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l'exemple des apôtres et des religieux de la chrétienté. Ajoutons que Campanella se révèle plus hostile encore cjue Platon luimême à la propriété individuelle et à l'institution familiale : il les supprime en effet radicalement, tandis que dans la République le droit de posséder en propre des biens et des femmes est maintenu pour la classe inférieure, la plus nombreuse des trois : celle des artisans ^

Quels sont maintenant les caractères par lesquels la cité du Soleil annonce néanmoins un esprit nouveau, et déjà moderne ? — Cette cité ignore toute distinction de classes. Bien que le pouvoir politique y repose sur la religion et la science, le clergé et les savants n'y constituent pas des castes séparées et privilégiées ; tous les citoyens peuvent accéder aux fonctions spirituelles, s'ils le méritent par leur savoir et leur piété. Le travail manuel est réhabilité, et l'oisiveté condamnée. Les Solariens se moquent des peuples qui considèrent comme ignoble la profession d'artisan -. Eux au contraire, estimant toutes les formes d'activité qui contribuent à l'accroissement du bien-être général, ils placent au-dessus de tous les autres les métiers les plus fatigants, comme la maçonnerie et la ferronnerie. Ayant renoncé au préjugé de la corruption de la nature, ils se gardent de faire fi des soins corporels et de la jouissance physique. Chez eux la réglementation sévère du mariage ne nuit pas à la satisfaction légitime de l'instinct sexuel, et dans leur cité la privation des rapports amoureux est mise au nombre des sanctions pénales. La propreté est un de leurs premiers soucis, et à l'exemple des Romains, ils ont construit de vastes thermes pour faciliter à tous les habitants l'usage fréquent des bains. L'abondance de

i. Nous cmpninlons cetle remarque à Feliee Tocco, Pubblicazioni, p. (J18.

2. Civitas Solis, éd. de 1623, p. 426 ; — éd. de 1637, p. 130 : Quapropter irrident nos in eo quod artiOces vocamus ignobiles, ac eos habemus nobilos qui nullam addiscunt artem, vivunt otiose... — Kvacala, Gen. (Città del Sole, cod. Val.), p. 49, 1. 21, p. 54, l. i sq. — Civ. Solis, éd. de 1637, p. 154-155 : Quapropter nemo reputat vilitatem ministrare in mensa, vel in culina... Sed vocant [Solarii] disciplinam onine ministeriuni, et aiunt ita bonorificum ose pedi ambulare, et culo cacare, sicut orulo videre, et linguae loqui.

l'eau leur permet encore de pratiquer le tout à l'égout ^ Aussi préoccupés de la santé de leurs corps que de celles de leurs âmes, ils se li\Tent, hommes et femmes, à de nombreux exercices physiques, très sagement compris en vue du développement de tous leurs membres. L'idée dominante qui inspire leurs institutions et leurs usages semble donc ici être mani lestement opposée à l'ascétisme et au spiritualisme contemplatif de Platon et du moyen-âge. Dans la Cité du Soleil, qui « tient à la fois du phalanstère et du couvent », il y a, comme le remarque M. Espinas, « un ressouvenir des villes commerçantes, un peu épicuriennes, de la riche Italie, peut-être de Florence, ou de Venise » ^.

Mais le communisme de Campanella se relie encore par un autre caractère au naturalisme de la fin du XVP siècle. Lorsqu'il s'adresse à la science pour remédier à l'anarchie qui jusqu'à son époque a présidé aux rapports sociaux, on sent passer dans toute l'œuvre de notre philosophe le souffle puissant de ce naturalisme. La vie des habitants de la Cité du Soleil est étroitement intégrée à la vie du Cosmos. Peu importe après tout que dans la doctrine de Campanella ce soit l'astrologie qui tienne la place occupée dans les systèmes sociaux modernes, dans celui d'Auguste Comte par exemple, par la sociologie et les autres sciences positives : à plusieurs siècles d'intervalle, l'esprit déterministe appliqué à la politique, la conviction suivant laquelle la connaissance expérimentale de l'enchaînement des phénomènes permet seule une organisation durable et rationnelle de la vie matérielle et spirituelle de la société, produisent néanmoins les mêmes effets et engendrent les mêmes conceptions : prédominance politique du savoir, obéissance obtenue grâce à un système d'éducation commune et intégrale qui crée la confiance dans la science, et consacre le prestige intellectuel et moral des chefs.

Sans doute il serait excessif de pousser plus loin la comparaison. Auguste Comte peut-être n'aurait pas, comme l'a fait M. Delvaille, rang;é Campanella parmi les partisans de l'idée

i. Città del So/e, KvaCala, Gen., p. 51, 60 ; — Civ. Solis, éd. de 1623, p. 430, 447 ; — éd. de. 1Q37, p. iri2, 161. 2. A. Espinas, o. c, 3^ Partie, I, p. 118.

do progrès'^ L'auteur de la Città del Sole rêve d'un âge d'oiv d'une organisation politique définitive, qui doit précéder la fin du monde, et qui est aussi la restauration d'un état primitif de l'humanité. Or qui dit progrès dit développement continu en un sens déterminé, accroissement constant de certaines qualités définies conformes à un idéal précis de perfection -. Le progrès exclut le retour en arrière vers un état originel, de la même manière qu'il est incompatible avec l'idée d'achèvemient, de fixation et d'immobilisation. Ce n'est pas défendre l'idée de progrès que de prévoir pour l'avenir la restauration, définitive cette fois, du passé, et de s'inspirer, comme le fait Campanella, de la conception stoïcienne de la grande année, des périodes cycliques, et du retour éternel. — D'autre part, l'auteur de la Politique positive aurait probablement, à bon droit, classé beaucoup de vues du moine de Stilo parmi les spéculations propres à l'état théologique de l'humanité. — Il n'en est pas moins vrai cependant que, suivant la loi même des trois états, des germes des notions positives apparaissent déjà au sein même des doctrines théologiques, et c'est justement dans l'astrologie que se trouve préparée et préformée l'idée moderne du déterminisme physique et social *. Quelle que soit la différence des fins, des moyens et des mobiles, les analogies signalées entre l'utopie de Campanella et les tentatives de poli-

•I. Delvaille, Essai sur l'histoire de l'idée de progrès jusqu'à la fin du AT///e siècle, Paris, Félix Alcan, 1910 ; — p. 132-162.

2. L'objection a été faite à M. Delvaille par Emile Faguet, Revue, ancienne Revue des Revues, n° du 13 avril 1913, p. 433.

3. Cela est visible dans ce texte des Astrologica, Francofiuti, 1630, lib. II, cap. III, art. I, p. 66 : Cum Deus inferiora regat naturali cursu qui lex Dei verbi est, ...propterea mutationes rerum humanarum, etsi sint a Deo, non sine causis naturalibus fieri censendum est... Ergo nec sine stellarum actionibus res nostrae mutantur, neque illis non mutatis, istae mutantur. — Auguste Comte écrit dans le Cours de Philosophie positive, o6« Leçon, p. 129-130 du t. VI de l'édition Schleicher, Paris, 1908 : (( Enfin, considérée quant à son action nécessaire sur l'éducation universelle de la raison humaine, l'astrologie judiciaire du moyen-âge a certainement rendu le plus éminent service, pendant les quatre ou cinq siècles de son ascendant réel, dont il reste encore tant de traces, en faisant activement pénétrer partout un premier sentiment fondamental de la subordination des phénomènes quelconques à des lois invariables qui les rendent susceptibles de prévision rationnelle ».

tique scientifique du siècle dernier ne sont donc pas toutes complètement artificielles.

En terminant, pour achever de mettre en lumière l'aspect moderne de la Cité du Soleil, nous devons noter brièvement la fécondité et, à certains égards, la nouveauté des vues pédagogiques de notre philosophe. Dans sa République, l'instruction et l'éducation sont communes aux deux sexes, réunis pour l'exercice physique comme pour les heures d'études ^ Les matières de l'enseignement, où la partie scientifique, — et notamment l'histoire naturelle, — prédomine nettement sur la partie littéraire, sont les mêmes pour les femmes que pour les hommes, malgré la nécessité reconnue d'une spécialisation ultérieure, imposée par la différence des aptitudes. Les jeux au grand air et qui exigent des mouvements sont seuls autorisés ^. Le principe du travail attrayant est admis par Campanella, et c'est pour l'appliquer qu'il fonde sa pédagogie sur la psychologie et sur la logique empiriste de Télésio. Il veut que toutes les leçons du maître soient vraiment des « leçons de choses ». Aussi sont-elles données dans la cité devant les peintures des sept murs qui représentent toutes les réalités naturelles et mathématiques, et le professeur, pour graver profondément dans l'esprit de ses élèves le souvenir de ce qu'il leur enseigne, a toujours à sa disposition des échantillons réels des minéraux, des végétaux et des objets artificiels dont il leur apprend les propriétés. Avec leurs niches où sont placés les é<:hantillons, avec leurs tableaux d'histoire naturelle et d'histoire humaine et leurs figures géométriques et astronomiques, les murs de la ville constituent un véritable musée scolaire, et on comprend la parole de Campanella promettant au Pape, à l'Empereur et au roi d'Espagne, de construire une cité avec un art si admirable que rien qu'en la regardant, on apprendrait toutes les sciences par la seule observation des sens ^. — Toutes ces idées ne sont pas tellement anciennes, et surtout elles n'ont

1. Città ciel Sole, cod. Val., Kvacala, Gen., p. 50, 1. 30 sq., p. 49. 1. 4 sq. ; Civitas Solis, éd. de 1637, p. 150-151.

2. 0. c, Kvacala, Gen., p. 54 ; — éd. de 1623, p. 435 ; — éd. de 1637, p. 155.

3. Memoriale et Promesse del Padre fra Tomasso Campanella al Papa, etc. (1G09), public par Kvacala, Gen., p. 10.

pas tellement passé dans les faits et dans la pratique des sociétés contemporaines, qu'on ait le droit de refuser à Campanella le titre de précurseur. Dans l'histoire de la pédagogie, il occupe un rang honorable à côté d'autres penseurs de la Renaissance, d'esprit très différent, tels que Rabelais et Montaiïïno ^

1. Sur la pédagogie de Campanella, voir l'ouvrage de Gerini : Scrittori Pedagofjici Italiani del Secolo XVII, Torino, 1900, p. 136 ; — Catalane, Il concetto pedagogico di T. Campanella, Catania, 1893 ; — et J. Kvacala, Th. Campanella und die Pâdagogik, Deutsche Scliule, Leipzig, 1903.

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