Op. cit., cap. X, p
même manière que dans la connaissance scientifique et philosophique et dans la morale profane. « L'homme ne se trompe pas dans tout ce qui touche à la connaissance infuse, il se trompe dans la connaissance ajoutée qui endort la connaissance infuse «^ Les dogmes faux et pernicieux sont donc le fait de la religion positive, ajoutée par l'art et par la loi humaine à la religion naturelle. Peu importe ici que la première ait la seconde pour origine, comme tout ce qui est artificiel provient de ce qui est naturel '^. L'amour accidentel des objets extérieurs est en effet le fruit de l'amour essentiel de soi, et pourtant c'est lui seul qui engendre des affections déréglées, de même que le savoir empirique, né de l'intuition de soi, est la seule source des illusions et des erreurs du jugement. C'est pourquoi on peut dire que « la religion posée par nous est imparfaite et fausse quelquefois, la religion infuse au contraire parfaite et vraie » '. Telle est la condamnation audacieuse que Campanella n'hésite pas à prononcer contre toutes les religions révélées. Englobet-elle aussi le christianisme ^ Les observations qui précèdent pourraient nous dispenser de le démontrer, mais comme le texte que nous venons de citer a été discuté maintes fois par les commentateurs *, nous sommes obligés de nous y arrêter quelque temps.
Le rapprochement opéré par Campanella entre les deux espèces de connaissance et d'amour et les deux formes de la religion ne permet pas, semble-t-il, de contester la généralité du reproche qu'il adresse aux religions révélées. Puisque seule
1. Met., lib. XVI, cap. IV, art. I, pars III, p. 206 : Non quidem homo errât circa notitiam inditam... Errât vero circa additam, quae sopit inditam.
2. Met., lib. XVI, cap. III, art. I, pars III, p. 204 : Scd non modo naturalis est religio hominibus, verura et posita secundum Icgem et artem invenitur, quoniam a naturali esse dependet artificiale, sicut ab amore sui innato, amor aliorum, et notitia indita per extensionem fit addita.
3. Ibidem : Et quoniam in haec addita caecutinius... ideo religio posita a nobis est imperfecta, et falsa interdum. Indita vero perfecta et vera.
4. Voir Dejob, art. cité, p. 12C-127 ; — Francesco Fiorentino, Tommaso Campanella, articles de 1875 et 1883 réimprimés dans les Studi e Ritratti délia liinascenza, Rari, Laterza, 1911, p. 420-421 ; — Fiorentino, Telesio, t. II, cap. X, p. IS.S-l.S'J ; — Edmondo Solmi, La Città del Sole, Modena, 1904, Introduzione, p. 27 ; — Giovanni Gentile, compte-rendu de l'article de Dejob dans la Critica, anno X, 1912, fasc. I, p. 54-56.
la science innée et intuitive de soi est exempte de toute erreur, et puisque l'amour essentiel de son être, et par son être de l'Etre absolu, est pour l'homme le seul véritable et légitime amour, le privilège de la vérité absolue doit appartenir aussi à la seule religion qui leur corresponde, c'est-à-dire à la religion naturelle. Campanella le refuse ainsi à la partie surnaturelle du christianisme, qu'il introduit sans doute dans sa phrase, avec tous les dogmes révélés des autres confessions, sous la rubrique : la religion posée par nous (posita a nobis). — D'autre part, de même que notre philosophe englobe les enseignements, particuliers du catholicisme dans sa réprobation générale des croyances révélées contraires à la loi naturelle, de même il les comprend dans l'approbation qu'il accorde à toutes les formes du culte divin, considérées comme des expressions plus ou moins parfaites d'une seule et même religion innée. « C'est pourquoi nous cherchions en vain comment Dieu gouverne l'humanité par tant de religions contraires : tous les hommes en effet font profession d'adorer le Dieu véritable et de lui rendre le vrai culte. Entre elles donc aucune diversité intérieure n'existe, si ce n'est celle qui est relative à la science et à la manière. Car ceux-ci comprennent Dieu de telle manière, et comme étant telle chose, ceux-là de telle autre manière, et nous encore autrement. Pareillement, comme nous le montrerons, la loi est unique, mais les formes des lois, les rites, les applications sont variées, suivant ce qui est jugé meilleur, de différentes manières, dans les différents pays » ^
Il y a plus. Campanella semble parfois se prononcer presque ouvertement contre la foi au surnaturel. En examinant dans le premier chapitre de VAtheismus triumphatus les six catégories de croyants auxquelles s'adresse son livre, il fait preuve d'une tendresse toute spéciale pour ceux de la cinquième, dont
1. Met., lib. XVI, cap. V, art. II, pars lU, p. 208 : Propterea frustra quaerebamus quo pacto Deus tôt religionibus contrariis orbem humanum régit : omnes enim homines profitentur sese adorare verum Deum, et colère recto cultu : ergo diversitas nulla est intus, nisi sicut in scientia et modo. Nam illi aliud, et aliter Deum intcUigunt, aliter isti, aliter et nos. Similiter, etiam ut ostendemus, una est lex, sed legum modi et ritus, et applicationes variae sunt, prout alibi aliter rectius fieri videtur.
il décrit les sentiments de la manière suivante : » Il y a aussi quelques philosophes qui s'attachent à la loi de la nature, telle qu'elle peut être perçue par eux. Suivant leur opinion, toute loi serait vraie prise dans sa signification propre ; toutes recevraient de Dieu l'autorité conférée par les miracles, les prophéties et les martyrs, au grand bénéfice des nations diverses, à chacune desquelles conviennent des lois différentes. La tromperie serait permise par le Créateur, qui se sert pour gouverner le monde de rites et de formes variées, suivant ce qui est requis par la diversité des mœurs nationales. Mais à tous les peuples serait commune la loi naturelle dans laquelle, aux yeux de ces philosophes, est la certitude et la vérité indubitable. Au sujet du surnaturel, ou bien ils ne croient rien, ou bien ils croient tout ce qui est enseigné dans toutes les lois, ou bien encore, dans le doute, ils suspendent leur assentiment. Si une autre vie nous attend après la mort, elle convient mieux, pensent-ils, à ceux qui n'ont fait preuve d'aucun attachement opiniâtre aux sectes humaines, ni d'une foi crédule dans les Dieux, mais ont rendu à la seule Cause Première le culte d'un sentiment pieux et de belles actions, en pratiquant une bienfaisance utile au genre humain » ^ — Cette profession de foi, inspirée du plus pur déisme, ('ampanella n'ose la signer, mais elle concorde si manifestement avec l'ensemble de ses conceptions religieuses que nous pouvons, en nous rangeant du reste à l'opinion de M. Kvacala et de Felice Tocco 2, la lui attribuer à lui-même sans crainte de nous tromper.
Opposera-t-on maintenant à ces textes les passages où le philosophe explique au contraire la nécessité de la révélation justement par l'effacement graduel de la religion naturelle primitive, écrasée en quelque sorte sous la masse des croyances et des erreurs de la religion surajoutée ' ? La réponse à l'ob-
i. Ath. tr., 1631, cap. I, p. 3 ; — éd. de lf)36, cap. I, p. i.