Voir plus haut : Troisième Partie, chapitre quatrième
2. De sensu, 1637, lib. II, cap. XXV. p. 89 ; — Ath. tr., 1636, cap. VII, p. 6S.
3. Lettre de Gaspard Schopp à Conrad Rittershusius du 17 février 1600 : « ...Sicque ustulatus misère periit [Bruno], renunciaturns, credo, in reliquis illis quos finxit mundis quonam pacto homines blasphemi et impii a Romanis tractari soient » Cité d'après Bartholmèss, Jordano Bruno, Paris, Ladrango, 1846, t. I, appendice I, p. 338. —
4. Campanella écrit pourtant {De sensu, 1637, lib. II, cap. XXV, p. 87) : « Quando homo nieditatur, extendit cogitationes supra solem et deinde
mer la pluralité des mondes, de défendre cette opinion contre le reproche d'hérésie \ et de traiter d'insensée la conception suivant laquelle en dehors de notre monde il n'y aurait que le néant, existence incompatible avec celle du Dieu infini 2. Sa pensée, comme celle de Bruno, se plaît à franchir les murailles qui bornaient le monde avant Copernic, pour contempler en imagination les systèmes d'astres encore inexplorés 011 habitent des âmes divines, instruments de la puissance créatrice ^. Maintenant dans les bornes du théisme, — assez difficilement du reste, — l'expression théorique et publique de sa doctrine, il conserve toujours au fond du cœur les sentiments d'un panthéiste, et nous le voyons reproduire textuellement les paroles de Bruno sur la présence de Dieu à l'intérieur de l'âme humaine et de l'univers des formes créées *. Que deviennent maintenant dans son âme les dispositions affectives spécifiquement chrétiennes ? La réponse à la question est dans l'examen des principaux thèmes qui inspirent ses effusions lyriques. Trait remarquable chez un poète qui écrit ses vers dans le fond d'un cachot dont il désespère de sortir, le leit-motiv de l'optimisme métaphysique et sans contredit celui qu'il affectionne le plus 5. C'est l'harmonie du monde, réalisée par la lutte des contraires, c'est la plénitude de la vie universelle, c'est l'amour soulevant tous les êtres vers Dieu, même à leur insu, qui, en lui révélant l'immortalité, l'éternité, la souveraineté absolue du Bien, le console de tous les maux dont il souffre. La douleur finit en joie, la haine profite
superius, et deinde extra coelum vagatur, et tandem infinitos extra mtindos intelligit ».
1. Apologia, p. 54 ; — lettre à Galilée du 13 janvier 1611, Le Opère di Galileo Galilei, ediz. naz., t. XI, p. 22.
2. Civitas Solis, p. 165, éd. de 1637, et p. 457, éd. de 1623 ; — Città del Sole, cod. Vat., Kvacala, Gen., p. 64, 1. 28 à 31.
3. Poésie, ediz. Gentile, p. 145. — Lettre à Gassendi du 7 mai 1632 : Pétri Gassendi Epistolae, Opéra, t. VI, Lugduni, Anisson, 1658 ; — p. 407.
4. Voir plus haut (même chapitre, 2) les textes cités en note.
5. Voir notamment : Canzon d'Amor seconda la vera filosofia, Délia bellezza, segnal del bene, Canzon del Sommo Bene, Del Sommo Bene metafisico (Poésie, ediz. Gentile, p. 43-81), et les « Orazioni tre in Salmodia metafisicale congiunte insieme » (0. c, p. 117 sq., et surtout p. 121-123).
à l'amour, et de la mort naît la vie. Quel chrétien dans l'affliction a jamais demandé à des consolations aussi métaphysiques le courage de se résigner à la souffrance et à la honte, et la paix de l'âme dans la certitude du triomphe futur de la justice ? Le chrétien évoque en esprit le Dieu crucifié, il associe ses douleurs aux siennes, il les offre au Ciel en expiation de ses fautes passées, et il sent descendre sur lui et sur le monde, où triompait la puissance du mal, l'ondée bienfaisante de la grâce. A ce Dieu fait homme du christianisme, Campanella ne s'adresse que très rarement. Quand il en parle, c'est moins pour évoquer la pensée du Médiateur que pour comparer à celle des Juifs l'infamie de ses propres bourreaux, et pour stigmatiser à nouveau cette fausse raison d'Etat, qui incite les grands de la terre à persécuter les apôtres de la vraie religion ^ De l'image du divin Crucifié, il préfère se détourner pour contempler la gloire de la résurrection. Sans doute juge-t-il incompatible avec la grandeur, la majesté et l'infinie beauté du Dieu du théisme et du panthéisme, cette représentation des cinq plaies, du supplice ignominieux de Jésus, de son agonie et de sa mort, signes de l'imperfection, effets du mal et du non-être, liés à la condition de l'être fini. Ne l'at-on pas accusé au procès d'hérésie d'avoir déclaré que la croix du Christ étendait sur lui une ombre funeste ^ ?
a Quelle raison veut que partout on le voie peint et prêché seulement au milieu des tourments, si légers en comparaison de la joie qui les suivit, dès qu'il fut loin des coups criminels d'un monde pervers ?...
Ah ! vulgaire insensé qui les yeux fixés à terre, indigne de voir son triomphe céleste, ne portes tes regards que sur le jour de l'atroce combat ! ' »
i. Voir les poésies : A Cristo nostro Signore, Alla morte di Cristo, Nel Sepolcro di Cristo Dio nostro, et le commentaire en prose de cette dernière pièce {Poésie, ediz. Gentile, p. 27-28).
2. Amabile, Cotiq., t. III, Sommario del processo, doc. 393, p. 423 et 433. — Voir plus haut : Première Partie, chapitre deuxième, et chapitre cinquième, i.
3. Sella Resurrezione di Cristo (Poésie, ediz. Gentile, p. 29-30) :
(( Che rapion vuol ch' e' sia per tutto visto Sol pinto e predicalo fra tormenti, Che lievi fur prcsso a' piacer scpuenti,
Quelle va donc être la prière que Campanella adressera au Dieu de sa croyance pour invoquer son secours dans le malheur, ou plutôt encore, — car l'Eternel ne saurait modifier ses desseins, — pour rendre la paix, la confiance et la joie à son âme affligée ? — La vigueur du sentiment chrétien qui s'épanouissait encore au XVP siècle à l'intérieur de bien des âmes catholiques, et que la Réforme, dans d'autres âmes, venait de rajeunir, avait inspiré d'ardentes effusions de piété et d'inoubliables cris d'amour. Au sonnet de Campanella sur la résurrection du Christ, ce siècle pouvait opposer l'oraison de Sainte Thérèse : « ... Moi, je f aime, plus à cause de ton agonie et de ta mort qu'à cause de ta résurrection. Car je m'imagine que toi, ressuscité, remontant dans les espaces azurés, ayant ton univers à tes ordres, tu as moins besoin de ta servante... Et quoique je sois ici dans la poussière, je me confonds si bien avec mon Dieu, que je me sens là-haut crucifiée avec toi !... « Dans les temples protestants, les fidèles d'autre part répétaient sans doute du temps de Campanella l'invocation de Théodore de Bèze : « Seigneur Dieu, Père Eternel et tout puissant, nous reconnaissons et confessons devant ta sainte majesté que nous sommes pauvres et misérables pécheurs, conçus et nés en iniquité et corruption, enclins à mal faire, inutiles à tout bien, et que de notre vie nous transgressons sans fin et sans cesse tes saints commandements... Toutefois, Seigneur, nous avons déplaisir en nous-mêmes de l'avoir offensé, et condamnons nous et nos vices en vraie repentance, désirant que ta grâce subvienne à notre calamité. Veuille donc avoir pitié de nous... ^ » — Voyons donc maintenant quelle va être la prière du déiste. Ce n'est pas, dans la
Finito il colpo rio del mondo tristo ?...
Ahi folle volgo, che, affissato a terra,
Se' di veder l'alto trionfo indegno.
Onde sol miri al di dell' aspra guerra !.. Campanella a manifestement écrit ce sonnet pour expliquer sa pensée sur le Christ crucifié, et pour repousser les accusations portées contre lui à ce sujet : voir sur ce point Amabile, Cong., t. I, p. lCo-lG6.
1. Prière citée par M. Fortunat Strowski {St François de Sales, éd. citée, note 3 de la page 5), d'après De la Place : Commentaires de l'Etat de la Religion et de la République sous les rois Hennj et François seconds, édition Buchon, livre I, p. 159.
bouche de Campanella, celle que l'on attribue à Bruno mourant : « 0 Eternel, voici que je fais un suprême effort afin de ramener ce qu'il y a de divin en moi à ce qu'il y a de divin dans l'univers ' ! » Mais l'accent n'en est pas très différent : « 0 Dieu très bon, très grand, très puissant et très sage, je te prie et je te supplie par le destin, l'harmonie et la nécessité, par la puissance, la sagesse et l'amour, et par toi-même, par le ciel, la terre, par les étoiles errantes et fixes ^î... » Et Campanella prie encore Dieu par l'espace, base de son dessin des choses, par la matière, base de son génie, par la chaleur et le froid, grands ouvriers des éléments, par le ciel et la terre et par les fruits de leur guerre, par le temps, et par les statues vivantes de la divinité : étoiles, hommes et animaux, par toutes les autres choses, et par le Christ, Sagesse et Raison première du Créateur ^.
Le Christ ! il n'est même pas mentionné dans l'invocation attribuée à Campanella par Felice Gagliardo, son compagnon de geôle, à qui il enseignait la meilleure manière d'adorer le soleil, la lune et les planètes ^ — La dévotion à la Vierge lui est à plus forte raison étrangère. Des Saints il ne parle jamais, à l'exception toutefois du « buon Francesco », qui lui est cher pour avoir compris d'instinct la fraternité des êtres de la nature ^. A leur intercession, le philosophe, qui avoue publiquement avoir renoncé contre son' gré au culte des astres, préfère celle du Soleil. Et voici les paroles qu'il lui adresse :
« Des hommes ont écrit des livres, te refusant la conscience et la vie, et ils ont fait de toi un être moins noble que les mouches. J'ai écrit qu'ils étaient des hérétiques, ingrats envers toi et rebelles. Ils m'ont enfermé dans un souterrain, moi qui m'étais fait ton vengeur... Tu es le temple vivant, la statue et le visage vénérable, la pompe et le suprê-
i. Christian Rartholmèss, Jordavo Bruno, t. I, p. 214. Ce sont les paroles attribui'ps par Porphyre à Plotin expirant.
2. Brani délie ulthne dichiarazioni del Gagliardo. .\mabile, Cong.. t. III. doc. ÏA8, p. 588.