‹ CampanellaChapitre 250 sur 300 · Met., lib. XVI, cap. m, art. Il, pars U, p · texte numérisé non relu

Met., lib. XVI, cap. m, art. Il, pars U, p

déjà lorsqu'il vise à conserver son existence individuelle, plus encore lorsqu'il tend à perpétuer son espèce ou, dans sa patrie, le souvenir de son nom, au plus haut degré enfin lorsqu'il recherche la divinité dans la contemplation de l'univers créé ou dans l'intuition mystique de l'être ineffable. Dieu est l'origine et en même temps il est le but de toute cette activité, et comme celle-ci s'explique et en outre se justifie par l'éminente valeur de l'objet suprême vers lequel elle s'oriente, virtuellement parfois et à l'insu de l'être agissant, mais aussi, chez l'homme, réellement et consciemment, on comprend maintenant que pour Campanella nulle irréductible opposition ne pouvait éckter entre les fins de la morale naturelle et celles de la religion. Placées à leur rang de dignité, les premières sont bonnes, non au même degré, mais au même titre et pour les mêmes raisons que les secondes. Aucune frontière précise et infranchissable par les seules ressources de la nature n'est plus tracée entre le sacré et le profane ; la vie tout entière est magnifiée, glorifiée et bénie par l'homme, quand il en découvre la signification et l'orientation cachée. Entre l'humain et le divin, le naturel et le surnaturel, il aperçoit non pas une séparation et une contradiction, mais une harmonieuse continuité.

Il n'arrive donc jamais au croyant, lorsqu'il se pose le problème de la valeur de la vie, de constater avec douleur un désaccord fondamental entre l'existence et ses condition*^, entre les aspirations intérieures de son esprit et la direction de la nature. Il n'entre pas dans la vie religieuse par la voie de l'affliction et du pessimisme, comme une âme qui prendrait conscience de la nécessité de sacrifier une partie de ses tendances afin de donner satisfaction aux besoins et aux penchants de la partie la- plus noble de son être. Se sentant au contraire en parfaite harmonie avec les lois de sa propre constitution et celles de l'activité universelle, il découvre avec la joie la plus vive la fin réelle de tous ses vœux, manifestes ou cachés, l'objet unique dans la possession duquel tous ses désirs trouveront leur repos dans la paix et la béatitude. Son union avec Dieu, c'est l'épanouissement de son être qu'aucun déchirement, qu'aucun renoncement n'a précédé. C'est ainsi que le type religieux représenté par Campanella se trouve opposé

sur tous les points, comme l'a bien vu Hôffding ^ à celui que représente Pascal. Le naturalisme l'a marqué de sa forte empreinte, et jamais les idées qu'il évoque ne sont assombries par rien qui ressemble, même de loin, à l'étrange et ardente inquiétude mystique qui s'exprime en accents poignants et d'une tragique sublimité dans les Pensées et dans le Mystère de Jésus.

De toutes les conceptions de notre philosophe, la plus propre à faire ressortir le caractère naturel qu'il confère à l'instinct religieux est assurément la continuité qu'il établit entre les actes religieux par lui attribués aux animaux et aux hommes dans leur vie sociale quotidienne, et d'autre part le culte divin proprement dit. — En elle-même la religion des corps appelés, d'ailleurs inexactement, des corps inanimés, n'est que l'obéissance irréfléchie à une fin. Parce qu'il possède une âme immatérielle et une raison, l'homme y ajoute une connaissance, trop souvent du reste voilée et effacée, de cette fin de l'activité universelle. Or de celle-ci les animaux ont déjà en partage une obscure intuition, qui fait d'eux des êtres religieux supérieurs aux réalités physiques. Ils connaissent le sentiment de la honte (verecundia) qui les détourne des substances abjectes comme les excréments, et leur inspire de l'horreur pour les affections basses comme la lâcheté. Ils vénèrent les causes bienfaisantes par lesquelles leur être se conserve. L'éléphant s'agenouille devant la lune, et il procède après le coït à de véritables lustrations. Les abeilles ont pour prêtres des frelons. Les oiseaux s'assemblent le matin pour annoncer l'approche du jour par leurs chants et saluer de cris joyeux le soleil levant 2. Si le culte extérieur n'est pas étranger à la religion animale, qu'y-a-t-il d'étonnant à ce que l'homme le pratique, avec plus de raison et de conscience ? L'attitude de la supplication et de l'action de grâces est commune à la vie religieuse et à la vie profane quotidienne. Les génuflexions, les inclinaisons de tête, les saluts, tout le cérémonial

1. Harald Hôffding, Philosophie de la Religion, trad. Schlegel, Paria, Félix Alcan, 1908, p. 114. — Hôffding rapproche le type religieux de Campanella de celui de Joseph Butler et de Rousseau.

2. A th. tr., 1636, cap. VII, p. 63, 64, 67 ; — cap. IX, p. 97.

des offices sacrés, constituent des manifestations naturelles de sentiments profonds qui s'expriment déjà de la même manière dans les relations des hommes entre eux et avec les princes ^

Ce qui est vrai du culte est vrai de la divination et de la prophétie. Parmi les animaux, les oiseaux notamment savent prévoir les événements naturels, en sorte qu'ici encore l'homme, qui a poussé cet art jusqu'à la perfection de l'astrologie, ne fait que parachever l'œuvre de la nature, art divin immanent aux choses et avec lequel la religion même se confond à son origine. Nouvelle preuve de l'accord profond qui existe entre celle-ci, considérée jusque dans ses manifestations les plus extérieures, et d'autre part les penchants les plus essentiels et les plus primitifs de toute créature I

Dans un système aussi pénétré de naturalisme, comment le dualisme inhérent à toute religion et peut-être même à toute morale pourra-t-il maintenant s'introduire ? Entre l'instinct de conservation personnelle et les inclinations altruistes, entre ces deux groupes de tendances et le souci de la vie future et du salut, bref entre les directions de la nature et les préceptes de la philosophie religieuse, Campanella, qui se disait chrétien et catholique, n'aurait-il admis et reconnu aucune opposition, non pas même foncière et permanente, mais transitoire et accidentelle ?

Une des affirmations fondamentales de notre philosophe porte sur la subordination de fait de l'amour de soi à l'amour de Dieu. Ce n'est pas l'amour de soi-même qui conduit l'homme à aimer Dieu, c'est l'amour de Dieu qui est dans l'homme la raison de son amour de soi, qu'il possède par participation à une des trois Primalités de l'Etre infini. Ce qui est vrai de l'être humain est vrai aussi des autres créatures. Toutes aiment leur Créateur plus qu'elles ne s'aiment elles-mêmes. L'objet de leur appétition, c'est toujours et partout l'être, en tant que souverain bien, donc en tant que Dieu, en qui toutes cherchent la suprême béatitude, chacune à sa manière. Elles l'aiment donc plus qu'elles ne s'aiment elles-mêmes, en vertu d'une inclination qui en elles est innée. Comment en effet ne préfèrornient-elles pas l'ètrr^ absolu à l'être relatif, l'être infini

Page 1