c, p. 414 sqq
d'enseigner le thomisme^'. Ainsi atteint dans ses œuvres vives, le vaste édifice de ses projets d'éducation et de propagande s'écroule ou menace sérieusement ruine.
Jamais à vrai dire, à Naples même, du moins entre 1617 et 1626, la liberté de penser et d'écrire de Campanella n'avait été aussi réduite 2. Le Reminiscentur, dont l'approbation a été obtenue à grand 'peine, est retenu par le père Mostro, sous prétexte que le contenu en déplairait aux princes laïques ^. Campanella en outre doit désavouer celles de ses œuvres qui n'ont pas été imprimées ou approuvées à Rome^. Enfin, en septembre 1632, il se compromet définivement en s 'offrant à prendre la défense de Galilée, enveloppé dans les persécutions que l'esprit borné et autoritaire des théologiens du Saint-Office déchaînait contre les savants indépendants ^ Le résultat de cette généreuse imprudence, c'est en effet contre le philosophe le redoublement des suscipions et des tracasseries. Non seulement on ne lève pas, comme il le demande, le séquestre de l'Atheismus triumphatus, mais on refuse de lui restituer le Reminiscentur et on frappe en outre d'une prohibition de la vente de la Monarchia Messiae imprimée à Jési en 1633 : plus exactement, le père Mostro interdit la délivrance du (( puMicetur » pour ce livre dont il avait fait un éloge emphatique au temps (1629) où Campanella jouissait encore de la faveur d'Urbain YIIP.
La vie du philosophe à Rome est donc marquée de 1630-1631 à 1634 par la constante diminution de son crédit dans l'Eglise. En revanche sa réputation philosophique se répand de plus en plus dans le milieu des savants, des érudits et des penseurs indépendants, en France plus encore qu'en Italie. La cause en est d'abord l'amitié qu'il a nouée avec Gabriel Naudé dès le printemps de 1631 dans le salon de René Marescot, secrétaire de l'ambassade de France. Par Naudé en effet,
3. 0. c, p. 4.%-483. — Nous donnons plus loin tous les détails nécessaires sur cette intervention de Campanella en faveur de Galilée. Voir ci-après : Cinquième Partie, Chapitre premier, II. —
qui est alors bibliothécaire du nonce en France : Guidi di Bagne, Campanella entre en relations de correspondance avec Gassendi et Claude Fabry de Peiresc, dont l'amitié n'allait pas tarder à lui être précieuse, et ces relations, en attirant sur lui l'attention du public lettré, lui procurent des amis ou des admirateurs tels que les libraires Pierre et Jacques Dupuy, Elie Diodati, La Molhe Le Vayer, et le Père ]Mersenne, qui le connaissait déjà par ses ouvrages depuis 1622^'.
Une autre cause du reste contribuait à accroître en France la célébrité de son nom. Depuis qu'il était à Rome, Campanella, qui avait intérêt à flatter les sentiments hispanophobes du pape Urbain YIII, avait compris en outre que pour son projet de réunion des nations et des religions en un seul faisceau, le bras d'un Philippe IV était décidément un bras trop débile. Maintes fois aussi, pendant la guerre de Trente ans, il voyait chanceler la fortune du Habsbourg. C'est donc maintenant l'étoile de la France qui lui semblait resplendir dans tout son éclat, sous le gouvernement de Richelieu. Aussi est-ce au roi Très-Chrétien destructeur des « nids et refuges » des protestants de La Rochelle 2, que désormais il veut confier la direction de l'entreprise sociale et religieuse auparavant définie dans la Monarchia di Spagna. Cette évolution politique, commencée depuis longtemps, est visible dans le Discorso politico circa U rumori passati di Francia^ (1634), et elle allait s'affirmer davantage encore après son départ de Rome, dans la composition des Aforismi politici per le presenti nécessita di Francia (1633), pour aboutir finalement à la rédaction de la Comparsa Regia di Luigi XIII et des Monar-
i. 0. c, p. 426-427-441-451, 504 sqq. — Mersenne expose les idées philosophiques de Campanella dans ses Quaestiones celeberrimae in Genesim, Lutetiœ Parisionim, 1623, préface et col. 939 à 942, 130-131, 707, 1164.
2. Il écrit en décembre 1628 une Orazione per la presa de la Roccella (Amabile, Cast., t. I, p. 302). —
3. La date de rédaction de cet ouvrage n'est pas 1632, comme le croyait Amabile (Cast., t. I, p. 453-5")), mais 1634, ou au plus tôt 1633 : un manuscrit de la Bibliothèque Royale de Berlin (Ms. ital., fol. 24, f. 681) décrit par M. Kvacala (Vcber die Genèse, yachtrag, s. Vlll) porte en effet le titre suivant : Dialogo Politico Sopra i Rumori di Francia tra «.' Re, la Madré, et il fratello, l'anni 1631, 1632, 1633. Le P(Ve Joseph lut l'ouvrage et Campanella lui en écrivit (Amabile, Cast., t. I, p. 501).
chie délie Nazioni (1635), dernier discours politique dans lequel le philosophe transfère définitivement au Roi Très-Chrétien le sceptre de la monarchie universelle ^ *
Quelle fut pour Campanella la conséquence pratique de cette nouvelle attitude ? Ses relations avec les Français de Rome, et plus particulièrement avec les ambassadeurs, De Brassar, François de Noailles, et le caractère franchement hispanophobe de ses nouvelles opinions politiques 2, exprimées souvent sans prudence et sans réserve aucune, étaient autant de nouveaux motifs de défiance ou de haine qui en s'ajoutant à plusieurs autres, tels que l'étrangeté des doctrines qu'il persistait à faire passer pour orthodoxes, et la vigueur avec laquelle il savait répondre aux attaques de ses ennemis, devaient contribuer à rendre bientôt intenable sa position vis-à-vis des représentants de l'Espagne à Rome, du cardinal Francesco Barberini, Secrétaire d'Etat et chef du parti espagnol à la cour pontificale, et même vis-à-vis du Père Mostro et du pape Urbain VIII. Or en 1634 un événement d'une réelle gravité vient soudainement mettre le feu aux poudres. Au mois d'avril, le viceroi de Naples, Monterey, inculpe Campanella et sa famille de participation à un complot tenté contre les autorités espagnoles de cette ville par un de ses disciples : Tommaso Pignatelli, et il essaye d'obtenir du Vatican son extradition. Sa demande n'est pas acceptée, et Pignatelli, qui avait d'abord dénoncé son maître, se rétracte avant de mourir'. Toutefois Campanella comprend que les dispositions du Secrétaire d'Etat à son égard ne sont qu'à demi rassurantes ,et redoutant de nouvelles poursuites des Espagnols qui persistent à l'accuser, il se réfugie chez l'ambassadeur de France, comte de Noailles. Celui-ci essaye alors, mais en vain, d'obtenir d'Urbain VIII la promesse formelle de protéger le philosophe : le Pape, après avoir engagé sa parole, s'empresse de la retirer, et d'accord avec lui ainsi qu'avec le cardinal Barberini, Noailles doit se résoudre à favoriser le départ secret de Cam-