CHAPITRE V
La notion de religion naturelle et universelle
chez les penseurs de la Renaissance antérieurs
à Campanella
I. — L'humanisme et les conceptions religieuses DE Nicolas de Cusa, Marsile Ficin, et Pic de la Mirandole
Le désir de concilier l'éthique et la culture nouvelle avec le christianisme n'est pas le seul motif qui a suggéré à de nombreux penseurs de la Renaissance l'idée de fonder une religion naturelle. Les discordes politiques, les guerres et les troubles sociaux nés de la Réforme devaient contribuer aussi dans une large mesure à favoriser le développement de cette conception, qui paraissait capable de fournir la base d'un accord entre les partis et les confessions religieuses opposées, et de préserver de l'incrédulité totale les hommes à qui le spectacle des malheurs privés et publics causés par ces dissensions inspirait des doutes sérieux sur la valeur morale et la vérité théorique des dogmes en conflit. L'idée d'un credo rationnel commun à tous les hommes était du reste bien faite pour séduire les grands esprits de la Renaissance. L'humanisme était par nature une culture universelle et cosmopolite dont les partisans les plus en vue : Vives, par exemple, Erasme, Thomas Morus, avaient horreur de la guerre et étaient affranchis, autant qu'on peut l'être, des préjugés nationaux ^
1. Voir: Ernest Nys, Quatre utopistes au XVI« siècle (article sur John Colet, Vives, Thomas Morus et Erasme, publié dans la Revue de droit international et de législation comparée, tome 21, année 1889, p. 65-76). — Sur l'internationalisme des humanistes, voir P. Imbart de la Tour, o. c, t. I, livre III, ch. V, p. 5S1 et note. — Postel se déclare cosmopolite.
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De même donc que celte culture, par les efforts d'un Philippe Mélanchthon, d'un Thomas Morus, d'un Guillaume Postel, d'un Jean Althusius, et même, à certains égards, d'un Jean Bodin, remettait en valeur et en vogue la vieille doctrine stoïcienne du droit naturel, de même aussi elle se révélait éminemment favorable à l'élaboration d'un dogme religieux simplifié et rationalisé, apte à servir de trait d'union entre les peuples, et à mettre fin aux ruineuses discordes sociales engendrées ou aggravées par l'opposition réciproque des théologies régnantes. Il est remarquable à cet égard que le fondateur du droit international au début du XVIP siècle, Hugo de Groot, ait accueilli aussi avec sympathie les efforts tentés de son temps pour définir la vraie et naturelle religion.
L'initiateur du mouvement philosophique de la Renaissance est Nicolas de Cusa ^ Il est donc intéressant de relever dans
1. L'ordre chronologique exigerait ici une étude de la Théologie naturelle de Raymond Sebond, si intéressante à lire dans la traduction bien connue de Montaigne. Seulement nous ne saurions considérer comme une véritable tentative de religion naturelle, sinon dans la méthode et dans la forme, une théologie qui sans doute s'efforce d'élever l'homme jusqu'à Dieu par « l'échelle de nature », mais qui d'autre part, malgré un certain accent optimiste, est toute pénétrée du sentiment de la corruption introduite dans l'âme humaine par le péché, et qui en outre emploie les arguments de la raison et de la psychologie à justifier non seulement les dogmes les plus spéciaux du catholicisme comme la chute des mauvais anges ou l'idée du pouvoir pontifical, mais encore les prescriptions les plus minutieuses du culte. — C'est dire que sous la rubrique de religion naturelle nous ne comprenons que les efforts tentés par divers penseurs de la Renaissance pour simplifier, élaguer ou remplacer les dogmes chrétiens, par la constitution d'une philosophie en plein accord avec les tendances nouvelles de la culture morale et scientifique du temps, et qui, fondée sur la raison, puisse aspirer à se substituer, dans la direction de la vie humaine, à toutes les confessions religieuses existantes. Sebond a créé une apologétique catholique naturelle et non pas, au sens où nous entendons ce mot, une religion naturelle. La tendance à élargir, à assouplir et à réformer le christianisme est au contraire visible déjà dans les écrits de Nicolas de Cusa, de Marsile Ficin et de Pic de la Mirandole. Elle s'affirme d'une manière éclatante chez Guillaume Postel, Jean Bodin, Giordano Bruno, et surtout chez Campanella. Le cas de Pierre Charron est plus complexe : il demande qu'on pratique d'abord la religion naturelle, ensuite, et pour parfaire son œuvre, la religion catholique, qu'il ne songe à remplacer par aucune autre. Nous avons cru néanmoins devoir dire un mot de seg
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ses ouvrages quelques aperçus qui constituent une première ébauche de l'idée de religion naturelle. — Ses réflexions semblent avoir été attirées sur la question par le spectacle des luttes sanglantes que les hérésies de Bohême et l'invasion ottomane avaient déchaînées sur l'Europe. Dans ses lettres au clergé et aux lettrés tchèques, il paraît même avoir été disposé à faire quelques concessions sur le dogme pour ramener les hérétiques dans le giron de l'Eglise romaine. Il justifie celleci de la diversité de ses interprétations successives de la parole divine en alléguant qu'elle s'attache toujours à l'esprit, et non à la lettre de l'Ecriture : « C'est pourquoi il n'est pas étonnant que la pratique de l'Eglise interprète l'Ecriture d'une certaine manière à une époque, et d'une autre manière à une autre époque » ^.
Dans le dialogue De pace, seii Concordantia fidei, Nicolas de Cusa suppose qu'un chrétien sincère, qui a été le spectateur des atrocités commises par les Turcs, et qui a adressé au Ciel de ferventes prières pour lui demander de mettre fin à l'horrible persécution causée par la diversité des rites religieux, reçoit de Dieu par privilège spécial la vision suivante. Le Roi du Ciel et de la terre, ému par les lamentations et les larmes des fidèles de toutes les religions, a réuni dans l'assemblée des Saints les chefs de toutes les sectes du monde. L'un d'entre eux prend la parole au nom de tous, et la prière qu'il adresse h Dieu est des plus intéressantes par la pensée de tolérance et de concorde dont elle s'inspire ^. En la lisant on s'aperçoit que pour Nicolas de Cusa la variété des confessions religieuses, qui a pour causes le libre arbitre humain et une confusion avec la vérité des croyances implantées dans l'esprit par une longue habitude, se justifie pourtant par le caractère ineffable et incompréhensible de l'essence divine. Entre le fini et l'infini
ouvrages, ?i, cause de l'influence qu'ils ont exercée, dans le même sens que les prc^-cédentes doctrines, sur les idées et sur la conduite morale des hommes de son temps.
1. Epistola VII, ad clerum et litteratos Bohemiae {D. Nicolai de Cusa, cardinalis Opéra, Basileae. MDLXV, ex officina Henricpetrina), p. 857. — Nous citerons toujours Nicolas de Cusa d'après cette édition de ses œuvres.