‹ CampanellaChapitre 68 sur 300 · Délia jAebe » (Poésie, ediz. Gentile, p · texte numérisé non relu

Délia jAebe » (Poésie, ediz. Gentile, p

« n popolo è una bestia varia e grossa, Ch'ignora le sue forze ; e perù stassi, .\ pesi e botte di legni e di sassi, Guidato da un fanciul che non ha possa,

Pourtant Campanella n'est pas un sectaire. Dans sa jeunesse, l'opposition rencontrée par ses doctrines, en l'irritant, déchaînait chez lui le sarcasme, qui prenait alors volontiers une forme familière ou burlesque. Mais l'âpreté de ses convictions fut toujours tempérée en lui par la bonté du cœur, par un attachement à ses amis dont Galilée surtout put éprouver la fidélité et le désintéressement. Il sait, par l'exemple de Tobias Adami, que le luthérien, dont la doctrine admet la supériorité de la foi sur les œuvres, pratique souvent dans sa vie la charité du bon Samaritain ^ pour la plus grande honte des catholiques, et il affirme, à propos de Galilée, que le désaccord des intelligences est compatible avec l'accord des volontés-.

L'état habituel de sa sensibilité et de sa volonté est assurément, pendant ses années de cachot, un état exceptionnel de tension, mais nombreux sont les moments où cette tension se relâche : ce sont les heures d'espoir où la cloche qu'il a prise pour emblème annonce sa liberté prochaine ^, ou bien, au contraire, les heures de nostalgie douloureuse où évoquant en imagination l'approche radieuse du printemps, mais triste jusqu'à la mort de la privation de lumière et de chaleur, il supplie le soleil de l'associer au renouveau des êtres :

Ch'egli potria disfar con una scossa : Ma lo teme e lo serve a tutti spassi. Né sa quanto è temuto, ché i bombassi Fanno un incanto, che i sensi gli ingrossa.

Cosa stupenda ! e' s'appicca e imprigiona Con le nian proprie, e si dâ morte e guerra Per un carlin di quanti egli al re dona.

Tutto è suo quanto sta fra cielo e terra, Ma nol conosce ; e, se qualche persona Di ciô l'avvisa, e' rucccide ed atterra )>.

1. Voir (Poésie, ediz. Gentile, p. 94) le sonnet : « Da Roma ad Ostia... », qui fait manifestement allusion à Tobias Adami.

2. Lettre de Campanella à Ferdinand II de Toscane, du G juillet 1638 (Le Opère di Galileo Galilei, ediz. naz. t. XVII, p. 332) ; « ...Puo star la discordia degl' intelletti con la concordia délia volonté di ambidue... »

3. Voir (Poésie, ediz. Gentile, p. 138) le « madrigale » : « Tre canzon, nate a un parto Da questa mia settimontana testa... «

« Janus m'a exaucé à rebours. Ma juste prière, je l'adresse à toi, ô Phébus, emblème de mon école.

Je t'aperçois dans le Bélier, dans toute la gloire de ton lever, et je vois toute substance vitale devenir déjà ton émule.

C'est loi qui relèves, ranimes, et convies à de nouvelles fêtes toutes les choses cachées, languissantes, engourdies et mortes.

Comme à elles, de grâce ! rends-moi la vie, à moi aussi, ô puissante divinité, à moi qui plus que les autres te chéris et t'aimes !

S'il est vrai que mieux que tous je t'honore, ô Soleil trèshaut, pourquoi faut-il que plus que tous, transi de froid, je grelotte dans les ténèbres ?

Que je sorte de mon cachot, tandis qu'à la lumière sereine, sorties des racines profondes, s'élancent les cimes verdoyantes!

Les vertus enfermées dans les troncs des arbres, tu les transformes en fleurs à leur sommet, tu les en extrais pour une douce génération !

Les veines gelées de la terre se résolvent en une eau pure qui en jaillissant, joyeuse, arrose le sol.

Les loirs et les blaireaux s'éveillent de leur long sommeil ; aux plus humbles vermisseaux tu donnes l'âme et le mouvement.

Les serpents blêmes de froid à ton rayon retrouvent la vie ; moi, malheureux, je porte envie à toute leur troupe... » ^

Ce sont enfin les heures de paix religieuse où l'âme, évadée de sa prison corporelle, jouit de son immortalité en parcourant l'immensité féconde des mondes célestes :

« Quelle douceur et quel émerveillement pour l'âme lorsqu'elle sort enfin de notre caverne pesante et obscure ! Agile et joyeuse, elle vole à travers tout l'univers, reconnaît les essences, découvre tout près d'elle les ordres saints et l'héroïque famille des esprits qui la guide et qui la conseille. Elle voit comme l'Amour suprême console tous les êtres,

1. Poésie, ediz. Gentile, p. 190 : « Al Sole, Nella primavera per desio

di caldo ». Noua tradui.snns depuis le commencement : « M'e.saudi al

contrario Giano... » jusqu'au vers 20 : « ...Invidio miaero tutta la achera loro ».

et combien de milliers en renferme une seule étoile » ^ Il est maintenant presque superflu de parler de l'imagination de Campanella. On comprend déjà à quel point elle devait le rendre inapte à la vie pratique en fortifiant en lui cette simplicité et cette crédulité naturelle qui, suivant Naudé, le conduisait à admettre l'authenticité des faits les plus étranges 2. Mais on devine en même temps qu'elle lui ouvrait toutes grandes la porte des chimères sociales et celle des sublimes rêveries cosmiques par laquelle, au-delà des murailles flamboyantes du monde {flammantia moenia mundi), l'homme s'avance et pénètre dans les plus lointaines régions du ciel pour contempler des systèmes encore inexplorés^, et nombrer les milliers d'esprits qu'un seul astre recèle en son sein, pour lire enfin, dans le temple resplendissant du Très-Haut, où elle est inscrite, la destinée même des choses inférieures, dont il est le sentiment, l'âme et la vie ! La croyance à l'intime pénétration de l'esprit et de la matière, du corps et de l'âme, ainsi qu'aux correspondances symboliques de l'idée et du mot, ne revêt pas dans l'esprit de l'auteur du De sensu rerum et magiâ la forme d'une théorie abstraite et sèche, mais celle d'une expérience familière et, pour ainsi dire, quotidienne. Quand un danger le menace, il entend une voix qui l'appelle par son nom pour l'en avertir ; et s'il veut pénétrer les sentiments de la personne à laquelle il doit écrire, il s'efforce, par des grimaces et des contractions de muscles, de lui emprunter un instant les traits de sa physionomie *. C'est ainsi que se rejoignent en lui, pour se compléter mutuellement.

1. Poésie, ediz. Gentile, p. 143, canzone II, madrigale I : « Quante prende dolcezze, etc.. »

2. Lettre de Naudé à Peiresc du 28 septembre 163o, Amabile, Cast., t II, Doc. 327 , p. 264-265.

3. Lettre de Campanella à Gassendi du 7 mai 1632 {Pétri Gaasendi Epistolae, Opéra, t. VI, Lugduni, Sumptibus Laurentii Anisson et Joannis Baptistae Devenet, MDCLYIII), p. 407 : Additur Galilaeus coelestium occultissima nostro supponens ingenio, ostiumque pandens per quod extra flammantia moenia mundi longe procedimus ad inexplorata systemata conspicienda ».

4. II s'agit d'une lettre écrite au cardinal Magalotti (Amabile, Cast., t I, p. 329). Le fait est rapporté par Gaffarel : Curiosités inouïes, Paris, 1629, p. 267.

les deux caractères par lesquels la philosphie cesse d'être une conception froide de la raison, et se confond avec la vie même de l'homme. Pour Campanella aucune distance n'existe entre la pensée et l'action, aucune non plus entre l'idée et l'image. La philosophie est un acte, mais elle est aussi une vision.

C'est justement cette vision qui communique à ses vers leur rude et sublime beauté. Diffus, prolixe et terne dans ses ouvrages en prose, Campanella retrouve dans ses compositions poétiques l'élan de l'imagination et l'ardeur du sentiment dont son génie impétueux savait animer les improvisations du sermon, de la conversation et de la discussion philosophique ^

Subordonnant l'art aux fins morales et religieuses de l'humanité-, l'auteur des Poetica et de la Scelta d'alcune poésie filoso fiche n'a pas pensé qu'il pût y avoir une opposition entre les conditions de la beauté esthétique et celle de l'exposé didactique de pures idées. Il allait même jusqu'à dire que toute sa doctrine physique pouvait être exposée en vers sans y rien changer'. Partant de cette conception, il s'exposait assurément aux défauts habituels aux poètes philosophes qui, au lieu de se contenter d'une illustration symbolique et d'une orchestration IjTÏque des grands thèmes généraux de la pensée humaine, s'efforcent d'exprimer dans leurs poésies tout le contenu précis de leur doctrine. Mais ce qu'il perdait ainsi en clarté, en fluidité, en légèreté, il le regagnait souvent en

1. « Major fuit [Campanella] inipetu ingenii, quod in conversationibus f-minebat, et in libris obscurum est. ac pêne extinctum... Certum est Campanellam plus valuisse impetu quam judicio, et disceptatione extemporanea quam scripto ». (R. P. Baronius Vinc^ntius, Libri quinque Apologetici pro Religione, Parisiis, 1666, p. 401 ; — cité par Amabile, Cast., t. n, p. M).

2. i( Videtur igitur Poetica instrumentum suadendi bonuni et verun: quatenus bonum... Omnis quidem Ars. est donum, et proies sapientiae divinae : ergo datur ad utilitatem... Si igitur Poetica Ars est, habet usum in Republica, igitur instrumentum est legislatoris » (Poetica, lib. unus, cap. I, p. 89, in : Philosophia rationalis, Parisiis, apud Joannera du Bray, 1638).

3. Poetica, lib. unus, cap. VIII, art. IV, p. 171 : « Arbitror nostrae physiologiae epilogismura aptissime nil immutatum posse versibus cantari ».

plénitude, en profondeur, en puissance ^ Lorsque dans ses vers il traite de grands sujets métaphysiques, Campanella est maintes fois obscur, et pour les comprendre besoin est non seulement de lire les commentaires en prose dont il les accompagne, mais encore de connaître son système, parfois d'une manière détaillée. Seulement, la concision de la pensée, ramassée sur elle-même, l'élan vigoureux de l'esprit, qui aspire à pénétrer l'infini, la sincérité et la force de la conviction philosophique font oublier la rudesse de la forme, et atténuent l'impression de lourdeur laissée par la succession trop rapide d'idées multiples, que l'auteur a entassées les unes sur les autres dans des pièces parfois très courtes.

Du reste Campanella n'est pas toujours le poète de l'idée pure. Il chante aussi ses espoirs de rénovation du monae, ses rêves d'utopiste, sa haine contre les tyrans, la reconnaissance qu'il a vouée à ses amis, et l'admiration qu'il éprouve pour l'homme juste. Il exalte la beauté de la nature et la puissance de la raison. Il glorifie, au nom de la vérité et du droit, la lutte qu'il a entreprise contre l'iniquité, l'ignorance et la corruption. C'est alors que ses vers palpitent vraiment d'une vie intense, toute intérieure il est vrai, encore que son lyrisme sache user à l'occasion d'images simples et brèves mais saisissantes, comme de brusques éclairs. — Aussi ses poésies, exception faite pour ses essais d'un emploi de la mesure latine, qu'il se vante d'avoir inauguré^, ne se prêtent-elles guère à une analyse purement littéraire : les étudier,

1. Voir la préface de M. Giovanni Papini (p. 11 à 15) à son édition dea Poésie de Campanella, 2 vol., Lanciano, R. Carabba, editore.

2. Phil. rat., Poetica, lib. unus, cap. VIII, art. IV, p. 172 : At hucusqne versibus mensura latina compactis nemo ausus est uti, quod fecimus nos in canticis nostris, quo aliis praeberemus ausum meliora faciendi. — Cf. Giovanni Papini, o. c, p. 11 : Il Campanella fu, se non il primo che vi si provasse, il primo che fece un tentativo simile con fortuna giacchè, specialmente nell'inno al Sole, vi son distici tanto belli da farlo riguardare come il più illustre precursore délie Odi barbare del Carducci. — Trad. : Campanella fut, sinon le premier qui s'y soit hasardé, du moins le premier qui ait tenté une entreprise semblable avec succès, puisque, spécialement dans l'hymne au Soleil, on trouve des distiques assez beaux pour le faire regarder comme le plus illustre précurseur des Odes barbares de Carducci.

LE CARACTÈRE DE CASfPANELLA 121

c'est étudier l'homme, son caractère, ses pensées, ses sentiments, sa doctrine.

Il ne faudrait pas croire pourtant que cette sincérité artistique, dont le mérite est grand chez un contemporain de Marini, empêche toujours Campanella de sacriûer au goût de l'époque. Il est aussi précieux et aussi maniéré qu'on peut l'être dans plusieurs de ses poésies d'occasion, et notamment dans ses sonnets amoureux ^ De plus, ses « psalmodies » métaphysiques sont caractérisées par des recherches de sonorités verbales parfois curieuses et produisant un effet étrange 2, mais qui à la longue fatiguent et ennuient : il s'amuse notamment à y entrelacer bizarrement les rimes ^. Ces défauts heureusement sont exceptionnels, et en dépit des imperfections nombreuses de la langue, de la prosodie et du style, la puissance de l'inspiration non seulement sauvé de l'oubli les poésies de Campanella, mais leur donne la toute première place tant dans l'ensemble de son œuvre qu'à plus forte raison dans la production poétique du Seicento. « Ce n'est pas Campanella, réformateur et communiste, mais Campanella poète de la réforme et du communisme, qui est toujours vivant » *.

1. Voir notamment dans les Poésie, ediz. Gentile, p. 239-241, les sonnets (( sur une mèche de cheveux », « sur un cadeau de poires envoyées à l'auteur par sa maîtresse et qui avaient été mordues de ses dents », « sur un bain envoyé par sa maîtresse et dans lequel elle s'était d'abord lavée », le sonnet « Parve a me troppo, ma alla cortesia... », etc.

2. Voir la poésie n" 83, intitulée : « Délia Possanza de l'uomo », Poésie, ediz. Gent'le, p. 170.

3. Voir les « psalmodies » n° 84, 85, 86, Poésie, ediz. Gentile, p. 173-

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