CHAPITRE II
La monarchie universelle et les méthodes de la politique théocratique
C'est dans la Monarchia di Spagna et dans les Monarchie délie Nazioni que Campanella expose avec le plus d'ampleur sa politique proprement dite, c'est-à-dire l'ensemble des moyens qu'il juge pratiques et indispensables pour réunir les peuples sous le sceptre unique d'un monarque chrétien. La profondeur politique n'est pas grande dans ces deux écrits ; au moins faut-il y reconnaître le souci montré par l'auteur de déduire sa méthode des principes généraux de sa philosophie.
Trois causes, suivant Campanella, concourent d'ordinaire ensemble à la formation et au développement des Etats : Dieu, la sagesse et l'occasion. La réunion de ces causes est appelée le « fatum » qui n'est rien autre que « le consensus de toutes les causes qui agissent par la vertu de la Cause première ». De ce consensus naît la fortune qui est la succession, bonne ou mauvaise, des événements terrestres. Connue avec exactitude, la fortune devient la sagesse ; mal connue, elle est dite destin, fortune ou même hasard. « C'est ainsi que si on trouve quelque chose que l'on avait longtemps cherchée, cela s'appelle intelligence ou sagesse ; si au contraire on trouve quelque chose sans l'avoir cherchée, et' sans savoir où elle était, cela s'appelle hasard ou fortune » ^
De ces trois causes, une et parfois deux prédominent dans la production des événements, mais à dire vrai, dans le domaine de la politique, toutes trois en général agissent simulta-
1. Monarchia di Spagna, cap. I ; — De Monarchia hispanica Dircursus, Amstclodami, IGiO, p. 3 ; — Real. Phil. epil., Politica, cap. VII, p. 3S.
Dément. L'action de la première, c'est-à-dire l'action de Dieu, a été prépondérante dans l'histoire des Juifs ; c'est la Sagesse surtout qui a présidé à la formation de l'empire romain ; mais l'empire des Mèdes ou les destinées de la Sicile s'expliquent surtout par l'occasion ^
La sagesse ne doit pas être confondue avec la fourberie, qui fut le principe de la politique de Machiavel et de César Borgia. Elle consiste dans la connaissance rationnelle des événements futurs, par les prophéties et par les sciences, et ainsi l'action fondée sur la sagesse coïncide avec l'action divine. — Religion et science sont donc les deux sources de la politique. Par la science l'homme connaît la nature qui est un art divin intérieur aux choses, de même que notre art n'est que la nature extériorisée. La pratique de la politique, qui est un art humain, consistera donc, de ce point de vue, à étudier la nature et à prendre pour guide celte puissance souveraine dont la sagesse éclate dans la vie des plantes, des fourmis ou môme des poissons, et qui, par l'exemple des plus petits animaux, est en mesure d'instruire l'homme dans l'administration de son royaume ^.
Pourtant cette science reposera surtout sur la connaissance de la volonté de Dieu et la soumission à ses ordres, c'est-à-dire sur la religion. Vraie ou fausse, la religion est toujours victorieuse, quand elle a réussi à fasciner les âmes humaines, desquelles seules dépendent les armes et la parole, uniques instruments de domination. Les armes ne peuvent rien contre la religion, surtout contre la religion chrétienne, de toutes la plus forte. Aussi voit-on les individus qui aspirent à la suprématie politique s'empresser de fonder une nouvelle religion : ainsi firent Mahomet, Romulus, Pythagore*. Quelles sont donc à cet égard les maximes de sagesse qui régleront la conduite du Pape, du roi d'Espagne, du roi de France, vis-à-vis de la religion et vis-à-vis de la science .î>
Le monarque qui tente d'établir solidement son pouvoir ne doit pas toujours fonder une nouvelle religion. Cette maxime
i. Mon. di Sp., cap. \ ; — De Mon. Hisp., éd. cit., p. 41-43.
2. Mon. di Sp., cap. V ; — Z)e Mon. Hisp., éd. cit., p. 34-37.
3. Mon. di Sp., cap. V ; — Ce Mon. Hisp., éd. cit., p. 41-43.
serait hérétique. De plus elle ne serait pas politique : une telle innovation ne produit ses effets qu'au début de la formation d'un nouvel empire, comme le prouve l'exemple de Mahomet. Si le roi d'Espagne prétendait changer la religion sous les auspices de laquelle son royaume s'est formé, le peuple courrait aux armes, et jamais un pouvoir ne s'écroule plus complètement et plus certainement que lorsqu'il a modifié la religion ^ Là seule innovation possible est donc l'enrichissement du cuUe par de nouveaux rites, et l'accroissement de la puissance de persuasion et de propagation du dogme par la création d'une philosophie qui, fondée sur les doctrines de Platon, des Stoïciens, et de Télésio, s'accorde mieux avec le christianisme que les principes d'Aristote ^.
Les sciences les plus utiles à la politique sont l'astrologie et les mathématiques, avec leurs applications à l'astronomie, aux arts mécaniques et à la cosmographie.
Le roi d'Espagne devra répandre ces sciences, indispensables pour la guerre comme pour la paix, en vue de l'extension de son empire dans le Nouveau-Monde et jusqu'au pôle, comme en vue du prestige qu'elles conféreront à son pouvoir auprès des habitants des pays conquis *. Elles seront également tolérées, bien plus favorisées par le Saint-Office, à condition que les questions de théologie soient nettement séparées par les savants des. questions de philosophie naturelle, et laissées à la décision de l'autorité ecclésiastique. Celle-ci devra se montrer bienveillante pour les physiciens accusés d'hérésie, leur donner le temps de se défendre, les autoriser à s'assister d'avocats et d'avoués, se garder enfin de les condamner sur une simple suspicion, même très forte, d'hérésie {de veliementi hae-
i. Mon. di Sp., cap. V : — De Mon. Hisp., éd. cit., p. 43-45.
2. Mon. di Sp., cap. X ; — De Mon. Hisp., éd. cit., p. 94-96. — Dans toutes les pages du chapitre V el du chapitre X consacrées aux rapports de la religion et do la }>olilifiue, la pensée d'apologie personnelle est très visible. Canipanella avait été accusé au procès d'hérésie d'avoir voulu fonder une nouvelle religion et un nouvel Etat. Il avait encouragé les conspirateurs en leur disant qu'ils possédaient les deux moyens de domination : la parole et les armes. (Amabile, Cong., t. III, doc. 393, ]). 421 : Sommario del processo, passim).
3. Mon. di Sp., ibidem et cap. XXVII ; — De Mon. Hisp. éd. cit., p. 97 sq. et 3j7 sq.
resis suspicione). En revanche sa tolérance ne devra jamais s'étendre de la science pure aux tentatives religieuses. Les monarques devront même interdire les discussions théologiques dans les Universités transalpines, supprimer l'enseignement de l'hébreu et du grec qui permet une trop libre exégèse des livres saints, et ouvrir seulement des écoles de langue arabe pour engager avec les musulmans les disputes religieuses indispensables ^ Dans leur conduite vis-à-vis des hérétiques, ils distingueront entre les hérétiques anciens et les catholiques convertis depuis peu à l'hérésie : les premiers devront être traités avec quelque mansuétude ; les seconds au contraire, s'ils refusent de rentrer dans le giron de l'Eglise après tous les efforts tentés pour les y ramener par la persuasion, devront être réduits par la violence, sans aucun ménagement -.
L'unité du genre humain est en effet à ce prix. Mais elle sera réalisée encore par l'usage d'autres moyens, dont le principal est la fusion des races. Le roi d'Espagne dirigera despotiquement cette entreprise, en observant les règles astrologiques et biologiques nécessaires pour obtenir des générations d'enfants saines et vigoureuses. Ses soldats enlèveront en Belgique, en Angleterre et en Afrique, des femmes qui deviendront ensuite leurs épouses ; celles-ci, choisies par eux suivant leurs mutuelles affections, seront entretenues aux frais de l'Etat dans les séminaires fondés pour les militaires. Les Espagnols épouseront les Allemandes. Les Italiens s'uniront aux Espagnoles, les Germains et les Flamands aux Africaines. C'est là en effet la meilleure association de races, tant pour la fécondité des mariages que pour la santé et.la vigueur des enfants : la loi naturelle le veut {nam hoc lex naturalis vidt) ^.
Cette grande œuvre de la réunion des peuples en un seul