IV. — La fortune de l'idée de religion naturelle
et du panthéisme de la renaissance italienne.
Campanella et Spinoza
T>a morale indépendante et la religion naturelle des philosophes italiens de la Renaissance avaient exercé en France sur de nombreux esprits une influence assez puissante pour déterminer, concurremment avec les écrits de Montaigne et surtout de Pierre Charron, la formation d'un très fort courant de" libre-pensée déiste que dans les quarante premières années du XVIP siècle les représentants officiels de l'Eglise, des théologiens comme Mersenne et une nuée d'apologistes bénévoles
1. Gabriel Naudé, Apologie pour tous les grands personnages qui ont été faussement soupçonnés de magie, 16S3, p. 331.
2. Mersenne, L'impiété des déistes, Paris, 1624, I, p. 238, II, p. fiOO ; — Quaestiones celeberrimae in Genesim, Luteliae Parisioruni, 1G23, col. 672.
devaient s'efforcer d'endiguer. — Ces efforts ont-ils néanmoins suffi pour enrayer définitivement les progrès de l'idée qui se dégageait de presque tous les systèmes de philosophie du XVP siècle ? Il est permis d'en douter. La religion même de Descartes qui devient, sous Louis XIY, celle des esprits les plus éclairés, n'est pas aussi différente qu'on pourrait le croire de la religion dite naturelle. Surtout il n'est pas permis d'oublier qu'après la vigoureuse réaction du XYIP siècle contre le panthéisme et contre la morale indépendante, le déisme triomphe au siècle suivant, tant en France qu'en Angleterre. Or cette résurrection du déisme a pour cause lointaine l'influence perpétuée de la pensée de la Renaissance. Une tradition continue relie Voltaire à Gassendi et à Naudé, comme Gassendi et Naudé à Théophile, et tous les trois à Giordano Bruno et à Campanella. — »- De plus notre philosophe a inspiré sa doctrine à lord Herbert de Cherbury, le fondateur en Angleterre de cette religion naturelle à laquelle devaient adhérer les partisans de l'évangélisme unitaire, attachés à un christianisme sans miracles et fondé sur la seule raison ^ Enfin il n'est pas jusqu'au panthéisme de Spinoza, doctrine favorite de beaucoup de libertins du XVIIP siècle, qui n'ait subi, assez profondément, l'influence des théories de Giordano Bruno et de Campanella.
La hardiesse des pensées développées par Gabriel Naudé dans les Considérations jwUtiques sur les coups d'Etat, ou recueillies dans les Naudaeana et Patiniana, ne doit pas étonner, si l'on réfléchit qu'il est imprégné jusqu'aux moelles non seulement des idées de Charron, mais de celles de Bruno, de Cardan, de Pomponace, de Cremonini, et surtout de Campanella. Devenu à Rome l'ami intime de notre philosophe, et surnommé « le campanelliste », il conserve toujours, môme après la brouille de 1635, son admiration pour les écrits du maître
i. Parmi ks pensoiirs iinglai.'î parti.sans de la religion naturelle et fies idées de lord Herbert, citons en partienlier Shaftesbury et André- Michel Ramsay, « dont l'influence sur le XVIII" siècle français, moins aperçue jusqu'ici que celle de son concitoyen britanni(jue [Shaftesbury] fut à notre avis, dit M. Scillière, plus considérable encore » (Ernest Scillière, Le péril mystique dans l'inspiration des démocraties contemporaines, Paris, La Renaissance du Livre, livre I, ch. III, p. 81).
qui l'avait estimé assez pour lui livrer en confidence ses pensées les plus secrètes, et même les plus subversives, pour lui avouer ses anciens projets de révolution religieuse et politique, pour lui dicter enfin sa biographie, en vue d'une impression ultérieure. Après la mort de Campanella, il ne manqua pas d'éditer non seulement un panégyrique de son œuvre \ du reste remarquablement faux, mais encore un ouvrage qui lui avait été confié depuis longtemps pour la publication : le Syntagma de libris propriis et de recta ratione stutendi. Lorsque dans ses écrits Naudé réduit la morale aux règles de l'équité, et la religion à une éthique spirilualiste affranchie de tout dogme révélé, on est donc en droit d'attribuer ces idées, pour une bonne part, à 1 ^enseignement de son am.i. — Ces opinions du reste étaient partagées par de nombreux lettrés et érudits en relations directes avec Naudé et avec Campanella, et parmi lesquels on peut citer Elie Diodati, Guy Patin, La Mothe Le Vayer, et « l'athée » Pierre Bourdelot, mais elles revêtaient, d'un esprit à l'autre, des formes très diverses, et s'y coloraient de mille nuances variées.
Pour Lord Herbert de Cherbury, la preuve de l'influence de Campanella est plus difficile à fournir, malgré la ressemblance frappante des doctrines. La première édition du De Ventate paraît à Paris en 1624 ^ et à cette date notre philosophe n'a encore publié que le Compendium de rerum natura, les Poésie, VApologia pro Galilaeo, et le De sensu rerum et magiâ ^. Si lord Herbert a puisé dans ses écrits son idée de la religion naturelle, son mérite d'initiateur reste entier, car dans le Compendium il n'avait pu trouver que quelques indi-
1. Pannegyricus dictus Urbano VIII, Pont. Max. ob bénéficia ab ipso in M. Thom. Campanellam coUata, autli. Gabr. Naudaeo Parisino, Parisiis, apud Scbastianum et Gabrielem Cramoisy, MDCXLIV.
2. De Ventate, prout distinguitur a revelatione, a vcrisimiU, a possibili et a falso, Parisiis, 1624.
3. La Realis Philosophia epihgistica avait paru à Francfort en 1623, mais il est impossible d'en tenir compte, la date de publication étant trop tardive. Le Compendium ou Prodromns philosophiae instaurandae avait été publié en 1617, les Poésie en 1622 ainsi que VApologia pro Galilaeo, qui ne contenait aucun exposé de la doctrine de religion naturelle. Le De sensu rerum et magiâ datait déjà de 1620.
cations très générales \ plus développées il est vrai dans le De sensu rerum, mais encore très insuffisantes. Au moins a-t-il pu emprunter à Campanella son idée du sens interne, assimilé à l'instinct naturel et au savoir inné, et qu'il considère lui aussi comme la source de la certitude, antérieurement à toute déduction, et comme le fondement de l'intuition religieuse. — De plus, dans les ouvrages qu'il publie postérieurement, et notamment dans le De causis errorum, le De Religione laïci ^, et le De Religione gentilium ', nombreuses sont les pensées qui rappellent les thèses soutenues par Campanella dans VAtheismus iriumphatus (1631 et 1636) et dans la Métaphysique (1638) : lord Herbert y déclare que seule la religion des notions communes est exempte d'erreur, mais en même temps il y affirme la vérité partielle et relative de tous les dogmes les plus divers, dans lesquels il s'efforce de retrouver les croyances authentiques et primitives fournies par l'instinct religieux naturel, et voilées ou même déformées par les fictions additionnelles de la superstition et de la révélation ^ — Enfin il n'est pas impossible qu'avant même de livrer à l'impression la première édition du De Veritate, il ait pris connaissance des idées religieuses du philosophe de Stilo d'une manière plus complète qu'il n'avait pu le faire en lisant le De sensu rerum. Sur celles-ci en effet Hugo de Groot, à qui il demanda son avis sur l'opportunité de la publication ^, était en mesure de lui fournir les renseignements les plus précieux, s'il est vrai qu'il possédait un
1. Prodr., Comp. ; voir p. 83, où il est question de la « rcligio naturalis » ; — ibidem : NuUa enim gens Deuni non coluit.
2. De causis errorum una cum tractatu de Religio7\e laïci et appendice ad sacerdotes, necnon quibusdam pocmatibus, Londini, 1645.
3. De Religione gentilium errorumque apud eos causis, Amstelodanii, 16Ô3. — Lord Herbert de Cherbury était mort en 1648.
4. Voir l'ouvrage de Ch. de Rémusat : Lord Herbert de Cherbury, sa vie et ses œuvres, Paris, Didier et C'e, 1874 ; — se reporter notamment aux pages 153, 185, 211. — Comme Campanella, lord Herbert admet la primauté de l'intuition sur la déduction, ainsi que l'assimilation de la sensation externe à une opération discursive : discursus sunt sensus (De Rémusat, o. c, p. 152) ; il recommande (o. c, p. 20) i ses lecteurs l'étude de Télésio, de Paracelse et de Patrizzi.