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Socialisme Intégral, Paris, 1880, I, p. ilo

mêmes maux les mêmes remèdes ; l'antiquité de la doctrine devient ainsi un argument en faveur de sa rationalité et de sa bienfaisance. — Mais est-il possible d'abstraire ainsi une théorie sociale de l'ensemble des circonstances historiques qui déterminèrent sa formation, sans en dénaturer complètement le caractère et sans en altérer gravement la signification?

Une telle tentative, si elle n'est pas contraire aux principes du socialisme utopique, l'est assurément à ceux du marxisme, tel qu'il était professé justement par Lafargue, quisqu'elle implique la négation de la loi qui explique l'apparition de toute doctrine sociale, politique, ou même religieuse, par le développement des faits économiques antérieurs et contemporains. Or quelles analogies peut-on découvrir entre la phase d'évolution économique où se trouvait la Calabre à la fin du XYP siècle, et la situation du commerce, de l'industrie et des institutions financières en France et en Europe, au commencement du XIX^ siècle, au temps où écrivait Saint-Simon, ou un peu plus tard, au temps où écrivait Karl Marx.^ Et si l'on tient absolument à déduire de l'histoire économique du temps la conception sociale qui se fait jour dans la Cité du Soleil, ne sera-t-on pas conduit à appuyer sur les différences plutôt que sur les ressemblances avec les utopies socialistes modernes.'^

Maxime Kovalewsky, dans un article très précis sur Campanella, a marqué avec soin ces différences. La Cité du Soleil, dit-iH, est « une espèce de constitution motivée, écrite par le futur gouverneur d'une petite république de montagnards, où le manque de manufactures et de commerce, et la prédominance des intérêts agricoles empêchent l'accroissement des capitaux, où, par conséquent, il n'existe pas de sérieux contrastes sociaux, et où la paix intérieure est plus souvent troublée par les discordes de familles et l'oppression fiscale, que par les conflits entre le travail et le capital » ^

Cf'tte phrase contient une allusion à des faits historiques contemporains de l'époque où Campanella a commencé à prêcher la révolte en Calabre : il était chargé à cette date d'apaiser un

1. Maxime Kovalewsky, Deux précurseurs : Boléro et Cawpaiirlla, p. 170 (Annales de l'Institut international de sociologie, t. III, travaux (le Tannée IS'JG, Paris, Giard et Brierre, 1S97, pages 130-185).

différend entre deux familles : les Carnevali et les Contestabile, dont les membres avaient su^ la conscience plusieurs (( vendette » ^ ; de même il constatait dans le peuple et attisait de son mieux une hostilité violente contre un recensement des feux ordonné par le vice-roi de Naples en vue de la création d'une nouvelle taxe ^. Que ces événements aient exercé quelque influence sur les pensées de notre philosophe, et lui aient inspiré quelques-uns des traits de son utopie, cela est fort possible. Mais sa réforme, envisagée dans ses causes ainsi que dans ses fins essentielles, n'a nullement pour cela le caractère d'une réforme proprement économique, comme du reste Maxime Kovalewsky est le premier à le reconnaître.

Dans un pénétrant et lucide article où il fait justice, non sans sévérité, des allégations de Lafargue et de M. Calenda, M. l>enedetto Croce a montré que l'importance proprement historique du communisme de Campanella était, somme toute, assez mince. Il n'est ni la forme idéale et pour ainsi dire la trace laissée par un mouvement social original, comme le communisme de Mûnzer et des anabaptistes, ni, com.me VUtopic de Thomas Moriï's, le résultat d'une situation historique spéciale, dont il nous resterait comme le monument ^. Comparées surtout à celles de son contemporain Antonio Serra, les idées économiques de Campanella paraissent assez pauvres. Celle qui lui tient le plus à cœur, c'est le conseil adressé aux souverains d'acheter du blé dans les temps d'abondance pour le revendre ensuite à vil prix aux consommateurs dans les temps de disette, et déterminer ainsi une baisse générale du prix des denrées *. Sans

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