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CHAPITRE VI

La Philosophie retigieuse de Campanella

La philosophie de Campanella est le dernier effort aœompli par la pensée de la Renaissance pour mettre la religion en harmonie avec les tendances de la culture scientifique et surtout morale de l'époque, et pour tenter de résoudre les graves problèmes politiques et sociaux posés par la Réforme et par l'hostilité mutuelle des diverses confessions. Le retour aux enseignements de la raison naturelle, tel est le principe de la solution qu'elle propose. Voyons maintenant les conséquences qu'elle s'efforce de tirer de ce principe.

La confiance dans la dignité de l'homme, dans la bonté de la nature et dans la souveraine harmonie de l'univers, domine tout le développement de cette doctrine religieuse, qui a presque complètement oublié les idées chrétiennes de la chute, de la grâce et du péché. Pour se concilier avec la nouvelle morale, elle doit donc insister sur le caractère normal, inné, instinctif, de l'aspiration vers Dieu, et en montrer les origines jusque dans les inclinations les moins nobles, et les plus étroitement liées à la vie biologique, que le physicien voit se manifester chez les êtres de l'espèce la plus inférieure, et non seulement parmi les animaux, mais parmi les végétaux et les corps bruts. Dès lors, c'est dans la nature tout entière, telle que la conçoit le panpsychisme, que Campanella pense découvrir un élan puissant, qui soulève vers Dieu toutes les créatures, en sorte que pour elles, et surtout pour la plus parfaite d'entre elles, la vie religieuse dans toute sa fécondité : puissance, sagesse, amour, n'est que le prolongement naturel et nécessaire de

l'activité de l'être, qu'elle enrichit et qu'elle exalte au lieu de l'abaisser et de l'annihiler. Nous avons vu déjà que sa manifestation la plus parfaite, terme ultime d'un progrès dont les étapes antérieures sont l'instinct de conservation personnelle, le désir de perpétuer son espèce, et l'amour de la gloire, est représentée chez l'homme par le pressentiment du divin, de l'infini et de l'éternel, l'aspiration à l'immortalité, l'ardente soif d'union avec Dieu. Il importe maintenant de montrer comment ces tendances de l'homme sont déjà en germe dans l'activité des êtres inférieurs.

Pour Campanella, il existe, au-dessous de la religion surnaturelle et révélée {religio supernatiiralis) et de la religion rationnelle {religio rationalis), qui sont toutes deux le privilège de la seule créature douée de raison et faite directement à l'image de Dieu, une religion animale (religio animalis), qui appartient aux animaux et aux végétaux aussi bien qu'à l'homme, et qui suppose à son tour, au-dessous d'elle et avant elle, une religion naturelle (religio nattiralis), commune à toutes les réalités créées, mais possédée en propre par les corps matériels ^

Par cette dernière forme de religion il faut entendre le culte que tous les êtres rendent à Dieu lorsqu'ils se portent vers les fins que le Créateur leur a assignées, lorsqu'ils aspirent, de toute la force de leur instinct, à se reproduire, à se multiplier, à s'assimiler leurs contraires qualitatifs, en un mot à se rendre éternels ^. Le principe de toute vie, c'est l'amour, mais d'où vient à chaque être l'amour qu'il éprouve pour les autres choses, sinon de son désir de conservation personnelle, qui l'incite à rechercher son semblable et à lutter contre les forces hostiles ? La chaleur ne veut pas être le froid ; elle tend au contraire à l'absorber et à le détruire, et le froid agit de même à l'égard de la chaleur. La mouche ne veut pas être l'homme, le chien ne demande pas à être le lion ou l'éléphant.

1. Ath. tr., Ifi36, cap. IX, p. 94 sq. — Lp terme « religio natnralis » est pris ici par Campanella dans un sens plus étroit que d'ordinaire : il désigne la forme la plus rudimentaire de la religion, constatée dans tous les êtres de la nature, et qui est la seule que possèdent les corps appelés, — du reste fort improprement, — des corps bruts.

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