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CHAPITRE PREMIER

Les tendances dominantes de la Philosophie de la Renaissance

Campanella, malgré les dates tardives de publication de ses ouvrages, du reste postérieures de beaucoup aux dates de rédaction, est encore un philosophe du XYP siècle. Il résume en lui toutes les tendances les plus diverses de la culture de la Renaissance, et dans son système viennent se croiser et se mêler une dernière fois tous les courants de pensée de l'époque ^ — D'autre pari, la prodigieuse érudition, aidée d'une mémoire remarquable, dont il fait constamment preuve dans tous ses écrits, et notamment dans la Métaphysique, et même qu'il étale quelquefois avec une excessive complaisance, permet d'affirmer, sans se livrer à ces recherches minutieuses qui s'imposent souvent pour les autres auteurs, qu'il a connu à peu près non seulement tous les philosophes de l'antiquité et de la scolastique, mais tous les penseurs de son temps, et qu'il n'est pas un de ces derniers qui n'ait exercé quelque influence plus ou moins considérable sur la formation de sa doctrine. Etudier cette doctrine, et en préciser les origines, le point d'aboutissement et l'influence historique, c'est donc véritablement dresser le bilan de la philosophie de la Renaissance.

Quelles étaient avant Campanella les tendances dominantes de cette philosophie :' Elait-elle purement et simplement la

1. Cf. Ernst Cassirer, Bas Erkenntnisprohlem in der Philosophie und VVissenschaft der neueren Zeit, Berlin, Verlag Bruno Cassirer, 1911, Bd II, 8. 81.

continuation de la scolastique, comme on serait tenté de le croire quand on examine superficiellement les interminables discussions des alexandristes et des averroïstes italiens sur la véritable signification des textes d'Aristote ? ou au contraire dicernait-on déjà en elle un esprit nouveau, et comme les premiers linéaments des conceptions modernes de la nature et de la pensée, telles qu'elles devaient s'affirmer dès le début du XYIP siècle dans la science et dans la métaphysique de Descartes ?

Il serait vain sans doute de vouloir résumer dans une formule unique la pensée d'une époque de transition qui cherche encore sa voie, et qui ne réussit pas à mettre dans ses idées l'ordre et l'harmonie propres aux époques d'organisation et d'équilibre. Pourtant il semblerait a priori assez étrange que cette révolution qui s'accomplit à partir du XV^ siècle dans les sphères de l'art, de la philosophie, de la littérature, de la morale et de la politique, et dont le mot d'ordre est le retour à la nature, le plus souvent par l'imitation de l'antiquité, n'ait éveillé aucun écho dans le domaine de la spéculation pure, ou n'ait abouti véritablement qu'à une mêlée confuse d'idées, par la restauration pure et simple des systèmes les plus divers de la philosophie grecque, juxtaposés ou au contraire opposés aux enseignements de la scolastique officielle.

C'est pourquoi de nombreux écrivains ont tenté de démêler au sein de ce chaos apparent une ou plusieurs tendances, dont le caractère essentiellement naturaliste prouverait la convergence et l'accord profond des tentatives philosophiques de la Renaissance avec ses créations artistiques, littéraires et politiques. Suivant Francesco Fiorentino par exemple, la philosophie antique, de Thaïes à Proclus, aurait travaillé à faire émerger, du sein de la nature, l'idée de l'esprit, et à découvrir en fin de compte leur mutuelle opposition ; de Proclus à Okkam, la pensée du moyen-âge se serait efforcée d'annuler la nature au profit de l'esprit ; puis, au terme même de cette destruction, les penseurs de la Renaissance se seraient aperçus que nier la nature, c'est nier en même temps l'esprit, en sorte que la négation de la nature, œuvre de la spéculation médiévale, n'aurait été que la préface nécessaire de l'affirma-

tien de l'esprit au sein de la nature, œuvre du XVP siècle'. (( La scolastique, écrit notre auteur, est le moyen-âge dans la philosophie, et le moyen-âge a pour caractéristique particulière de vouloir chercher tout dans un autre monde : le genre et l'espèce en dehors de l'individu, la matière et la forme en dehors de leur union, Dieu en dehors des choses, l'intellect en dehors de l'âme, et la vertu véritable en dehors de la vie » ^. Le moyen-àge serait une période de transcendance, la Renaissance une période d'immanence ^.

Plus récemment, un pénétrant historien de la philosophie italienne, M. Giovanni Gentile, a exposé des opinions assez différentes. Pour lui, la philosophie grecque est « la pensée qui se voit hors d'elle-même, ou comme nature dans l'objet immédiat de la sensibilité, ou comme idée, mais comme une idée qui au lieu d'être l'acte de la pensée est une chose sur laquelle la pensée se fixe, et qu'elle présuppose comme une vérité éternelle et une raison éternelle de toute réalité, et de la connaissance elle-même, parallèle aux vicissitudes des choses ; dans les deux cas comme une réalité qui est en ellemême ce qu'elle est, indépendamment des relations que la pensée soutient avec elle quand elle la connaît » ^. De là la notion d'une vérité éloignée du réel, et, à vrai dire, inaccessible dans sa perfection immuable. La logique qui définit ainsi la vérité et qui est surtout celle d'Aristote, c'est la logique de la transcendance et de l'intellectualisme : elle réduit l'intellect à un rôle passif de contemplation, elle nie la valeur du développement historique de la connaissance humaine ^. — Le christianisme au contraire, en faisant descendre Dieu

1. Francesco Fiorentino, Dernardino Tclesio, ossia studi storici su l'idea délia natura nel Risorgimento italiano, Firenze, Successori Le Monnier, 2 vol., t. I, 1872, t. II, 1874 ; — voir t. I, p. 188. — Abréviation désormais usitée : Fiorentino, Telesio.

2. Francesco Fiorentino, Pielro Pomporiazzi, Studi storici su la scuola boloynese e padovana del secolo XVI, Fironze, Successori Le Monnier, 1868 ; — voir cap. terzo, p. liH.

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