‹ CampanellaChapitre 263 sur 300 · Ibidem · texte numérisé non relu

Ibidem

2. Città del Sole, Kvacala, Gen., p. 03 ; — ediz. D'Ancona, p. 275 ; — éd. de i623, p. 4o5 ; — éd. de 1637, p. 164.

3. 0. c, Kva6ala, Gen., p. 46 ; — ediz. D'Ancona, p. 240 ; — éd. de î(}23, p. 421 ; — éd. de 1637, p. 147.

4. 0. c, Kvacaki, Gen., p. 65 ; — ediz. D'Ancona, p. 280 ; — éd. de 1023, p. 459 ; — éd. de 1637, p. 166.

ques, sont détermiijés par les influences successives des séries de planètes et d'astres, si un « fatum » divin, dont l'agent principal est le soleil, ordonne, sans pourtant détruire le libre arbitre, le cours harmonieux et la suite bien liée des phénomènes cosmiques, physiques et humains, il n'est pas une institution, il n'est pas un ordre d'activité qui ne doive emprunter sa loi à la connaissance de l'agencement des causes célestes et des réalités matérielles, ou des sujets intelligents sur lesquels elles exercent leur action. L'agriculture, la guerre, l'éducation, la médecine, l'organisation du culte, les accouplements entre animaux et même entre hommes, le choix des époux, tout doit être organisé de façon à profiter des influx bienfaisants des astres et à écarter, par l'action d'autres causes, leurs influences malignes. L'astrologie représentejci à la fois la science du déterminisme physique et celle du déterminisme historique et social. Elle se subordonne toutes les autres branches de la connaissance, sauf la théologie et la métaphysique qui lui fournissent ses principes. Ses prêtres sont les savants'"? de la Cité du Soleil ; par elle le gouvernement de la science se^ confond avec celui de la religion. Assurément les étoiles et même le Soleil ne sont pas des dieux. L'univers, qui est comme un animal immense, dans le sein duquel nous vivons comme les vers vivent dans notre corps, n'est lui-même que la statue vivante et l'instrument de la divinité. Mais ces titres suffisent aux astres pour leur conférer le droit de présider aux destinées de la cité et du monde.

Ce qui fera donc l'autorité du Métaphysicien, c'est sa science. Il s'impose à l'élection par sa connaissance exacte et parfaite de la théologie, de la métaphysique, des mathématiques, de l'astrologie, de la physique, des langues, de l'histoire naturelle, religieuse, politique et morale. Sa charge est perpétuelle ; il la remplit tant qu'on n'a pas trouvé quelqu'un qui soit plus savant que lui et plus apte à gouverner ^ Son pouvoir est absolu ; il juge de toutes les causes en dernier appel. Chaque jour il confère avec trois magistrats, ses subordonnés immédiats : Puissance, Sagesse, Amour, ou Pon, Sin et Mor, dont les noms

1. 0. c; Kvacala, Gen., p. 49 ; — ediz. D'Ancona, p. 247 ; — «d. de 1623, p. 427 ; ~ éd. de i637, p. 150-51.

LA CITÉ I)i: SOLEIL 499

et les fonctions correspondent aux trois Primalités de l'Etre divin, comme la fonction du Métaphysicien correspond à l'essence même de cet être. Hoh, Pon, Sin et Mor ne sont pas révocables par le peuple, qui pourtant a élu son chef suprême et contrôle en assemblée publique la gestion des magistrats. Tous quatre s'empresseraient du reste de céder leurs charges aux hommes en qui ils reconnaîtraient une science supérieure à la leur, mais cela arrive rarement '.

Pon préside aux institutions militaires, Sin aux institutions scientifiques ; Mor a sous sa direction le r^avitaillement, l'habillement, la procréation et l'éducation'. Chacun a pour subordonnés trois ministres qui collaborent avec lui en se divisant le travail. Ces treize chefs (le Métaphysicien compris) se réunissent tous les huit jours en un conseil, où ils nomment définitivement, de concert avec les chefs des divisions de la cité, les autres magistrats, préalablement désignés dans un Grand Conseil, ou assemblée publique, par tous les hommes et toutes les femmes âgés d'au moins vingt ans, après interrogations sur leur gestion. Ce Grand Conseil se réunit à chaque nouvelle et à chaque pleine lune.

L'intervention des citoyens dans cette assemblée n'a pas pour effet le choix de magistrats ignorants ou incapables, car l'instruction la plus complète est donnée, par les soins des subordonnés de Sagesse, à tous les habitants de la cité,, garçons et filles réunis, dès le plus jeune âge. L'instruction est commune ; seule la musique est réservée aux femmes et aux enfants exclusivement, à cause de l'agrément supérieur de leurs voix, car rien ne doit être laissé au hasard. — Au reste le principe est général : les magistrats distribuent les fonctions suivant les aptitudes, et, de même les honneurs suivant les mérites, la nourriture suivant les tempéraments et les besoins ; c'est pourquoi eux-mêmes reçoivent des portions plus fortes et plus délicates, à cause de leur travail spécial, et c'est pourquoi aussi, malgré la communauté de l'éducation, la spéciali-

1. 0. c, Kvarala, Hoi., p. GO : — edi:. D'Ancona, p. 260-270 ; — éd. de 1037, p. 161.

2. 0. c, Kvacala, Gi-n., p. 40 ; — edi:. D'.incona, p. 2i3 ; — éd. de 1037, p. 147.

sation commence chez les Solariens à partir d'un certain âge : les femmes notamment ne se consacrent pas aux mêmes métiers et aux mêmes occupations que les hommes.

Dans la distribution des jouissances et des honneurs, il est tenu compte des services rendus à la guerre ou dans le travail quotidien, des maladies, des besoins particuliers de la fonction, mais jamais rien de nécessaire n'est refusé à personne. Bien plus, aucun principe moral, chez ce peuple qui pratique la religion naturelle, ne s'oppose à ce que chacun, en plus du nécessaire, soit autorisé à rechercher d'autres plaisirs. Il est -7 permis aux hommes et aux femmes de jouer ensemble, de s'of- I frir des guirlandes de fleurs et de feuillage, de s'adresser des vers, et il n'y a que deux motifs : le souci de la santé individuelle et l'intérêt des générations futures, qui forcent les ma- •

gistrats à imposer certaines entraves à la ^l|bre satisfaction des penchants amoureux. ^^^ Ub '':-Tt.

Le premier de ces deux motifs a présidé à la fixation de l'âge à partir duquel sont autorisés en général les rapports sexuels : 21 ans pour les hommes, 19 ans pour les femmes. Inspirés du second motif les magistrats, auxquels, les jeunesgens confient leurs désirs, ou qui en ont observé eux-mêmes les manifestations et les symptômes, autorisent ceux-ci à les __ satisfaire, mais seulement avec des femmes stériles ou enceintes, et à condition qu'ils ne compromettent pas, par la trop grande fréquence de leurs rapports charnels avec ces femmes, leur santé et leur faculté de procréation.

En dehors de ces rapports libres, en vue desquels les femmes stériles sont déclarées communes, et qui sont prévus et autorisés pour empêcher la recherche des satisfactions sexuelles contre nature, le magistrat Amour et ses subordonnés organisent les accouplements visant à la procréation suivant des lois fixes, sans tenir compte des affections et des inclinations passionnelles des individus, et sans jamais permettre la constitution d'unions conjugales permanentes. Ils choisissent euxmêmes l'homme et la femme dont les qualités physiques et morales doivent se compléter mutuellement. Le médecin et l'astrologue déterminent la saison, le jour et l'heure des unions, après observation de la position de Vénus et de Mercure par rapport ^i Jupiter, ^lars et Saturne. Le cérémonial de ces unions

transitoires est minutieusement réglé, et les matrones veillent à son observation. Conformément aux lois de l'action magique des images, les femmes contemplent, au moment de la conception, des portraits ou des statues d'hommes illustres. — C'est que l'acte par lequel l'espèce se perpétue doit être entouré de tous les soins, de toutes les précautions scientifiques dictées par la physiologie, l'astrologie, et la philosophie occulte, afin que les générations qui arrivent à l'existence soient plus vigoureuses, plus saines, plus intelligentes que les générations antérieures. A vrai dire, en réfléchissant aux règles minutieuses de sélection sévèrement appliquées par les éleveurs dans les accouplements des animaux, les peuples ne devraient-ils pas rougir de l'anarchie qui préside chez eux à la procréation d'êtres humains ^ ?

Le souci de l'espèce, — et c'est la principale raison pour laquelle les femmes y sont communes, — prédomine donc dans la Cité du Soleil sur celui de l'individu, ainsi que la préoccupation de J[' intérêt collectif sur le respect de la personne. Pourtant un bonheur aussi parfait que possible y règne, parce que chaque acte de l'individu y est conforme à ses besoins et à ses aptitudes ; toute tendance utile y est satisfaite, toute inclination nuisible y est réfrénée. On n'y peut parler de despotisme -, car si la science et la religion y sont les souveraines maîtresses, c'est par la volonté même, aisément consentante, des citoyens instruits, et pour leur propre bien. Partout ailleurs au contraire régnent l'arbitraire, le caprice et l'ignorance d'un ou de plusieurs maîtres, et en même temps le hasard, la fortune et l'accident. Seule entre toutes, la Cité du Soleil participe vraiment de l'être ; la part du non-être y est aussi réduite que possible.

La communauté des femmes n'est pas seulement pour les Solariens la condition nécessaire de l'amélioration de l'espèce ; elle est encore, au même titre que l'éducation et le travail en

1. 0. c, Kvacala, Gen., p. tll-o3 ; — ediz. D'Ancona, p. 2;)2-2j3 ; — éd. de i623, p. 430-31 ; — éd. de i637, p. 152-53.

2. Qucslioni sidî'ottima republica, ediz. D'Ancona, Opère, vol. 2', p. 2!)2. — MiVno ouvrage, p. 290 : La licenza è causa doi mali, ed h fclicc qurlla nocossità che ci sforza al bone. (La liconce est la cause des maux, et elle est heureuse, la nécessité qui contraint au bien).

commim, une exigence conforme à l'esprit général des autres institutions de la cité. Il ne doit subsister, dans la République de Campanella, aucune de ces institutions qui enchaînent l'activité humaine à la recherche d'un profit et d'un bien-être personnel et, en fin de compte, annihilent en lui toute volonté de subordination au groupe social. Ce principe est la condamnation de la famille, et il entraîne aussi celle de la propriété individuelle et de l'usage de la monnaie. Pour les Solariens l'esprit de propriété ne naît et ne se développe en nous qu'autant que nous avons une femme, des enfants, et des biens en propre. Pour détruire l'égoïsme, il suffît de supprimer son but ; il ne restera alors que l'amour de la communauté : « Perduto Vaniore proprio, rimane semprc Vamore délia com- > munit à » ^

Du caractère collectif de la propriété découlent comme conséquences naturelles l'éducation pùWiqife" dès enfants, îa"vïê et le travail en commun. Toute la puissance J'a'îîe'ction qui se dissipait en sentiments de famille se reporte alors sur la patrie, et nulle part le dévouement collectif n'est plus spontané que dans la Cité du Soleil. Pour la même raison l'assiduité et le courage au travail sont chez les Solariens des vertus naturelles. Sans doute le stimulant du gain personnel est chez eux absent, mais il est avantageusement remplacé par d'autres motifs : l'amour de la communauté, l'attrait des tâches équitablement réparties entre les citoyens suivant leur force et leurs aptitudes spéciales ^, la certitude enfin de ne pas manquer du nécessaire et de n'avoir jamais à s'épuiser de fatigue pour subvenir aux besoins et aux désirs superflus de quelques riches oisifs, comme il arrive dans les autres nations ou cités, notamment à Naples, enfin l'estime où chacun tient 1*> labeur, universellement honoré, sans aucune distinction arbitraire entre des métiers vils et de nobles occupations ^

1. Città del Sole, ediz. D'Ancona, p. 244-243; — cod. Vat., Kvacala, Gen , p. 48 ; — Civitas Solis, éd. de 1623, p. 424 ; -- éd. de 1637, p. 140 : 0 L'amour-propre perdu, l'amour de la communauté demeure toujours ».

2. Questioni suU'ottima republica, ediz. D'Ancona, p. 298 : Ognuno ama di fare ci6 che è conforme alla sua disposizione naturale. {Trad. : Chacun aime à faire ce qui est conforme à sa disposition naturelle).

3. Ciità del Sole, cod. Vat., Kvaèala, Gen., p. 49-54 ; — ediz. D'Ancona, p. 2o6-257 ; — Civ. Solis, éd. de 1623, p. 426-435 ; éd. de 1637, p. 150-135.

Le communisme, joint à la satisfaction rationnelle et régulière de tous les besoins, établit ainsi dans la Cité du Soleil, en quelque sorte automatiquement, le règne de la vertu. Non pas qu'il ne s'y commette aucun crime ou délit ; mais au moins on n'y connaît pas le vol, le meurtre, la débauche, l'inceste et l'adultère. Toute infraction à la morale y est d'ailleurs sévèrement punie, suivant le principe de la loi du talion ^ En fin de compte la prospérité, le bonheur et la moralité des Solariens excitent l'admiration et l'envie des peuples voisins, qui demandent à devenir citoyens de la République idéale. C'est même pour cette raison que la Cité du Soleil se voit obligée, malgré elle, d'entrer en guerre avec les souverains des autres pays, qui voient d'un mauvais œil cette désaffection de leurs sujets. Bien lui en prend du reste, car elle est toujours victorieuse, grâce à son excellente organisation militaire, et c'est pour elle une occasion de s'agrandir et de faire participer les Etats conquis aux bienfaits de sa religion et de ses institutions communistes 2.

III. — Le socialisme de Campanella. Son économie politique. Sa pédagogie

Tels sont les traits principaux de la République de Campanella. Il est inutile d'insister longtemps sur la similitude frappante qu'au premier abord elle paraît présenter avec les conceptions plus modernes des penseurs collectivistes ou communistes : les Saint-Simon, les Fourier, les Cabet, etc. — Même croyance à l'influence des institutions économiques sur la moralité, comme si les vertus collectives devaient naître, comme par enchantement, de la suppression de la propriété individuelle ; même confiance dans l'éducation commune et publique pour créer un esprit d'union et de dévouement au groupe social ; môme tendance ù, sacrifier la liberté individuelle à

1. 0. c, Kvatala, Gcn., p. 01 ; — edi:. D'AncoJia, p. 271 ; — éd. de

2. 0. c, Kvacala, Gen., p. 55-57 ; ediz. D'Ancona, p. 259 ; — éd. de i(J23, p. 438-439 ; — éd. de 1637, p. 156-58.

504 LE SOCIALISME DE CAMPAiXELLA

l'intérêt de la cité et de la race ; même attribution des pouvoirs importants aux savants et aux compétences techniques ; enfin même reconnaissance de la légitimité des instincts sexuels, comprimés ou anarchiquement satisfaits dans la société actuelle. De ce point de vue, on pourrait même préciser l'attitude de Campanella en la rapprochant plutôt de celle des collectivistes autoritaires que de celle des communistes. L'auteur de la Città del Sole ne magnifie pas la passion comme Fourier. Il ne tient nul compte, ni dans l'organisation du travail, ni dans celle des unions, de ce que nos libertaires appellent des « groupements d'affinité ». Il est hostile à l'union libre, telle que ces derniers la comprennent. Aucun principe démocratique ne vient atténuer sensiblement dans sa République les conséquences de l'axiome suivant lequel le plus savant seul doit commander ^

Est-il donc possible de se ranger à l'avis de critiques tels que M. Andréa Calenda 2, et surtout Paul Lafargue ^, qui classent notre auteur parmi les précurseurs du socialisme moderne ? — Il est certain que des penseurs collectivistes ou sympathiques aux tendances socialistes ont lu la Cité du Soleil. Villegardelle, disciple de Fourier, en a publié une traduction. On trouve un article sur Campanella dans l'Encyclopédie de Pierre Leroux. Benoît Malon parle de lui avec éloges dans le Soci(disme Intégral *. Il est fort naturel du reste que les partisans d'un système politique on social produisent en sa faveur tous les témoignages possibles, même ou surtout les plus reculés dans l'histoire : pour démontrer l'urgence de la solution qu'ils préconisent, il leur est utile d'établir qu'à tous les âges de l'humanité des penseurs désintéressés ont proposé pour les

1. L'organisation du pouvoir politique n'est pas précisée avec beau coup (le soin par Campanella, notamment en ce qui concerne les rapports tlu Métaphysicien avec l'assemblée populaire et le contrôle de la gestion des magistrats par cette assemblée.

2. Andréa Calenda dei Tavani, Fra Tommaso Campanella e la sua dollrina sociale e politica di fronte al socialisino moderno. Noccra Inf.;riore, 189.^, A. Angora.

3. Paul Lafargue, in : Bernstein und Kautsky : Geschichte des Sozialistnius in Einzelndarstellungen, Bd I : Die Vorlaûfer des neueren Sozia- Usmus, p. 4G9-.b06, Stuttgart, Dietz, 189j.

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