Ibidem
2. Pierre Charron, De la Sagesse, Trois livres, par Pierre ChaiTon, Parisien, Docteur es Droicts, Rouen, Jean Berthclin, MDCXXIII ; — livre II, ch. V, p. 381.
3. Biirckhardt, o. c, t. TI, note 1, p. 343 ; — Cardanus, De propria vita, cap. XIII.
les voylà dans le grand cours de l'univers, et dans l'enchaisneure des causes stoïques ; vostre fantasie n'en peult, par souhait et imagination, remuer un poinct, que tout l'ordre des choses ne renverse, et le passé, et l'advenir » ^ — Nous étonnerons-nous maintenant de voir, dès la fin du XVP siècle, la religion rencontrer en face d'elle, comme une doctrine ennemie qu'elle doit s'efforcer soit de combattre, soit de s'assimiler, une morale purement laïque, foncièrement hostile à l'idée chrétienne de la corruption de la nature ? Cette morale, qui était contenue en germe dans l'humanisme, et qu'un disciple de Montaigne, Charron, dégage des principes posés par son maître, et déclare infiniment supérieure à la morale intéressée fondée sur l'espoir du paradis et la crainte de l'enfer, il y avait presque un siècle déjà que Pomponace l'avait déduite des enseignements de la philosophie antique, pour l'opposer, et, malgré bien des précautions et des réticences, pour la substituer à l'éthique traditionnelle du christianisme.
La philosophie de Pomponace, dont le développement se place au début du seizième siècle, représente le moment où la pensée de la Renaissance italienne, parce qu'elle a essayé de pénétrer la signification originelle de la conception aristotéticienne du monde et de l'âme, altérée et faussée pendant le moyen-âge par les interprétations, les commentaires et les ^adaptations de la scolastique chrétienne, est amenée à constater une irréductible opposition entre l'ordre de la grâce et l'ordre de la nature, les croyances révélées et les vérités enseignées par la raison. Or, — et c'est là un fait remarquable, — l'auteur du Trartatiis de Immortalitate avimae ne se préoccupe nullement de rechercher entre la science et la foi une conciliation quelconque. Sans s'émouvoir de la contradiction, il admet que quelque chose peut être vrai pour le théologien sans être vrai pour le philosophe, et après avoir
i. Montaigne, Essais, livre III, ch. II, Du repentir ; — voir Joachim Mrrlant, o. c, p. 69-72.
déclaré qu'il est loisible à la volonté d'adhérer à des croyances qui répugnent la raison, il ne pousse pas plus loin l'explication qu'on attendrait légitimement de lui sur la nature et le but de cette adhésion ^ A vrai dire, et la remarque s'applique à quelques-uns de ses disciples ou successeurs de l'école de Padoue ou de Bologne, et notamment à Cremonini, les négations ne l'effrayent guère, et le problème religieux l'intéresse assez peu. Le moment de la conciliation et de la synthèse ne viendra qu'à la fin du siècle, lorsque Campanella, rassemblant les idées élaborées par l'humanisme et par la pensée philosophique indépendante, tentera de les incorporer à une conception de la religion naturelle qui donne satisfaction en même temps aux besoins de la foi et aux exigences du naturalisme. — Au moins Pomponace a-t-il eu le mérite de définir avec clarté les termes de l'antinomie, et c'est dans sa morale que pour la première fois on rencontre des vues théoriques précises sur les principes de conduite que la civilisation païenne de la Renaissance était en mesure d'opposer à l'éthique chrétienne. C'est le problème de l'immortalité de l'âme qui lui donne en 1516 l'occasion d'exposer ses vues. Que faut-il répondre aux philosophes qui soutiennent que dans l'hypothèse où l'âme serait mortelle, l'homme n'aurait jamais aucune raison de s'exposer à la mort ? L'argument, suivant Pomponace, est dépourvu de toute valeur. Entre deux actions possibles, l'homme en effet doit toujours choisir la meilleure, entre deux maux le moindre, et comme aucun bien n'est plus précieux que la vertu, aucim mal plus grand que le vice, le devoir est de s'exposer à la mort, même si elle entraîne après elle le néant absolu, lorsqu'il s'agit de procurer le salut à sa patrie ou à ses amis, ou d'éviter une action déshonorante. La vie certes est un bien, mais lorsqu'on la sacrifie pour atteindre une fin élevée, ce n'est pas à ce bien que l'on renonce, mais au vi'e même. L'homme doit préférer sa vie humaine, si courte soit-elle, à la vie de la bête, si longue qu'elle soit. Ce n'est pas la durée de l 'existence qui importe, c'est la gloire, et c'est
1. Haralfl Hoffrlinp, Histoire de la philosophie moderne, trad. RordiVr, Paris, .\lcan, 1906, t. I, p. 20 : « Il fPomponarp] so borne h inrliqnor la volonté comme base do la foi. sans on donnor d'autre oxpliration, bion que cela soit d'un grand intérêt ».
la honte. Pomponace restaure ainsi la doctrine de Socrate, de Platon et d'Aristote : le plus grand malheur qui puisse arriver à l'homme c'est la faute ; le plus grand bonheur qu'il puisse atteindre, c'est la vertu \ Pourquoi donc les hommes croient-ils qu'il vaudrait mieux commettre des crimes plutôt que d'affi-onter la mort, si l'âme était mortelle ? C'est parce qu'ils ignorent l'excellence de la vertu et l'ignominie du vice, et voilà pourquoi, pour réfréner leurs passions, il a fallu faire luire à leurs yeux l'espoir d'une récompense ou leur inspirer la crainte d'un châtiment ^ Pomponace est donc amené à exposer son opinion sur le rôle et la place de l'idée de sanction en morale. De sa conception, audacieuse pour l'époque, il importe d'indiquer les traits principaux.
Il y a deux sortes de sanctions. Les unes sont essentielles, et inséparables de l'action bonne ou mauvaise ; les autres au contraire sont accidentelles et séparables. Les premières consistent, pour l'homme de bien, dans l'harmonie intérieure de son âme et le bonheur qui remplit sa vie, ou plutôt encore dans la vertu, à laquelle ce bonheur est identique et qui est ainsi à elle-même sa propre récompense ; — pour l'homme vicieux, dans le désordre et les tourments intérieurs qui accompagnent nécessairement ses actions mauvaises, ou plutôt encore dans le vice même, qui fait son malheur, et qui est ainsi à lui-même son propre châtiment. Les secondes, ce sont les récompenses et les peines décernées ou infligées du dehors et qui, n'étant pas liées nécessairement aux actes vertueux ou vicieux, peuvent très bien manquer, tandis que les sanctions essentielles sont toujours présentes^. « Or il est nécessaire de savoir ici deux choses. En premier lieu la récompense accidentelle est de beaucoup plus imparfaite que la récompense
1. Tractatus de Immortalitate animae, Bononiae, 1516, caput quartum decimum, in quo ad objecta respondetur. — Ad secundum argumentum.
2. Op. cit., loc. cit. : Non quod scelera sint potius committenda quam mors subeunda si anima esset mortalis : illud namque neque sapienter neque theologice dici censeo : sed quod homines non cognoscentes excellentiam virtutis et foeditatem vitii omne scelus perpetrarent prius quam mori. Quare ad refrenandum diras hominum cupiditates data est spes praemii et timor punitionis.