu ou effacé de la subordination de l'ordre de la nature à l'ordre de la grâce et du vouloir humain à l'action divine.
Il faut donc se garder de traiter comme de simples discussions métaphysiques et théoriques les polémiques qui s'engagent par exemple entre Erasme et Luther sur le libre arbitre, et de n'attribuer qu'une importance secondaire aux objections bien postérieures d'un Bruno et d'un Campanella à la doctrine protestante de la prédestination, de la grâce et de la justification par la foi : derrière ces divergences en apparence purement théoriques se cache un contraste irréductible entre deux conceptions de la vie et de la perfection, un antagonisme profond de sentiments, une opposition d'idéal. Dès lors, on le comprendra, il importe peu au fond que Montaigne avec son septicisme et son idée héraclitéenne du devenir, qu'Erasme avec ses arguments dépourvus d'originalité, que Pomponace avec sa notion du destin, que tous les penseurs du XYP siècle avec leur croyance à la divination, à l'astrologie, et à la magie, que Bruno et Campanella enfin avec kur panthéisme ou leur demi-panthéisme, réussissent ou non à sauvegarder ou à justifier dans leurs doctrines l'affirmation du libre arbitre de l'homme. M. Hauser l'a bien compris : « Théoriquement ces philosophies pouvaient nier la liberté humaine d'une façon aussi absolue que le faisait le christianisme : pratiquement elles enseignaient le libre et complet développement du moi, les droits du sens individuel, l'exercice de la vertu considéré comme un mérite, la recherche de la gloire, bref favec tout ce que ce mot contient de blâme et d'éloge) l'orgueil ^ ».
Ainsi la religion à laquelle devait aboutir le développement normal de l'humanisme, ce n'était pas le protestantisme, c'était une sorte de théisme ou même de déisme. Cette tendance, déjà
1. H. Hauser, art. cité, p. 285. — Sur l'opposition de l'humanisrae à la Réforme, consulter l'excellent ouvrage de M. Albert Autin : L'échec de la Réforme en France au XV I^ siècle, Toulon, Paul Tissot, 1917.
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visible au XV^ siècle dans les poésies de Laurent le Magni- Oque, et qui dans l'esprit des lettrés et des philosophes de l'entourage des Médicis, était associée à une conception historiquement fausse, mais moralement très noble et très élevée, de l'unité d'origine et de la valeur relative de tous les dogmes et de tous les cultes, s'affirme au siècle suivant, après les premiers progrès importants de la Réforme, d'une manière aussi inquiétante pour le protestantisme que pour l'Eglise romaine. C'est en vain que l'effort déjà tenté, au sein de l'Académie platonicienne de Florence, par un Marsile Ficin et un Pic de la Mirandole pour christianiser la culture de la Renaissance, est renouvelé, toujours en faveur du catholicisme, et cette fois- contre Luther, par des érudits comme Erasme. L'humanisme chrétien que ce dernier, avec l'appui de Léon X, son correspondant, essaye de constituer, sur la base d'une théologie émondée de tous les problèmes parasites et d'un dogme qui offrira aux fidèles moins un ensemble de croyances intellectuelles à admettre qu'une règle de vie à pratiquer, se révèle en fin de compte impuissant à vaincre les deux courants qui lui sont opposés : la libre-pensée, dont les ravages s'étendent de plus en plus en Italie et qui allait triompher chez les disciples de Machiavel et de Pomponace, le mysticisme fidéiste, parfois appuyé, comme chez le second Pic de la Mirandole, sur une philosophie sceptique ^ — L'échec de cette tentative de conciliation entre l'esprit de la culture nouvelle et l'esprit chrétien rejette de plus en plus dans le camp des déistes toutes les intelligences cultivées chez lesquelles domine le premier.
Aussi dès 1560, les calvinistes, qui dix ou quinze ans auparavant avaient déclaré la guerre aux « libertins spirituels » ^, et n'avaient pu tolérer les doctrines d'Etienne Dolet, de Guillaume Postel, de Michel Servet, non plus que celles de Rabelais et de Despériers, sentent-ils la nécessité nouvelle de combattre les déistes. « Déiste, dit Viret, un dos principaux lieu-
1. Voir Imbart de la Tour, o. c, t. II, livre III, chap. I, p. 336, et surtout le chapitre III ; L'humanisme chrétien, p. 369-441, et le livre IV : Léon X et la Renaissance religieuse, p. 503.