La Cena de le Ceneri. dial. terzo, ediz. Gentile, p
LA DÉCHRISTIA^■ISAT^O^ DU SENTIMENT RELIGIEUX 411
Mais de la conception de la relativité du lieu et de l'uniformité des actions naturelles, ce philosophe tirait encore une autre conséquence, non moins intéressante que les précédentes. Si les déterminations de l'espace, comme le haut et le bas sont purement relatives, il devient impossible de considérer le lourd et le léger comme des qualités absolues. Par rapport à l'univers pris dans son ensemble il n'y a pas de corps pesant en soi ou léger en soi : ces qualités doivent leur existence aux actions qui s'exercent entre les parties d'un corps céleste et ce corps céleste lui-même. La théorie des lieux naturels est ainsi irrémédiablement ruinée, et avec elle toute distinction entre la science du ciel et la physique des êtres sublunaires. La terre est un corps céleste comme les autres. Le ciel est pour ainsi dire partout '.
Or la doctrine métaphysique ainsi construite sur la base de la nouvelle astronomie conduisait à une conception religieuse éminemment favorable au panthéisme. Elle faisait cesser l'opposition dualiste que la pensée chrétienne avait établie entre Dieu et la création, entre l'Etre infini et la nature finie. Cette glorification de l'œuvre divine, que le sentiment religieux de l'époque opposait au pessimisme chrétien, était portée à son comble par l'hypothèse de l'infinité des mondes. Puisque deux infinis réels distincts ne peuvent exister simultanément, comment ne pas admettre en effet que Dieu est intérieur à l'univers, et lui communique du dedans le mouvement et la vie ? Comment ne pas attribuer à l'esprit humain qui, malgré le témoignage contraire des sens, a restitué au ciel ses mouvements véritables, son immensité, et sa dignité, le pouvoir de s'élever, par la contemplation de la multiplicité des phé-
1. Cf. Galilée, Dialoghi dei massimi Sistcmi, dial. 1°, Opère, ediz. d'.\lbpri, I, 44 ; — ediz. naz., t. VIT : Quanto alla terra, noi cerchiamo di nobilitarla e perfezionarla, menfre procuriamo di farla simile ai corpi celesti, e in certo modo metterla quasi in Cielo, dove i vostri filosofi l'hanno bandita. (Trad. : Quant à la terre, nous cherchons à la rendre plus noble et plus parfaite quand nous tâchons de la faire semblable aux corps célestes, et en une certaine manière de la mettre pour ainsi dire dans le Ciel, d'où vos philosophes l'ont chassée). — Cf. Leonardo da Vinci, in Scritti letterari, ediz. J. P. Richter, London, 1883, parte II, n° 806 : Tu nel tuo discorso ai a concludere la terra esser»» una Stella quasi simile alla luna e la nobiltà del nostro mondo.
nomènes, jusqu'à l'unité de leur principe, par l'étude des connexions innombrables des êtres finis et imparfaits, jusqu'à l'Etre parfait et infini ? Dieu n'est pas loin de nous ; il est dans l'univers ; il est dans l'homme, le premier des êtres naturels, et on peut l'atteindre par la double voie de la connaissance physique et métaphysique de la nature, et de l'intuition intérieure.
Bruno donc s'abandonne éperdiiment à l'ivresse mystique qui est le terme de cette double recherche. « Ces astres magnifiques, ces corps étincelants qui sont autant de mondes habités, de grands êtres vivants et de très nobles divinités, qui semblent être et qui sont des mondes innombrables, peu différents en nature de celui qui les contient », lui révèlent la grandeur de Dieu ; ils lui enseignent, ils lui I prêchent par leurs voix innombrables qui retentissent dans l'infinité de l'espace l'infinie excellence et la majesté de leur premier principe ^ Ils sont les ambassadeurs qui annoncent la gloire et la puissance divine, « C'est ainsi que nous sommes incités à découvrir l'effet infini de la cause infinie, la vraie et vivante marque de l'infinie puissance, et que nous avons pour doctrine de ne pas rechercher la divinité éloignée de nous puisque nous l'avons tout près de nous, ou plutôt au-dedans de nous, plus intérieure à nous que nous-mêmes, de même que les habitants des autres mondes ne doivent pas la chercher près de nous, l'ayant auprès d'eux et au-dedans d'eux-mêmes, puisque la lune n'est pas plus le ciel pour nous que nous pour la lune » '.
1. De la Causa, Principio e Vno, p. 171, ediz. Gentile, dial. 2" : ..Questi magnifici astri e lampeggianti corpi, che son tanti abitati mondi e prandi animali ed eccellentissimi numi, che sembrano e sono innumerabili mondi non molto dissimili a questo che ne contiene ; i quali, esscndo impossibile ch'abbiano l'essere da per se, atteso che sono composti e dissolubili..., è necessario che conoscano principio e causa, e consequentemcnte con la grandezza del suo essere, vivere ed oprare : monslrano e predicano in un spacio infinité con voci innumerabili la infinita eccellenza e maestà del suo primo principio e causa.
2. La Cena de le Ceneri, dial. 1°, ediz. Gentile, p. 24 : Questi fiammcgianti corpi son que'ambasciatori, che annunziano l'eccellenza de la ploria e mafstà de Dio. Cossî siamo promossi a scuoprire l'infinito effetto dell'inQnitu causa, il vero e vivo vestigio de l'infinito vigore ; e abbia-
« Se non togliete il ben, che v'è da presso,
Corne lorrete quel, che v'è lontano ?
Spreggiar il vostro mi par fallo espresso,
E bramar quel, che sta ne l'altrui mano » ^ La beauté des êtres créés, la divine splendeur qui reluit en toutes choses, est ainsi pour Bruno le premier degré de l'ascension de l'âme vers Dieu. « Ces choses, si elles ne sont pas Dieu, sont au moins des choses divines, des images vivantes de la divinité; qui ne se sent pas offensée de se voir adorée en elles » ^.
Seulement, à l'infinité de l'objet qui est ici le terme de la
mo dottrina di non cercar la divinità rimossa di noi, se l'abbiamo appresso, anzi di dentro, più che noi medesmi siamo dentro a noi ; non meno che gli coltori degli altri mondi non la denno cercare appresso di noi, l'avendo appresso e dentro di se, atteso che non più la luna è cielo a noi, che noi alla luna. — Cf. De gli Eroici Furori, parte II, dial. 1", ediz. Gentile, p. 413. — Campanella reprend l'idée et même l'expression : (( ...più che noi medesmi siamo dentro a noi ». Il écrit : (( Igitnr balbutiendo ut quimus, praeponamus Deum ut Basim intrinsecam et extrinsecam, et fundamentum, et causam, et sustamentum immensum, in quo sunt omnia, et vivunt, et moventur. Quod etiam sit intimius nobis quam. nos nobis, etiam secundum mentem, si quidem et spatium ipsum intimius est corpori quam corpus sibi ». {Met., lib. X, cap. I, art. III, pars II, p. 243). — Cf. Campanella, Met., pars II, p. 144, lib. VII, cap. V, art. V ; — Ath. tr., 1636, cap. III, p. 27 ; — De sensu, 1637, lib. I, cap. VII, p. 15 : Deus enim est intrinsecus rébus midto magis quam propriae ipsarum formae, (ail S. August.), nec ducit ad finem nisi per ipsarummet naturas, imprimendo vira intrinsecam naturalem, non modo tendendi in finem, sed et sciendi tendere in finem. — Campanella s'est manifestement inspiré ici de son prédécesseur. Sur cette conception du Dieu intérieur commune aux deux philosophes, voir plus haut : Deuxième Partie, Chapitre quatrième : Le panpsychisme de Campanella ; — Quatrième Partie, chapitre deuxième : L'im7nort alité de l'âme et l'existence de Dieu ; — et aussi, dans la Troisième Partie, le chapitre quatrième, I.
1. La Cena de le Ceneri, dial. 1°, ediz. Gentile, p. 24. — Les vers cités par Bruno sont du poète Tansillo (Vendemmiatore, st. XVII). Ils signifient : « Si vous ne prenez pas le bien qui est là tout près de vous, comment pouvez-vous saisir celui qui est éloigné ? Mépriser ce qui est vôtre me paraît une faute caractérisée, ainsi que convoiter en même temps ce qui est aux mains d'autrui ».
2. De gli Eroici Furori, parte II, dial. 1°, ediz. Gentile, p. 406 : Queste, se non son Dio, son cose divine, sono imagini sue vive : nelle quali non si sente offeso, se si vede adorare.
contemplation, doit correspondre un progrès infini de l'esprit, de la volonté et du sentiment. « Il résulte de là que, quelle que soit la forme qui vienne à lui être présentée et à être comprise par lui, l'intellect, par cela même que cette forme est présentée et comprise, juge qu'au-dessus d'elle il en existe une autre, plus grande et plus grande encore, et se trouve ainsi toujours d'une certaine manière à l'état de pensée discursive et de mouvement, parce que toujours il voit que chaque chose qu'il possède est une chose mesurée, qui pour cela ne peut être suffisante par soi, ni bonne par soi, ni belle par soi, car elle n'est- ni l'univers, ni l'être absolu/ mais l'être réduit par contraction à telle nature particulière, telle espèce, telle forme, représentée par l'intellect, et présente à l'âme. Toujours donc, du beau compris, donc mesuré, donc beau par participation, il progresse vers ce qui est vraiment beau, et qui "n'a ni bords ni limites » V Et cette poursuite n'est pas vaine, « car il n'est pas naturel et il ne convient pas que l'infini soit compris, ni qu'il puisse se donner comme fini ; mais il convient et il est naturel que l'infini, pour être infini, soit infiniment poursuivi, dans un mode de poursuite qui n'a pas un caractère de mouvement physique, mais d'un certain mouvement métaphysique, lequel ne procède pas de V imparfait au parfait, mais s'avance en circulant à travers tous les degrés de la perfection, pour atteindre ce centre infini qui n'est ni un objet formé ni une forme » '.
Allons-nous retrouver chez Campanella cette aspiration à l'éternel et à l'infini qui est chez Bruno l'élément essentiel du sentiment religieux P
lïl. Le SENTIMENT RELIGIEUX CHEZ CaMPANELLA
Comme son prédécesseur Giordano Bruno, dont il semble parfois reproduire les idées, Campanella adhère à la doctrine