Op. cit., lib. IX, cap. XXXI, p. 39i
seurs la croyance à la bonté de la nature, et incorporait à son système toutes les idées optimistes et naturalistes élaborées depuis le XV« siècle, la question se posait de savoir quelles profondes modifications il était indispensable d'introduire dans la notion de religion, pour satisfaire en même temps aux exigences de l'éthique nouvelle et à celles qu'impliquait le nuiintien même des vérités fondamentales du spiritualisme chrétien. Avant d'exposer sa solution, que nous étudierons dans les chapitres qui vont suivre, examinons d'abord ce quo devient dans sa doctrine la morale de Télésio.
Pour Campanella, comme pour le penseur dont il est le disciple, le but idéal de la volonté humaine se confond avec le but réel de toute activité naturelle : c'est donc essentiellement la conservation de l'individu. Prendre conscience de cet instinct, le soumettre à l'empire de la raison et le diriger sagement vers sa fin, telle est la fonction que doit remplir la morale.
Or il y a pour l'individu quatre manières de se conserver : en lui-même et par le développement de son être personnel, dans sa descendance et par la propagation de son espèce, dans sa cité, par le souvenir glorieux qu'il laisse de son nom et de sa vie, enfin en Dieu, par l'immortalité qui unit son âme immatérielle au principe divin d'où elle émane. Les vertus humaines peuvent donc se classer en catégories diverses suivant qu'elles se rapportent à l'un ou à l'autre de ces quatre modes de conservation \ mais entre elles comme entre leurs fins il existe une hiérarchie : Campanella, — et c'est en cela que consiste l'originalité de son éthique comparée à celle de Télésio, — voit dans l'instinct de reproduction, puis dans l'appétit de la gloire et dans les inclinations sociales, enfin
t. Real. Phil, 1623, Moralia, cap. I, art. I à IV, p. 223-240 ; — Poésie, ediz. Gentile, p. 60 sq., p. 52, p. 53 ; — Phil. rat. Poetica, cap. II, art. II, p. 90 ; — Disputationes, 1637, Moralia, cap. I, art. III, p. 12 ; cap. I, art. II, p. 8. ,
dans le désir d'immortalité, des manifestations de plus en plus nobles de la même tendance fondamentale : l'amour inné de soi qui, si l'on va au fond des choses, s'identifie avec l'élan de la Nature vers Dieu. Par la recherche des quatre modes de conservation, l'homme réalise donc avec une perfection croissante l'idéal dont le pressentiment secret, ou même la possession virtuelle et cachée, doit être considérée comme la cause profonde de l'activité de tous les êtres. C'est ainsi, nous le verrons, que notre philosophe pense concilier avec les exigences de l'esprit religieux la morale foncièrement naturaliste qu'il emprunte à Télésio ^ Cette aspiration vers la béatitude éternelle, que son maître s'était contenté d'ajouter au désir de conservation personnelle comme un attribut spécial de l'âme immatérielle (mens) ^, il en fait, lui, le ressort véritable de toute vie qui, par un mouvement progressif et continu, et dans la mesure de ses forces, pleinement épanouies chez l'homme, vise à se conserver et à s'éterniser, d'abord dans les limites de l'individualité, ensuite, en franchissant ces limites, dans l'existence plus vaste de l'espèce et de la société, enfin, par delà le lieu et le temps, au sein de l'Etre infini et sans mesure. La sainteté, qui correspond à cette aspiration suprême et dernière, voilà donc la vertu qui est à l'origine de toutes les autres ; la conscience religieuse pénètre et domine toutes les fonctions de l'être '.
Cette divinisation des instincts naturels, subordonnés à une fin éternelle qui dépasse, en les expliquant, leurs objets immédiats, supprime-t-elle toute opposition et tout conflit entre la morale de Campanella et la morale chrétienne .^ Elle implique assurément un remaniement profond des conceptions de Télésio. Le devoir social n'est plus fondé sur la né<^essité de la conservation personnelle, et le souci de l'espèce, qui inspire au législateur de la Cité du Soleil de sévères mesures comme l'abolition de la propriété individuelle et la réglementation minutieuse des rapports sexuels*, prédomine nettement sur