Op. cit., cap. cit., ad quartum argumentum
2. Ibidem : Et anima advertas quod studiose operans non exspectans praemium aliud a virtute, longe virtuosius et magis ingénue videtur
En même temps que la notion de l'autonomie, c'est celle de la dignité humaine qui est placée par Pomponace au centre même de la morale. — La nature de son âme fait de l'homme un être intermédiaire entre les êtres matériels et les êtres immatériels. Par suite il n'y a dans le monde aucune espèce de propriété qui ne puisse lui convenir. Par la conduite qu'il adopte, et suivant qu'il établit dans sa vie soit la domination de l'intelligence, soit au contraire celle des sens ou des fonctions végétatives, l'homme peut indifféremment ou bien se rapprocher, sans jamais l'atteindre, de la perfection des esprits purs, ou au contraire s'égaler à la bête, à la plante, ou même à la pierre. Mais son devoir est manifestement d'obéir à sa nature propre, et de se conduire non comme une bête, mais comme un homme. Il est donc faux que la négation de l'immortalité de l'âme entraîne pour lui comme conséquence le droit de s'adonner aux voluptés corporelles, de commettre toutes les mauvaises actions conformes à son intérêt, et de négliger comm'e des choses vaines le culte divin, la prière, et les sacrifices. Ces derniers actes en effet sont éminemment vertueux ; les vols au contraire, le brigandage, les meurtres et la débauche sont des vices par lesquels l'homme se transforme en animal et cesse véritablement d'être homme ; telle est la vraie raison pour laquelle nous devons nous en abstenir 2.
Douterons-nous maintenant de la conformité à la nature de cette morale de la dignité humaine ? Observons les bêtes elles-
operari quam ille qui ultra virtutem praemium aliquod exspectat, quique fugit vitium ob turpitudinem vitii, non propter timorem poenae debitae pro vitio, magis laudandus videtur quam qui évitât vitium propter timorem poenae ; juxta illud oderunt peccare boni virtutis amore ; oderunt peccare mali formidine poenae. Quare perfectius asserentes animam mortalem melius videntur salvare rationem virtutis quam asserentes immortalem, spes namque praemii et poenae timor videntur servilitatem quamdam importare quae rationi virtutis contrariatur.
1. Op. cit., cap. quartumdecimum : Nam cum naturaliter félicitas appetatur, et miseria fugiatur, et per dicta félicitas consistit in actu virtuoso, miscria vero in actu vitioso ; cum ex tota mente Deum colère, divina honorare, fundere ad Deum preces, sacrifiearc, sint actus maxime virtuosi, ideo debemus totis viribus inniti ad acquisitionem istorum. Et e contrario vero furta, rapinae, homicidia, vita voluptuosa sunt vitia quae faciunt hominem transire in bcstlam et desinere esse homincm, ideo ab iis abstinere debemus. — Cf. cap. I.
mêmes ; nous verrons que leur âme, mortelle de l'aveu de tous les philosophes, leur inspire parfois des actions héroïque^, par lesquelles elles ne craignent pas d'affronter les plus grands dangers pour atteindre les fins propres de leur être : les abeilles se sacrifient pour protéger leur reine et pour défendre leur cité ; le mâle de la seiche brave la mort pour sauver sa femelle. Conforme à la nature, cette conduite doit être aussi approuvée par la raison ^
Au reste, la morale sociale, comme la morale individuelle, doit être fondée sur l'idée de la place que l'homme occupe dans le monde, et sans faire appel à aucune notion surnaturelle et révélée. Il suffit de comparer le genre humain à un organisme dont tous les individus constituent les membres, qui ont été créés pour des fonctions diverses assurément, mais réglées en vue de l'harmonie du tout et de l'utilité générale. L'abandon de la thèse de l'immortalité facilitera ainsi la subordination des intérêts de la personne à ceux de l'espèce : se sachant mortel, l'individu considérera comme sa fin suprême la fin même de l'humanité 2. Après Pomponace, Cardan le répétera, avec plus de netteté encore : si l'homme est mortel, il devient à lui-même sa propre fin, il est pour ainsi dire divinisé*. N'est-il donc pas juste de dire que la morale ainsi élaborée est vraiment, dans toute la force du terme, la morale de l'humanisme ?
Que lui manque-t-il encore pour résumer en elle toutes les tendances de la Renaissance ? Tout d'abord, sa conception de la subordination des vertus individuelles aux devoirs sociaux est vague, générale, à peine esquissée. Ensuite elle ne détermine pas avec une précision suffisante la fin suprême de
1. Op. cit., cap. XIV : Haec autem cum natxira fiant secundum rationem facta sunt.
2. Ibidem : Universum namque humanum genus est sicut unum corpus, ex diversis membris constitatum, quae et diversa habent officia, in communem tamen iitilitatem generis humani ordinata. Ita non quilibet habet ultimum ftnem qui convenit parti, nisi nt pars generis humani ; sufficit autem habcre communem finem humanum ; quapropter ad rationem dicitur, quod si homo mortalis est, quilibet homo potest habere finem qui universaliter competit homini.
3 Cardani Opéra, Lugduni, 1G63, t. I, p. 500. — Voir Fiorentino, Pietro Pompona:zi, cap. IV, p. 180, cap. XI, p. 360, et notes.
l'activité humaine, telle qu'elle est révélée par l'étude objective de la nature. Enfin, bien qu'elle soit favorable à l'idée d'un Dieu connu par les seules forces de la raison \ elifije .développe en__deh£I:s__dfî iaL-.xeligion, Pomponace ne se souciant nullement d'en réformer, dans un esprit naturaliste, les dogmes, le culte et les institutions. C'est à combler ces trois lacunes que s'appliquèrent Giordano Bruno, Télésio et Campanella.
Le but du Spaccio de la Bestia trionfante, présenté du reste par l'auteur comme une simple esquisse, est de « traiter de la philosophie morale suivant la lumière naturelle » ^. Or un des principaux enseignements de la nature c'est la condamnation de ce christianisme. passif et contemplatif qui, dans la hiérarchie des valeurs, élève la vie pufSiïïeht intérieure et inHIviduelle du sentîiment et de la foi bien au-dessus de l'action pratique et féconde en résultats avantageux pour la communauté humaine. Le critérium de la moralité, la règle dont l'application permet de donner aux vertus le rang qu'elles méritent vraiment dans une éthique réformée, c'est l'utilité sociale. Est immoral au plus haut degré tout acte nuisible à l'Etat, immorale encore, mais à un degré moindre, l'action qui n'est nuisible qu'à l'individu ; il n'y a plus d'immoralité là où l'Etat et l'individu ne subissent aucun préjudice *.
Ce principe inspire à Bruno une critique très vive non seulement, comme nous l'avons vu, des idées de la Réforme sur la foi et sur la grâce, mais encore de toute la conception chrétienne de la vie morale. S'il condamne l'intempérance/^ c'est parce qu'elle introduit la discorde, le trouble, la disso- J
1. Pétri Pomponatii De fato, libero arhitrio et de Praedestinatione libri V, Basileao, ex officina Henricpotrina, anno MDLXVII, p. 952 : Natiiralis autem finis hominis est Dei intellectio, quae per natiiralia haberi potest.
2. Spaccio de la Bestia triovfante, Epistola esplicatoria, p. 7, ediz. Gentile.