H. Hauser, art. cité, p
l'hostilité contre la réforme 363
tenants de Calvin, est un mot tout nouveau, lequel ils veulent opposer à athéiste ». Les déistes admettent l'existence de Dieu, et même ils ont « quelque opinion de l'immortalité des âmes », mais ils se dispensent néanmoins « des deux religions qui sont en différend » ^ — Peu de temps après cette date, la rupture est consommée entre l'humanisme et la Réforme. Les partisans de la nouvelle culture sont allés jusqu'à l'incrédulité, en Italie surtout ; ou bien, comme Jean Bodin, ils se sont arrêtés à la religion naturelle ; ou encore, estimant plus souple et plus humaine, plus favorable aussi au libre arbitre, la doctrine catholique de la grâce, pénétrés d'autre part par leur culture antique de l'idée du caractère sacré de l'Etat et de la tradition, rendus enfin par leur scepticisme plus confiants dans l'ordre qui naît de la coutume que dans les innovations de la raison, ils sont restés catholiques, en France notamment, pour des motifs sociaux et patriotiques '^. De toute manière ils ont en haine le protestantisme, et quand ils parlent de la loi de nature, c'est aux enseignements de Genève bien plus qu'à ceux de Rome qu'ils entendent l'opposer. Allons-nous constater les mêmes sentiments hostiles à la Réforme chez les deux philosophes qui représentent le mieux l'esprit du temps : Bruno et Campanella ^
i. Viret, Instruction chrétienne, épître dédicatoire, édition de 1563, tome II ; — texte cité par Ch. de Rémusat : Herbext de Cherbury, sa vie et ses œuvres, Paris, Didier, 1874, p. 282-283.
2. 5ur ce point voir l'ouvrage de M. Fortunat Strowski : Saint-François de Sales, Paris, Pion et Nourrit, 1898, pages 9 à 17. — M. Hauser {art. cité), a noté très exactement l'évolution de sentiment des humanistes français de 1512 à l.*)52 en distinguant trois moments : sympathie pour la Réforme ; puis, à partir des persécutions de 1534 et de 1535, divergences, qui s'accentuent dans le deuxième et le troisième livre de Rabelais ; enfin, vers 1547, rupture déterminée par la formation de la doctrine de Calvin et l'influence du concile de Tronte. L'exemple de Marguerite de Navarre lui paraît, ainsi qu'à M. Abel Lefranc (Revue d'histoire littéraire, 1896, Bulletin du protestantisme français, 1897, Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 1897-1898), éminemment caractéristique. Marguerite, d'abord sympathique aux idées nouvelles, finit par placer « au-dessus de la Réforme qui s'est transformée sous la main de Calvin en une doctrine de sèche et dure raison, le rêve d'une religion douce et humaine, d'un platonisme épuré dont l'amour est la seule loi ». — Cf. A. Autin, o. c, p. 145-170.
364 l'hostilité contre la réforme
n. — L'Opinion de Giordano Bruno sur la Réforme
Dans le discours intitulé Oratio valedictoria, qu'il prononce le 8 mars 1588 pour prendre congé des maîtres et des étudiants de l'Université de Wittenberg, premier berceau du protestantisme, Giordano Bruno glorifie Luther d'avoir, tel un nouvel Hercule, déclaré la guerre à l'Eglise, Cerbère à la triple couronne, et il fait l'éloge de sa réforme du culte et des sacrements ^ Il est peu probable néanmoins qu'à cette date même il ait adhéré du fond du cœur à la nouvelle religion. Il en approuve sans doute la partie critique, et c'est pourquoi, pour introduire les louanges indispensables dans une harangue d'adieu et de remerciement, adressée à des hôtes auxquels il doit deux années de tranquillité et de libre enseignement de sa philosophie, il n'a pas besoin d'imposer à sa pensée un déguisement ou de renier ouvertement ses convictions personnelles. Mais les dogmes positifs du luthéranisme, presque identiques à ceux de Calvin, lui inspirent sans doute alors la même répulsion que huit ans auparavant, lorsqu 'après avoir embrassé à Genève la religion réformée, et s'être vu excommunié pour hérésie et pour indiscipline, il avait préféré bientôt quitter la ville et s'efforcer ensuite, tant à Toulouse qu'à Paris, de rentrer dans le giron de l'Eglise catholique. Son imprudent retour en Italie, à la fin de l'année 1591, prouve assez combien il lui était difficile de s'accoutumer aux mœurs des Universités et des pays protestants et quel secret espoir peut-être il conservait, comme plus tard Campanella, de faire accepter ses doctrines plutôt par les catholiques que par les partisans de la religion réformée.
Nous avons donc toutes les raisons de croire que les violentes critiques dirigées contre cette dernière religion dans le dialogue De Vlnfinito, Universo e Mondi, et dans le Spaccio de In Bestia trionfante, ouvrages publiés tous deux en 1584 ^,
i. Oratio valedictoria, édition Fiorentino, Opéra latine conscripta, I, I, p. 20-21.
2. Sur cette date, voir p. V, VI et VII de la préface de M. Giovanni Gentile h son édition des Dialoghi morali de Bruno, Bari, Laterza, 1908.
l'hostilité contre la réforme 365
représentent bien l'expression définitive de sa pensée. Or ces critiques, auxquelles, — il importe de le noter, — le philosophe renvoie ses juges dans son interrogatoire de Venise du 3 juin 1592 \ pour se défendre contre l'accusation d'hérésie, sont toutes inspirées par le sentiment profond du caractère humain et profane, rationnel et naturel, qui, suivant une conviction commune à tous les penseurs de la Renaissance, doit être imprimé à toutes les règles de la conduite ainsi qu'à toutes les doctrines considérées comme les fondements immédiats de la morale.
Tout d'abord la conception religieuse de la justification par la foi et de l'inefficacité des œuvres est suivant Bruno immorale, inhumaine, et contraire à l'idée que l'on doit se faire de la perfection divine. Affirmer que les dieux ne tiennent nul compte des bonnes actions, et qu'à leurs yeux, pour grands que soient les hommes, ils ne sauraient par eux-mêmes être justes 2, c'est supprimer au sein de la communauté humaine le principal motif moral de bien agir : ce motif, c'est la gloire qui incite les individus au sacrifice, à l'héroïsme, et à toutes les vertus sociales par lesquelles se maintient et prospère l'Etat. Si l'on s'attache à cette doctrine mensongère, toute gloire humaine disparaît, en même temps que tout mérite. Elle fait place à la gloire divine. Or n'est-il pas de l'essence même des êtres parfaits et divins de se suffire à eux-mêmes, et de ne s'intéresser aux actions des hommes, de ne s'en émouvoir ou de ne s'en irriter, de n'en recevoir enfin de la tristesse ou de la joie qu'en vertu de leur souveraine bonté et en tant seulement qu'ils les considèrent comme favorables ou défavorables non pas à eux-mêmes, mais à la conservation et au développement de la société ? « C'est donc une chose indigne, insensée, profane et blâmable que de penser que les dieux recherchent la vénération, la crainte, l'amour, le culte et le respect des hommes pour une autre bonne fin et une autre utilité que celles des hommes eux-mêmes » '. Les