c, /. cit., p
3. Il y a une ressemblance frappante entre les pensées exprimées par Bruno dans le texte qui suit, et le contenu de certaines poésies où Campanella affirme l'épiinente supériorité de la religion intérieure sur celle qui a besoin de temples, d'hymnes, et de formules de prières. — Voir
452 l'attitude religieuse de giordano bruno
« Cesarino. — Comment entendez-vous cette aspiration de l'âme vers le haut ? Se manifeste-t-elle par exemple par un regard jeté vers les étoiles ? vers le ciel empyrée ? au-dessus du ciel de cristal ? Maricondo. — Non certes, mais par l'action de rentrer au plus profond de son âme, action pour laquelle il n'est pas nécessaire surtout de porter ses yeux au ciel, d'y élever les mains, de conduire ses pas dans le temple et de rebattre les oreilles des statues, pour avoir plus de chances d'être exaucé ; mais bien de pénétrer dans le fond le plus intime de son être, en considérant que Dieu est voisin de lui, avec lui, et plus intérieur à lui que lui-même il ne peut l'être, comme étant l'être qui est l'âme des âmes, la vie des vies, l'essence des essences... » ^
De cette dialectique, l'extase n'est que le terme suprême, et l'infinité divine, au lieu de mettre l'absolu hors de notre atteinte, n'a pour conséquence que d'en rendre la poursuite infinie, comme il convient à un si noble objet. A ceux donc qui dans leur route vers la vérité divine et vers la Jérusalem céleste, se font guider par le fanal de la foi, le philosophe doit préférer ceux qui se servent pour éclairer leur chemin de la lumière rationnelle, même lorsque cette lumière, conformément à la théorie de l'ignorance savante, leur sert à nier toute lumière des sens et de la raison ^. Les premiers, qui disent et font des choses admirables, non par expérience et par étude propre, mais passivement, sous l'influence de l'intelligence supérieure qui a son siège en eux, et sans comprendre la raison de leurs dires et de leurs actions, ont en eux plus de dignité, de puissance et d'efficacité, parce qu'ils possèdent la divinité et qu'on la voit chez eux en effet pour l'admirer, l'adorer, et
notamment la poésie qui commence ainsi : « Se mi sciogli, io far scuola ti prometto... », et que nous avons plus haut citée et traduite intégralement (Première Partie, chapitre sixième : Le caractère de Campavella. — Ses poésies).
1. De gli Eroici Furori, parte II, dial. 1°, ediz. Gentile, p. 413. — Noiis traduisons depuis : « Cesarino. — Come intendi, che la mente... » jusqu'à : «... essenza de le essenze... »
2. Cabala del cavallo Pegaseo, dial. 1°, ediz. Gentile {Dialoghi morali, Bari, Laterza, 1908), p. 245. La préférence dont nous parlons est affirmée par Bruno dans le passage des Eroici Furori auquel renvoie la note suivante.
l'attitude religieuse de GIORDANO BRUNO 453
lui obéir ; seulement ils sont dignes à la manière de l'âne qui porte les sacrements. Les seconds au contraire, qui agissent et parlent par la vertu d'un stimulant interne et d'une ardeur naturelle, surexcitée par l'amour de la divinité, de la justice, de la vérité et de la gloire, et qui ressemblent non pas à des réceptacles passifs et à des instruments, mais à des ouvriers vraiment actifs, sont les plus dignes, les plus puissants, et les plus efficaces : ils sont divins, ils sont dignes comme des choses sacrées, parce qu'en eux se voit et se contemple l'excellence de leur propre humanité ^
De ce point de vue, Bruno ne peut guère assigner aux religions révélées, malgré l'excellence de leur objet, qu'un rang inférieur à celui qu'il assigne à la religion philosophique. Aussi voyons-nous que pour lui le critérium de la valeur de leurs dogmes et de leurs institutions est précisément leur conformité aux principes de la physique et de la morale rationnelle et naturelle. En un sens donc toutes sont bonnes, puisque les hommes divinisés, les objets, les plantes, les bêtes qu'elles recommandent d'adorer ou de vénérer, participent en quelque manière à la vie et à la pensée qui font de l'homme un être divin. Bruno peut donc reprendre et intégrer à sa doctrine de la coïncidence des contraires l'idée alexandrine, admise aussi par Pic de la Mirandole, par les Cabbalistes et par Guillaume Postel, de l'identité originelle des mythes et des traditions religieuses de l'Orient, de l'Egypte, du polythéisme grec et romain et du christianisme ; il peut surtout faire l'éloge de la religion égyptienne, qu'il considère comme la source primitive de toutes les autres, et dans laquelle le culte rendu à des animaux tels que les crocodiles, les lézards et les coqs, lui semble être une pratique tout à fait conforme à son opinion sur le caractère immanent et, pour ainsi dire, tout proche et tout familier du divin ^. — En un autre sens pourtant, selon sa doctrine, toutes ces croyances et ces institutions sont imparfaites et mauvaises, si par une perversion de leur signification originelle elles finissent par détourner l'hu-
1. De gli Eroici Furori, parte I, dial. 3°, ediz. Gentile. p. 332-333.
2. Spaccio, ediz. Gentile, p. 174-179, dial. 3°. — Cf. Bartholmèsa, o. c. t. I, p. 229 sq. ; t. II, p. 78 sq., p. 27.
454 l'attitude religieuse de giordano bruno
inanité de la vérité naturelle, profondément altérée dans leurs dogmes théoriques et dans leurs règles de morale pratique. C'est pourquoi, de ce point de vue, il entreprend de confronter leurs enseignements avec ceux de la raison.
Nous avons vu déjà quelle condamnation sévère Bruno prononce, dans le Spaccio, contre certains principes de l'éthique chrétienne et de la théologie protestante. Ajoutons ici qu'il se montre encore délibérément hostile aux croyances relatives à la vie future, par exemple aux peines de l'enfer ; il les estime nuisibles à la paix sociale, funestes au développement des lumières, inutiles enfin aux mœurs ^ La pierre de touche dont il se sert pour éprouver la valeur des dogmes soi-disant révélés est donc toujours, non leur vérité, qui dépasse la capacité de comprendre dévolue à l'intelligence humaine, mais leur utilité morale et sociale. Démentis par la raison et par la science, ils doivent être rejetés, et c'est le cas par exemple pour l'astronomie d'Aristote et de Ptolémée '^. Non contredits par l'étude de la nature, ils doivent encore être combattus, s'ils paraissent contraires aux conditions de la discipline sociale et de la morale rationnelle. Ainsi, même exclue du domaine des spéculations théoriques, et enfermée dans les limites d'une législation pratique et d'une autorité morale et politique, la religion révélée doit, suivant Bruno, s'effacer la plupart du temps devant la religion naturelle. Pourquoi donc ce philosophe ne s'est-il pas proposé, comme Campanella, de substituer cette dernière forme religieuse aux confessions particulières, dont il voyait de son temps les partisans s'anathématiser et se massacrer mutuellement ?
Hôffding semble supposer qu'un instant au moins il avait conçu le projet et s'était leurré de l'espoir de concilier ses idées avec les enseignements du catholicisme. « Sa sympathie va manifestement à l'ancienne Eglise, et l'on comprend qu'il ait eu le sentiment d'être sans foyer... Il n'a pas dû probablement regarder ses rapports avec l'Eglise comme rompus. Il croyait pouvoir unir la substance du christianisme avec ses nouvelles idées, s'imaginant que l'Eglise pouvait permettre