Benedelto Croce, Le communisme de T. C, p
2. Lettre de Diodati i\ l'eiresc du 3 aoilt ICSii, Amabile, Cast., t. II, doc. 331 e, p. 2";;.
3 Lettre de Naudé à l'eiresc, du 28 septembre IGX:, Amabile, Cast., t. II, doc. 327 e, p. 200.
Pourtant nous ne croyons pas que ce soit seulement par naïveté que Campanella choisit l'Eglise romaine pour lui confier la mission de réforme religieuse dont il se croit luimême investi par Dieu. Moins naïf, il eût renoncé à accomplir cette mission, surtout après réchec de sa tentative de Calabre. Mais l'aurait-il confiée à d'autres mains ? A sa sortie de prison, les protestants, quoi qu'en dise M. Dejob, ne lui eussent pas fait bon accueil. Il était depuis 1593 leur implacable adversaire, et cela, nous le verrons, non pas pour des raisons d'opportunité, mais par suite d'une opposition profonde de tempérament et de doctrine. Déiste, et partisan d'une morale naturelle à laquelle l'idée de péché était presque étrangère, il sentait, d'un instinct très sûr, l'incompatibilité radicale qui existait entre l'inspiration dominante de sa philosophie religieuse et le contenu essentiel du dogme protestant. Dans sa pensée, comme dans celle de Bruno, et de bien d'autres écrivains du temps, l'esprit de la Renaissance devait se heurter de front à l'esprit de la Réforme, dans lequel il reconnaissait un ennemi morteP. Moins difficile assurément était, par des concessions réciproques, la conciliation d'une partie de ses vues avec une religion que la plupart des humanistes avaient finalement préférée à celle de Luther et de Calvin. Enfin l'Eglise romaine représentait pour lui l'unité et la discipline. Le protestantisme, au contraire, c'était, à cause de la liberté d'interprétation individuelle de la Bible, la dispersion, la désunion, l'anarchie qu'il avait décrite sur un ton indigné dans le Dialogue contre les Luthériens.
Pouvons-nous maintenant comprendre entièrement pourquoi Campanella, apôtre de la religion naturelle, est néanmoins demeuré attaché aux formes extérieures, à la hiérarchie, et, dans une certaine mesure, aux pratiques cultuelles du catholicisme ? Sans doute un grand pas a été fait vers la solution, mais nous n'avons pas encore donné la principale raison de cette attitude. La forte empreinte laissée par l'éducation catholique, et surtout ecclésiastique, dans l'âme des fidèles devenus rebelles aux enseignements de l'orthodoxie, a très souvent, dans l'histoire, produit des effets psycho-
I. Sur ce point, voir ci-après : Cinquième partie, chapitre II.
logiques semblables à ceux que nous constatons chez Campanella. Combien de libres penseurs, de dissidents et d'hérétiques n'a-t-on pas vus, alors que leur intelligence se détachait progressivement des dogmes, conserver consciemment ou à leur insu des sentiments d'amour ou de respect pour l'Eglise qui avait su, grâce à sa forte organisation, grâce à l'influence toute puissante de ses cérémonies, former et éduquer leur sensibilité, et tisser dans leurs cœurs les liens durables d'un tendre attachement pour la société des fidèles, en dehors de laquelle la vie morale leur semblait désormais inféconde ou diminuée ? C'est ainsi qu'au sein du catholicisme se développent parfois des hérésies ou des doctrines jugées téméraires qui n'entraînent chez leurs promoteurs ou leurs partisans aucune volonté de rupture ou de rébellion. Le besoin de faire partie d'une vaste société religieuse fortement intégrée, et k désir d'en conserver pour l'humanité l'inappréciable bénéfice l'emportent dans leur esprit sur la répugnance toute intellectuelle éprouvée vis-à-vis de l'erreur dogmatique, et sur la crainte de paraître approuver par leurs actions ce que leur raison théorique a depuis longtemps condamné. S'ils entendent réformer l'Eglise dans ses enseignements ou dans ses pratiques, c'est du dedans et avec son assentiment. Désavoués ou blâmés par l'autorité ecclésiastique, ils conservent opiniâtrement l'espoir de faire un jour triompher leur cause, et parfois on les voit se refuser à reconnaître dans la doctrine réprouvée celle qu'ils ont soutenue, ou en appeler d'un pape prévenu contre leur personne à un pape mieux informé. Telle est, dans beaucoup de cas, la psychologie du (( moderniste » catholique ^ Comme elle jette une vive lumière sur les motifs réels et profonds de l'attitude de Campanella, nous jugeons utile d'en préciser les traits en l'illustrant d'un exemple particulièrement instructif.
Dans une autobiographie qu'on nous permettra d'utiliser, puisqu'elle a été livrée à la publicité, un contemporain nous fait part (Vxuv nianièi'c singulièrement émouvante des scru-
1. Nous comparons ci-nprès (Cinquii'^ine! partie, chapitre VI, 3) l'attitudo intellectuelle de Campanella vis-à-vis do la religion à celle des modernistes catholiques contemporains.
pules qui l'ont empêché de rompre avec l'Eglise catholique à une date pourtant où il professait « une théorie idéaliste de l'univers que l'orthodoxie aurait certainement qualifiée de panthéisme évolutionniste ». Ses paroles méritent d'être citées : « Je suis décidé à travailler et à servir l'Eglise qui a fait et à qui appartient l'éducation de l'humanité. Sans renier sa tradition, et à condition d'en retenir l'esprit de préférence à la lettre, elle reste une institution nécessaire et la plus divine chose qui soit sur la terre. Elle a capitalisé les subtilités des théologiens, mais elle a aussi amassé les principes d'ordre, de dévouement, de vertu, qui garantissent le bonheur à la famille et la paix à la société. Vouloir aujourd'hui organiser la vie morale en dehors du Christ et de l'Eglise serait une utopie m ^
Rien de plus caractéristique que ces déclarations. En voici d'autres dont l'intérêt n'est pas moindre : « ...Si les dogmes abstraits ne sont rien, les pratiques sont quelque chose comme sources d'émotions bienfaisantes... Je reste dans l'Eglise, pour des motifs qui ne sont pas selon la foi catholique, mais d'opportunité morale... Des personnes très logiques se demandent pourquoi non seulement l'idée, mais l'obligation de quitter l'Eglise ne se présentèrent pas alors à mon esprit. L'idée ne pouvait pas manquer de s'offrir, mais l'obligation que je pensai comprendre fut celle de rester dans l'Eglise. La vraie raison fut que je lui demeurais attaché par le fond de mon âme. De plus je me disais qu'il n'y a vraiment pas devoir de changer l'orientation de son existence au gré d'opinions spéculatives qui ne concernent pas directement la vie. On ne délaisse pas une maison comme l'Eglise catholique parce qu'elle s'obstine un peu trop à soutenir l'authenticité de quelques livres qui sont plus ou moins apocryphes. Sans doute il y allait d'autre chose que de problèmes littéraires. Les croyances les plus essentielles étaient en jeu. Mais qu'étaient-ce que ces croyances mêmes sinon des symboles qui valaient par leur efficacité morale ? N'était-ce pas seulement cette efffcacité qui était vraiment essentielle ? » -.
1. Alfred Loisy, Choses^ passées, Paris, Union pour la Vérité, 1912- 1913, fasc. 2, p. 69 et 76.
2. 0. c, p. 167, fasc. 3 ; p. 30G, fasc. 3 et 6 : p. 80, fasc. 2.
Enfia le rapprochement des deux dates suivantes s'impose à l'attention du psychologue : « 22 avril 1906. Les preuves de l'existence de Dieu ne me semblent pas concluantes... En 1906, je me résolus à faire les démarches nécessaires pour que l'induit [autorisation de célébrer la messe à domicile] fût renouvelé » ^.
Campanella, au moins à l'époque de sa longue détention, aurait pu mettre sa signature au bas des lignes que nous venons de citer. Lorsque dans sa prison il regrettait de n'avoir pas entendu depuis longtemps la voix des grandes orgues^, il pensait, lui aussi, comme nous le verrons plus loin, que « l'idéal religieux vit et agit dans les cérémonies du culte » *. En outre, nous aurons soin de l'établir, c'est surtout pour son caractère éminemment social qu'il préférait le catholicisme à toutes les autres confessions, et notamment au protestantisme. Ne savons-nous pas que pour lui la religion est l'âme même de l'Etat, le principe vivant qui maintient entre les organes et les membres du corps social l'union et la cohésion indispensable ? Quelque réelle et profonde qu'ait été sa répugnance à incliner sa raison devant l'autorité et à reconnaître humblement la vérité des dogmes contraires à ses principes de religion naturelle, on comprend donc qu'il ait persisté à demeurer dans l'Eglise qu'il voulait réformer et non détruire. En fait celle-ci ne l'a jamais exclu de son sein. Si elle s'y était décidée, quelle eût été son attitude ? Répondre à la question, ce serait, on en conviendra, dépasser les limites raisonnables de l'induction psychologique.
A LA FIN de sa VIE
Avant de clore la discussion relative à la sincérité des opinions politiques et religieuses de Campanella, il importe de